Nouveau
parti, nouveau programme,
nouvelle stratégie ?
Que souhaite la LCR ? A l'évidence, la juxtaposition des formules
est pour le moins tâtonnante : " parti révolutionnaire large
", " parti anticapitaliste et révolutionnaire ", "
nouveau parti anticapitaliste ", " parti de la gauche radicale ",
" parti de la gauche qui ne lâche rien "
Cette hésitation
dans les discussions reflète sans doute une perception voire des préoccupations
différentes. Mais la juxtaposition des formules n'est pas seule en cause.
C'est la définition même de notre projet qui mérite une
discussion plus approfondie.
Chacune des formules,
prise séparément, n'est de toute façon guère satisfaisante.
A bien des égards, l'anticapitalisme reste un projet vague : il
faut s'attaquer à la propriété privée, mais cette
radicalité ne définit pas forcément les voies et les moyens
d'y parvenir, entre réforme et révolution. A l'inverse, on peut
vouloir construire un " parti large " et prétendre
malgré tout qu'il est possible d'extraire du passé quelques enseignements,
voire d'envisager pour l'avenir quelques fondamentaux qui permettent de donner
un contenu à des formules aussi vagues que celle de la " rupture ",
quelques hypothèses stratégiques sur les possibilités de
renverser le capitalisme et les institutions de la classe dominante.
Cette hésitation entre plusieurs définitions ne tient pas seulement
à l'usage des formules ou à leur juxtaposition. Au cur de
notre démarche et de la période elle-même, nous avons la
difficulté de concilier des impératifs contradictoires. Révolutionnaires
sans horizon révolutionnaire immédiat - cela fait quand même
quelques décennies ! - nous avons peut-être l'opportunité
de jeter enfin un pont entre nos conceptions particulières et un milieu
plus large que celui de l'extrême gauche. Mais de quelle façon ?
A l'évidence, le programme comme le parti lui-même ne surgiront
pas dans les mois qui viennent habillés de pied en cap, tout ficelés.
Ce sera un processus constituant et de longue haleine, dont les développements
futurs ne sont pas écrits d'avance. Mais cette évidence ne nous
dispense pas d'indiquer dans quelle direction nous souhaitons aller. Tout simplement
parce que nous n'avons pas l'illusion de croire qu'un parti se construit uniquement
en marchant, et que sa dynamique serait suffisante pour apporter au fur et à
mesure les clarifications nécessaires.
L'impulsion initiale, les débats que nous saurons initier autour de nous
et dans nos propres rangs seront d'une importance décisive. C'est ce
que nous voulons faire ici sans attendre, de façon transparente et démocratique.
L'affirmation
d'une nouvelle conscience anticapitaliste
La compréhension que nous avons de la période est une première
étape. Elle n'est pas sans importance même si parfois elle peut
prendre l'allure d'un passage obligé, un peu formel, voir rituel dans
nos interventions. C'est pourtant cette compréhension de la période
qui peut nous aider à définir d'un point de vue objectif ce que
nous pouvons espérer entreprendre et, par la même, une partie de
nos tâches.
D'autres contributions le développent longuement. Mais soulignons d'emblée
qu'il n'y a pas besoin de sombrer dans un catastrophisme de mauvais aloi pour
constater que nous vivons un moment particulier, à la conjonction de
plusieurs crises au départ de nature différente, financière,
monétaire, alimentaire, pétrolière, économique et
écologique
auxquelles il faudrait ajouter bien sûr celle
de l'impérialisme américain enlisé en Irak.
La " fin de l'histoire " n'est manifestement plus à
l'ordre du jour ! C'est désormais de manière durable que
l'on peut envisager l'enracinement et la légitimation d'un projet anticapitaliste.
Cette dimension générale se réfracte de manière
particulière en France. La crise politique que nous traversons est loin
d'être anecdotique, au-delà des aspects spectaculaires d'une fonction
présidentielle malmenée par la stratégie de Sarkozy qui
paye désormais comptant sa dérive populiste. Cela fait maintenant
des années qu'un discrédit plus profond sape les bases même
du système de représentation parlementaire, sa légitimité,
écornant l'efficacité de cette machine à duper les masses
que sont la démocratie bourgeoise et son système électoral.
La nouvelle génération sait qu'elle vivra plus mal que celle de
ses parents et qu'aucune alternance droite-gauche, aucun programme miracle,
ne viendra changer son sort dans le cadre de la vie politique traditionnelle.
Cela a pu se traduire pendant de longues années d'une manière
passive par une progression presque ininterrompue de l'abstention. Mais l'aspect
le plus intéressant est la reprise des mouvements sociaux et surtout
le fait qu'ils ne s'arrêtent plus nécessairement une fois les lois
votées ou les décisions arrêtées. La légitimité
est désormais dans la rue autant que dans les urnes, progrès décisif,
malgré les défaites accumulées et la persistance d'un rapport
de force dégradé.
C'est donc une nouvelle période qui s'impose à nous depuis le
milieu des années 1990 : une résistance accrue au libéralisme
entre en résonance avec la crise prolongée du mouvement ouvrier,
celle des partis de gauche autant que celle des directions syndicales, donnant
une place nouvelle à l'extrême gauche. Il y a bien un enjeu aujourd'hui
et une responsabilité particulière qui nous incombe, d'essayer
d'en capitaliser les acquis et de proposer de nouvelles perspectives.
Lutte
de classe et nouveau parti
L'actualité d'un projet anticapitaliste ne se réduit évidemment
pas à la question de savoir si la prise du pouvoir par le prolétariat
est pour bientôt. Posée en ces termes, la discussion prend inévitablement
l'allure d'une caricature.
L'actualité de notre projet, ce sont d'abord les éléments
durables d'une transformation de la société, l'aggravation des
contradictions objectives du capitalisme et leur réfraction plus ou moins
déformée dans les consciences. C'est un processus qui n'a rien
à voir non plus avec un simple " reflet " mécanique.
A l'échelle de masse, cette prise de conscience n'est nullement un processus
linéaire, elle se fera pour l'essentiel au travers d'une série
d'expériences, dans la lutte de classe. Mais la construction d'un parti
a ses propres modalités et ses propres rythmes, irréductibles.
Nous voulons certes construire un parti pour les luttes, dans les luttes, qui
soit réellement utile aux exploité-e-s, et nous sommes bien sûr
convaincus que l'émancipation des travailleurs sera l'uvre des
travailleurs eux-mêmes et qu'aucun parti ne doit jamais jouer le rôle
de substitut. Mais il a quand même une fonction particulière. Un
parti, c'est un condensé d'expériences passées. C'est aussi
une tentative de projection vers l'avenir, un programme qui va nécessairement
bien au-delà du niveau de conscience actuelle et des nécessités
immédiates de la lutte de classe.
Pourtant la tentation des raccourcis est récurrente. Celle de croire
en particulier que le mouvement est tout, et qu'il suffira de rassembler largement
dans la grande marmite du nouveau parti pour que s'opèrent un jour des
miracles d'alchimistes, quelques décantations inévitables.
Cette tentation a été celle d'une partie de notre organisation
avec la gauche de la gauche, en particulier avec les comités antilibéraux,
comme s'il suffisait que la dynamique des luttes antilibérales se confronte
à la résistance de classes dominantes pour acquérir par
la force des choses une dimension anticapitaliste. Il suffirait donc de caler
le programme à ce niveau de conscience pour commencer à rassembler
des dizaines et des dizaines de milliers de nouveaux militant-e-s
avant
d'aboutir aux clarifications nécessaires.
En la matière, il n'y a pourtant ni raccourci ni automatisme ! Il
n'y a surtout aucun vide, mais bien une profusion de candidats à gauche
du Parti socialiste et en marge du PCF pour remplir cet espace sur des objectifs
différents, voir antagoniques, ce qui nous oblige quand même à
nous expliquer sans attendre, non seulement sur le capitalisme mais sur le pouvoir
de la classe dominante, et donc sur l'Etat et les institutions, le rôle
du Parlement, ou ce que nous attendons des élections
Un
programme et un parti de transition
La difficulté pourtant reste entière. Non seulement le décalage
reste important entre les nécessités de riposte au gouvernement
et au patronat et les possibilités encore modestes dont nous disposons
pour commencer à reconstruire une conscience de classe anticapitaliste,
mais l'écart est encore plus considérable avec le programme dont
nous sommes dépositaires - ce condensé des expériences
passées et des luttes politiques révolutionnaires de la classe
ouvrière.
La radicalité dans les luttes n'étant pas synonyme de conscience
révolutionnaire, elle n'y conduit pas non plus automatiquement. Plus
que jamais, une démarche transitoire semble s'imposer pour faire le lien
avec un milieu plus large que celui de l'extrême gauche.
Jusqu'où ? Dans le passé, nous avions l'habitude de parler de
" front unique " et de " programme de transition ",
pour continuer à nous adresser aux milieux réformistes en tant
que révolutionnaires sur des objectifs immédiats et sur des objectifs
de rupture partielle avec le capitalisme. Sans toujours avoir les moyens de
notre politique
Il faut désormais travailler sur de nouvelles médiations qui touchent
directement la construction d'un nouveau parti. Et partir d'un paradoxe : c'est
justement parce que nous avons de nouvelles possibilités et de nouvelles
responsabilités qu'il est possible de prendre le risque de nous dépasser.
Pendant des dizaines d'années, les organisations d'extrême gauche
comme les nôtres ont eu une fonction irremplaçable, celle de transmettre
un capital politique, un programme et une méthode pour intervenir dans
la lutte de classe. Il faut désormais s'ouvrir davantage, changer de
braquet. Nous avons une possibilité et un risque à prendre. Nous
ne pouvons guère nous dérober en attendant l'hypothétique
" grand soir ".
Un large accord a commencé à se faire autour d'un projet de parti
dont le programme et les délimitations stratégiques ne seront
pas toutes achevées. Ce sera un parti révolutionnaire assurément,
mais dont l'un des enjeux sera de prendre en compte le niveau de conscience
réel des gens qui nous rejoignent, comme la nécessité plus
fondamentale d'actualiser les références révolutionnaires,
de leur donner une vie réelle dans un monde où il faut reconstruire
une conscience de classe, un mouvement ouvrier, et sans doute redéfinir
au fur et à mesure ce que seront les révolutions et le socialisme
du 21ème siècle.
En ce sens, ce parti sera un parti de transition, certainement bien différent
des partis révolutionnaires des périodes précédentes
qui pensaient à tort ou à raison avoir réglé l'essentiel
de ces problèmes.
Mais ce ne sera pas non plus un parti de front unique, dans le sens où
il ferait coexister durablement des courants réformistes et révolutionnaires
en son sein. Une telle démarche ne pourrait aboutir qu'à une sorte
de front commun sans réelle cohésion, et donc à davantage
de confusion, ou s'apparenter à une forme de manipulation en se servant
d'un milieu large comme d'un réservoir pour renforcer le courant révolutionnaire,
lequel conserverait finalement bien des réflexes identitaires, même
si en apparence il semble très ouvert
Un parti pour se construire a besoin d'une large confrontation
démocratique qui permette une réelle dynamique commune, en favorisant
l'élaboration d'un programme commun sur lequel on cherche à convaincre,
sans faux semblant.
C'est la raison pour laquelle les discussions sur le programme et les questions
stratégiques seront plus que jamais d'une grande actualité, et
n'ont rien à voir avec une quelconque crispation. Comme l'a rappelé
opportunément Daniel Bensaïd lors d'un précédant débat
sur la stratégie (1),
ce sont justement ces questions qui permettent d'ouvrir de réelles discussions,
" de hiérarchiser les questions stratégiques et les
questions tactiques (au lieu de se déchirer sur telle ou telle échéance
électorale), de distinguer le socle politique sur lequel se rassemble
une organisation des questions théoriques ouvertes, de mesurer les compromis
qui font aller de l'avant et ceux qui tirent en arrière
".
Ce sont elles qui permettront d'agir en toute transparence et de faire vivre
la démocratie au sein du nouveau parti.
Du
bon usage de la pédagogie
La discussion sur le programme a souvent été confrontée
à deux tentations : celle de l'opportunisme pour qui le mouvement
réel est tout, renvoyant sans cesse à plus tard la nécessité
de trancher entre plusieurs alternatives stratégiques ; et la tentation
gauchiste faisant de l'adhésion à un programme particulier le
préalable à toute apparition commune.
Le mythe gauchiste repose le plus souvent sur une illusion implicite, celle
de croire qu'il suffira d'avoir le bon programme et de faire la jonction avec
les masses au bon moment pour créer le parti dans le feu des événements.
L'exemple de 68 - comme bien d'autres avant - a montré qu'il
n'en est rien, et que si nous n'avons pas une surface minimale pour commencer
à peser sur les événements et gagner un minimum de crédit,
nous n'aboutirons à rien.
Il nous faut donc affronter cette difficulté dès maintenant.
Plus que jamais nous aurons à faire de la pédagogie : il
y a ce que les gens sont prêts à entendre aujourd'hui et ce qu'ils
seront prêts à faire demain. Mais cela ne permet guère d'éliminer
les questions embarrassantes.
Un programme ne se définit pas seulement en fonction des besoins immédiats
de la période et de ce qui paraît immédiatement compréhensible
ou acceptable autour de nous. Il se définit aussi et surtout en fonction
de grandes questions stratégiques qu'il nous faut anticiper. Ce qui donne
inévitablement quelques limites à la pédagogie.
Pour
passer d'un antilibéralisme spontané à un anticapitalisme
conséquent, c'est-à-dire révolutionnaire, il faut sans
doute imaginer des transitions et toutes sortes de formules à usage pédagogique.
Mais il faut dire aussi ce qui est, sur nos projets comme sur la compréhension
que nous avons du capitalisme et de l'Etat. Un projet de " transformation
sociale " n'est pas exactement synonyme de " renversement "
du capitalisme. Si nous sommes toujours convaincus avec Marx que "
le droit nouveau, exprimant un nouveau rapport social, ne saurait naître
dans la continuité du droit ancien : entre deux légitimités
sociales, entre deux droits égaux, c'est la force qui tranche ",
alors nous ne sommes pas débarrassés d'un trait de plume de la
question posée par Marx sur la " dictature du prolétariat ",
dont le " modèle " après tout n'était
rien d'autre que la Commune de Paris.
On peut reformuler différemment les choses pour être compris. Mais
comme le souligne également Daniel Bensaïd : " on
n'en est pas quitte " avec les problèmes réels que
ces formules expriment (2).
La pédagogie n'est pas synonyme de dérobades ou de bluff.
et de l'histoire
Cette question de méthode en appelle une autre.
Nous n'avons pas besoin de savoir à quoi devraient ressembler les révolutions
du 21ème siècle pour défendre sans attendre une série
de " références fortes ", ancrées dans
les expériences présentes et passées de la lutte de classes :
un programme de transition anticapitaliste qui lie revendications immédiates
et revendications transitoires, la remise en cause de la propriété
capitaliste, l'appropriation sociale de l'économie, l'unité et
l'indépendance de classe, la rupture avec les institutions de la classe
dominante, le rejet de toute politique de collaboration de classes, la transformation
révolutionnaire de la société
Ce n'est déjà pas si mal. Et c'est en même temps assez peu.
Car les formules sont vagues, source d'interprétations diverses.
Ce minimalisme est sans doute raisonnable, pour l'instant. Nous voulons défendre
au sein du NPA un programme qui sera d'abord un programme d'action, un programme
pour agir dans les conditions d'aujourd'hui, susceptible de réunir des
camarades d'horizons différents, venus de la gauche réformiste
mais aussi de courants révolutionnaires divers qui n'ont pas plus aujourd'hui
qu'hier les moyens de trancher les questions qui nous ont divisées. Il
est donc raisonnable de penser que c'est d'abord une compréhension commune
des tâches et de la période actuelle qui nous servira en premier
lieu de programme. Mais toutes les discussions sont légitimes.
Nous ne reviendrons pas forcément sur toutes les questions du passé,
mais cela ne nous autorise pas non plus à les qualifier " d'idéologiques ",
comme si elles représentaient une sorte de fardeau encombrant hérité
de nos histoires particulières. Ce qui est idéologique, ce n'est
pas le passé, pas plus que les discussions que nous avons eu à
différentes époques sur les questions stratégiques. Ce
sont ses mythes.
Il est vrai qu'il y en a eu un certain nombre à propos de l'histoire
de la Chine, de l'URSS, en Amérique latine aussi, des mythes staliniens,
gauchistes, guévaristes
Beaucoup trop sans doute. Mais nous avons
besoin des références passées. Nous avons besoin de nous
les approprier réellement, en cherchant justement à comprend des
raisonnements plutôt que des modèles. Parce c'est l'expérience
du passé qui donne aussi un sens au programme et aux hypothèses
stratégiques, c'est le contexte dans lequel ces formules sont apparues,
la manière dont elles ont été utilisées au cours
de l'histoire, les vérifications partielles qui ont pu être faites
En attendant que d'autres expériences à venir alimentent réellement
- et non artificiellement - d'autres débats.
Les discussions dans le nouveau parti ne feront donc que commencer avec son
congrès constituant. Ce sera un processus continu d'élaboration
en commun où le trotskysme aura évidemment toute sa place, non
comme une " matrice " mais comme un outil au service d'une
nouvelle époque, qu'il faudra évidemment confronter à d'autres,
anciens ou nouveaux.
Les
nouvelles figures du réformisme
Le parti que nous voulons construire sera un parti révolutionnaire large,
sans doute. Mais ce ne sera pas un parti réformiste.
Nous n'aurons évidemment pas discuté de tout, encore moins tranché
sur tout lors de notre congrès de fondation. Mais il y a des questions
sur lesquelles il faudra quand même nous appesantir sans trop attendre
: c'est le cas notamment de la participation à un gouvernement. Les " références
fortes " dont nous avons parlé sont loin d'en avoir épuisées
la complexité, pour ne prendre que cet exemple.
Un point sans doute fait consensus : on imagine mal dans un pays de vieille
démocratie bourgeoise qu'un parti ayant vocation à gagner une
réelle hégémonie, condamné peut-être à
accumuler des forces sur la longue durée, ne soit pas amené à
combiner avec les mobilisations extra-parlementaires, des batailles électorales
qui joueront un rôle très important, et sans doute gagner un grand
nombre d'élus. Mais le gouvernement, c'est autre chose.
En la matière, les explications ne sont pas toujours faciles à
donner : " débouché politique ", " moyen
de garantir ce que nous aurons gagné dans les luttes "
Hors contexte, cela peut vite prêter à confusion, les exemples
récents du Parti des travailleurs au Brésil et du Parti de la
refondation communiste en Italie sont là pour nous le rappeler.
A quelles conditions peut-on envisager réellement de participer à
un gouvernement ? S'agit-il pour nous d'une question de principe, dans
la mesure où il est difficile de croire que l'on puisse mener une politique
contraire aux intérêts de la bourgeoisie simplement en se servant
de son Etat, dans le cadre de ses institutions ? Où le problème
est-il de nature différente, plus tactique : ce qui est en cause
pour l'essentiel serait la politique libérale qu'ont menée par
Lula et Prodi. C'est serait donc avant tout pour cette raison qu'il ne fallait
pas y aller
On peut bien sûr essayer d'imaginer ce qui pourrait ressembler à
une " troisième voie ", une sorte de réformisme
radical : pas exactement le réformisme au sens où l'entend
traditionnellement - une lente accumulation de réformes - mais
une série de ruptures partielles sur un temps assez court, une forme
de transcroissance de la réforme à la révolution par une
démocratisation des institutions et des services publics, une extension
rapide de l'intervention de l'Etat dans l'économie, avec le soutien des
travailleurs en lutte
A certains égards une démarche transitoire,
mais que l'on concevrait, pour l'essentiel quand même, dans le cadre des
institutions.
Laissons de côté le fait de savoir si cette formule est imaginable
aujourd'hui, et même demain, au vu de ce qu'est la gauche. Mais notre
modèle serait-il au fond celui d'un gouvernement de gauche antilibéral-anticapitaliste,
qui irait jusqu'au bout ? Un gouvernement de Front populaire honnête,
allant jusqu'à la " rupture " ?
Bien sûr, l'hypothèse d'une participation à un gouvernement
n'est pas une question de principe : après tout, bien des stratèges
de l'Internationale communiste dont Lénine ont imaginé la possibilité
d'un " gouvernement ouvrier " dans un Etat bourgeois. Mais
il y a quand même des références fortes là-aussi
qui correspondent à une accumulation d'expériences, posant des
questions plus fondamentales de méthode. En particulier, on ne peut guère
déconnecter cette question de notre compréhension plus générale
de ce que nous pensons être l'Etat, c'est-à-dire aussi l'appareil
d'Etat, et ses institutions.
Ce qui définit la possibilité d'un gouvernement ouvrier, c'est
d'abord la situation elle-même, la lutte de classes et l'intervention
directe de la population, si elle permet d'aboutir très rapidement à
des formes étendues de contrôle ouvrier sur l'économie et
l'Etat : une situation de double pouvoir, proche de la rupture révolutionnaire,
dont le centre de gravité est bien du côté des luttes et
non des institutions.
Cette question peut paraître abstraite aujourd'hui, en tout cas assez
lointaine. Mais comme d'autres, nous ne pourrons guère l'éviter
trop longtemps. Soit nous serons capables de donner assez vite un contenu conséquent
à l'idée de " rupture " et de " transformation
révolutionnaire de la société ". Soit la tentation
d'une " vraie gauche " se transformera inévitablement
en une autre tentation, celle d'un " vrai gouvernement de gauche ",
figure renouvelée, à défaut d'être nouvelle, d'une
politique institutionnelle d'apparence radicale.
L'actualité
d'un projet révolutionnaire pour le socialisme et la démocratie
Le parti que nous voulons construire sera un parti pour les luttes aujourd'hui,
pour le pouvoir des travailleurs demain. C'est le sens de notre programme et
de sa démarche transitoire : pas seulement une somme de revendications,
mais au cur des luttes la question du contrôle.
C'est une question éminemment politique. Car au travers des luttes, ce
sont de nouvelles expériences d'organisation et de pouvoir qui s'accumulent.
C'est une alternative concrète qui s'ébauche à chaque étape
: à condition de privilégier systématiquement les expériences
d'auto-organisation, les embryons de pouvoir qui permettent à la population
de s'organiser, depuis les premiers comités de lutte ou comités
de grève, jusqu'à la revendication d'un pouvoir des travailleurs
exercés directement par eux-mêmes.
Ce qui justifie l'existence d'un parti révolutionnaire n'est donc pas
seulement le but ultime, le socialisme ou la révolution, renvoyé
à un avenir indéterminé. C'est la cohérence de nos
choix, le lien que nous serons capables de construire au quotidien entre chacune
de nos interventions dans les luttes même les plus modestes, et la conscience
que nous avons de cet objectif ultime, l'émancipation des travailleurs
par les travailleurs eux-mêmes.
Aucune lutte n'est en soi réformiste ou de type syndicale, pas plus qu'il
n'y a de cloison étanche entre le programme minimum des résistances
actuelles et le programme maximum d'un projet communiste. C'est la conscience
du but qui donne au mouvement sa direction et son sens véritable. C'est
le choix de la démocratie qui permet à chaque étape de
renforcer la confiance des travailleurs et des opprimés en eux-mêmes
et dans leur capacité à décider ce qui les concerne.
Le parti que nous voulons construire sera un parti capable de mener un débat
réel et permanent sur nos priorités : un parti révolutionnaire
peut conquérir des positions institutionnelles, mais le centre de gravité,
ce sont les mouvements de masse. Nous pouvons bien sûr prendre des positions
dans les appareils syndicaux ou associatifs. Mais le plus important, ce sont
les expériences d'auto-organisation, et tant pis si cela doit mettre
en cause les positions acquises ! Il ne s'agit pas nécessairement de
les opposer, mais de savoir clairement où se trouve notre centre de gravité
Or le point d'équilibre devrait d'autant plus pencher d'un côté
que nous obtenons des résultats électoraux qui dépassent
largement notre implantation et notre réalité sociale, tout en
gagnant des positions dans les syndicats sans avoir toujours de base réelle
pour notre politique, simplement par défaut, à cause de la faiblesse
des appareils et plus généralement à cause de la crise
que traverse le mouvement ouvrier et la gauche dans son ensemble.
C'est donc notre capacité à chaque étape de mener réellement
ces discussions, comme notre volonté d'inscrire dans les luttes même
les plus modestes une promesse d'émancipation, qui définiront,
plus sûrement que toute autre référence, la nature de ce
que nous sommes en train de construire, et ce vers quoi nous tendons réellement.
C'est pourquoi notre programme révolutionnaire n'aura rien d'idéologique
ou de maximaliste. Il aura dès le début un contenu éminemment
pratique.
Jean-François CABRAL
1
Daniel Bensaïd : Sur le retour de la question politico-stratégique.
Article paru dans le numéro 181 de Critique communiste (novembre 2006)
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