Les militants qui sont à l'origine du groupe "VOIX DES TRAVAILLEURS"
ont été exclus de LUTTE OUVRIERE, l'organisation d'Arlette LAGUILLER
à l'issue d'une assemblée générale en mars 1997,
malgré l'opposition de 12 % de l'organisation.
Les deux sections de Rouen et Bordeaux ont été dissoutes et
près de 10 % des camarades de l'organisation jetés à
la porte.
La motion mise au vote par la direction de l'organisation ne définissait
aucun motif ni attendu au jugement. Elle a été simplement lue
sans avoir été communiquée par écrit aux militants
ni avant ni pendant l'assemblée générale. La direction
n'a jamais dit clairement ses intentions tout en agissant d'abord pour nous
mettre en position fractionnelle puis en position d'exclus prenant le temps
de préparer l'opinion.
Cette assemblée générale avait pour but avoué
de "discuter et de trouver des solutions" au problème posé
à la suite des décisions de la conférence de décembre
de notre organisation qui avait écarté les camarades responsables
de ces sections, elles mêmes mises au ban de l'organisation. En fait,
la veille de cette assemblée, la direction avait réuni "clandestinement"
sa majorité en écartant non seulement les camarades de la fraction,
ceux de Bordeaux et Rouen mais aussi tous ceux qui avaient exprimé
des doutes ou des réticences. La décision y avait été
formellement prise de nous exclure. L'assemblée du dimanche n'était
qu'une mascarade, un simulacre de démocratie fabriqué par des
dirigeants gênés et honteux, mais d'autant plus déterminés
qu'ils craignaient la vérité et la discussion.
Le procès avait en fait déjà eu lieu lors de notre conférence
nationale de décembre qui avait quasi exclusivement été
consacrée à " l'affaire ". Accusés de "
forfaiture ", " de comportement occulte et d'attitude hypocrite
", les deux responsables de ces sections avaient été écartés
de toutes responsabilités ainsi que les camarades de leur bureau de
section qui ont tous été solidaires d'eux.
Dans les semaines qui ont suivi cette conférence, loin de permettre
la discussion et de créer un climat de confiance, la direction a utilisé
le temps gagné pour tenter de créer un fossé entre notre
organisation et nous. D'un côté on disait on va discuter, de
l'autre on préparait le deuxième procès qui ne fut qu'une
condamnation sans... procès. La direction n'avait pas pu avoir ce qu'elle
voulait en décembre, elle l'a eu en mars.
LA
FORME ECLAIRE LE FOND
Notre exclusion et la façon dont elle s'est déroulée,
qui révèlent l'incapacité de la direction à créer
les conditions d'une discussion large et ouverte, exprime des problèmes
politiques plus généraux.
Le formalisme organisationnel est le pendant d'un formalisme politique. Il
y a ce que l'on dit et ce que l'on fait, tout est vidé de contenu réel,
le centralisme démocratique comme notre programme. Cela s'exprime dans
les diverses façons de présenter le plan d'urgence, plan à
géométrie variable, ou l'appel au parti d'Arlette, objectif
politique, militant immédiat ou simple appel propagandiste comme dans
l'attitude de LUTTE OUVRIERE à l'occasion des manifestations contre
la loi Debré, attitude sectaire qui s'exprime aussi dans les relations
avec les autres organisations dont le PCF et la LCR.
La direction, prisonnière de son passé, craintive devant l'avenir,
cède à la routine, aux pressions petites bourgeoises et de fait
se dérobe à ses responsabilités. Cette dérobade
se masque derrière un cours sectaire et impose une fausse discipline
qui a abouti à la dissolution des deux sections de Bordeaux et Rouen,
l'exclusion de leurs militants, puis de tous ceux qui s'étaient solidarisés
avec eux.
Crispée sur le passé et la défense de son prestige la
direction est incapable de faire face aux responsabilités nouvelles.
Notre organisation est en grande partie paralysée, ce qui s'exprime
dans le tassement des effectifs, l'absence de recrutement et l'incapacité
d'élargir notre influence, la constitution de la minorité en
fraction, et maintenant l'exclusion de près de 10 % des militants.
Cela signifie que notre organisation telle qu'elle est aujourd'hui ne peut
plus représenter le noyau autour duquel un réel parti ouvrier
pourrait se développer. Notre exclusion n'est qu'un épisode,
une étape d'une crise profonde, mais cette étape indique une
rupture de la direction avec ses propres principes comme ses propres objectifs,
les nôtres. Les prochaines étapes de cette crise devront aboutir
à une transformation de notre organisation dont une nouvelle organisation
devra naître.
Nous entendons agir pour que cette nouvelle organisation, étape vers
un véritable parti des travailleurs, reste fidèle aux traditions
et filiations qui sont les nôtres.
En cela nous sommes fidèles à l'ensemble de nos camarades. Ceux
qui ont été amenés à voter notre exclusion, sont
prisonniers de conceptions et de rapports politiques, hérités
de notre histoire commune, mais aujourd'hui dépassés. Ce n'est
pas un problème de morale, et il ne faut pas en juger en termes moralistes,
mais politiques. Ils sont prisonniers du cadre à travers lequel la
direction de LUTTE OUVRIERE a certes préservé et transmis des
idées, des principes qui sont en grande partie les nôtres, mais
qui rentre aujourd'hui en contradiction avec les tâches que nous impose
la situation. Il est trop étroit, trop centré sur quelques personnes
dont le comportement actuel prouve qu'elles sont plus soucieuses de préserver
leur prestige que d'armer l'organisation pour faire face à nos responsabilités
nouvelles.
LES
PRETEXTES ET FAUSSES ACCUSATIONS DE LA DIRECTION
Les crises n'éclatent jamais bien, c'est une lapalissade. Les problèmes
politiques qui n'ont pas su ou pu se formuler à travers des rapports
démocratiques de libre discussion s'expriment sur des faits de détail
secondaires ou par des canaux détournés.
Nous retrouvons dans ce qui s'est passé ces deux aspects, ce qui nous
a valu d'être accusés et de prétendus manquements à
la discipline et de forfaiture. Manquements à la discipline pour avoir
traité avec ironie certains comportements caporalistes cherchant à
plier les rapports organisationnels à une morale de vieux garçon
; forfaiture pour avoir discuté de la situation politique, de l'avenir
de notre organisation en formulant simplement des doutes, des interrogations
que nous n'avions pas formulés explicitement dans les différents
organismes de direction auxquels nous participions. Ces doutes et interrogations
sont devenus, par la vertu du procès d'intention, des critiques dans
le dos, des comportements fractionnels clandestins, " occultes et hypocrites
".
Un dossier a été constitué sur la base de rapports unilatéraux
demandés par la direction à propos de discussions dont l'un
d'entre nous s'était ouvert en toute confiance auprès d'un membre
de la direction. Quand il a demandé des confrontations pour établir
la vérité des propos qui lui étaient prêtés,
il n'en a pas été question. Il s'est expliqué par écrit
de l'ensemble des problèmes, interrogations qu'il se posait, là
aussi en toute confiance dans des lettres adressés à un camarade
dirigeant de notre organisation. Ces lettres ont été utilisées
pour accréditer le faux par la politique de l'amalgame. On mélange
des idées écrites avec des propos que l'on veut vous prêter,
le vrai accrédite le faux.
La direction a pratiqué l'abus de confiance et de pouvoir sans le moindre
scrupule, d'autant plus largement qu'il lui fallait " mouiller "
avec elle le plus de monde possible pour nous couper de notre organisation
ce qui compte tenu de notre passé, de nos liens militants, politiques
et personnels, ne pouvait être chose facile. C'est d'ailleurs un échec.
Après six mois de manuvres, duplicité et mensonges la
direction a réussi à imposer, en deux temps, notre exclusion,
mais elle n'a pas réussi à nous couper de nos camarades, elle
n'y réussira pas. L'avenir de LUTTE OUVRIERE appartient aux idées
dont nous voulons assurer la continuité.
D'UN
CONGRES-PROCES A UN SIMULACRE DE... PROCES
Dans un premier temps, notre congrès, au lieu d'être consacré
à la discussion de nos perspectives et de nos tâches, a été
transformé en un mauvais procès. Accusations et attaques personnelles,
trois témoignages où tout était déformé,
exagéré voire mensonger, grossièretés, tous les
ingrédients étaient réunis. Il fallait disqualifier ceux
qui osaient discuter concrètement de nos tâches et donc remettaient
en cause la direction puisque les points qui avaient fait l'objet de discussion
avaient été formulés sous forme d'amendements au texte
proposé pour le congrès par l'organisation dans le rapport sur
" la situation intérieure ".
Ce congrès aboutit à la mise à l'écart des organes
de direction de l'organisation des responsables des sections de Bordeaux et
de Rouen et à la mise sous tutelle de ces deux sections. Ce qui n'était
qu'une préparation à l'exclusion. Il fallait faire vite tout
en prenant le temps, et de dresser les camarades contre nous, et de nous affaiblir
en nous soumettant aux pressions maximum pour nous faire plier, désavouer
notre vote, faire amende honorable ou nous briser. La quasi totalité
d'entre-nous ont tenu, soudés par les relations de confiance qui se
tissent dans le travail et les rapports démocratiques.
LE
REFUS DE DISCUTER DES VRAIS PROBLEMES POLITIQUES
Tout devait se discuter, rien ne se discuta. La méthode exigeait de
nous ignorer.
Les amendements que nous considérions comme une base de discussion
et non comme un texte d'opposition, ont été soumis au vote de
l'organisation à la demande de la direction, et n'ont cependant pas
été publiés dans la Lutte de Classe bien qu'ils aient
obtenu plus du double de voix recueilli par le texte de la fraction. Pour
nous exclure, il fallait nier notre existence politique. Il n'y avait que
des problèmes de " comportement ", tout le reste n'était
qu' " écran de fumée ", " gamineries ".
Puis, à peine dégagé de la violence du congrès,
ce fut une marche forcée d'assemblée en assemblée vers
la " date butoir " du mois de mars. Chaque camarade était
invité à " réfléchir et trouver des solutions
ensemble ". De solution, la direction n'en connaissait qu'une, l'exclusion.
Prise de peur devant sa propre forfaiture, elle accéléra les
choses sans laisser aux camarades le temps de retrouver leurs esprits, prenant
l'organisation en otage. Tétanisés, incapables de mesurer les
conséquences de ce qu'on leur faisait faire, les camarades cédèrent
au chantage à la confiance. Ne pouvant voir en nous une direction possible,
ils crurent ne pas avoir d'autre choix que de se plier aux exigences, au chantage
de la direction.
Ce faisant la direction semait de la mauvaise graine. Après avoir dans
un premier temps invoqué contre nous les grands principes et la morale,
elle justifiait son cynisme et sa duplicité au nom des " intérêts
supérieurs " de l'organisation. Le lien entre ces deux comportements
est simple et évident : l'hypocrisie de ceux qui ne disent pas clairement
leurs intentions, leurs objectifs, qui masquent les manuvres derrière
les déclarations moralistes avant de les justifier au nom de prétendus
" intérêts supérieurs ", ceux de l'organisation
que nous aurions menacés.
Les révolutionnaires ignorent tant ces grands principes moraux vides
de tout contenu que ces manuvres d'appareil, ils agissent à visage
découvert, disant leurs intentions, sans craindre aucune vérité.
C'est pour cela qu'avec les camarades de la fraction nous avons soumis au
vote de l'assemblée une motion demandant que chacun reprenne sa place
pleine et entière dans l'organisation, que cesse l'état d'exception
contre les sections de Bordeaux et Rouen et qu'enfin tout se discute.
Repliée sur la défense de son prestige, la direction fait preuve
d'une susceptibilité à fleur de peau, prenant toute critique
pour une insulte. Aveuglée, elle refuse de comprendre les causes de
la crise que connaît notre organisation préférant accuser
et trouver des boucs émissaires, les camarades de la fraction ou nous
mêmes. Cette vison manichéenne résulte du refus d'envisager
ses propres responsabilités et confond l'effet avec la cause pour se
dédouaner.
LA
" SITUATION INTERIEURE " ET LES AMENDEMENTS
Les quelques discussions que l'un d'entre nous avait eues durant l'été
96 et que la direction transforma en critiques occultes et malveillantes,
preuve d'un comportement fractionnel sans principe, correspondaient simplement
à des questions qui commençaient à se formuler de façon
cohérente. Il nous apparaissait que nous ne comprenions pas nos objectifs
politiques de la même façon que bien des camarades qui, lorsque
nous disions que la situation semblait offrir des possibilités, nous
accusaient de " dire comme la fraction ". Nous eûmes le sentiment
que la direction mettait en berne la politique que nous avions eue au lendemain
des élections présidentielles de 95 suite à l'appel d'Arlette
à la construction d'un parti des travailleurs. On n'y avait même
en fait jamais vraiment cru. Rien n'avait changé et le moment du repli
en bon ordre était venu.
C'est ce virage que nous contestons aujourd'hui même si ce virage se
prépare depuis longtemps.
C'est ce renoncement qui est sous-jacent à tous les raisonnements qui
permet d'écrire sans sourciller au paragraphe 5 du texte sur "
la situation intérieure " adopté en décembre 96
: " Les conditions objectives d'une explosion sociale sont mûres
" et au paragraphe 16 : " Sur le plan du recrutement, nous sommes
donc toujours dans la même situation.... ". Les deux affirmations
sont fausses et contradictoires. C'est pour cela que nous en proposions une
nouvelle rédaction.
Car cette contradiction reflète une certaine duplicité, la duplicité
de ceux qui n'y croient plus et qui s'exprime dans les résolutions
de notre organisation. Ainsi la direction écrit dans le paragraphe
17 du rapport sur " la situation intérieure " : " Plus
que jamais une politique juste nous est nécessaire. Une politique juste,
c'est la conscience exacte de nos possibilités, de nos capacités
en fonction de la situation, mais aussi de nos limites ". Que de portes
ouvertes pour ne rien dire !
Puis " nous devons nous garder de confondre les nécessités
d'une situation avec nos possibilités. Ce qui veut dire, bien entendu,
nous garder de toute phraséologie gauchiste. Autant nous pouvons dire
que les points principaux du plan d'urgence que nous avons tentés de
populariser parmi les travailleurs, par les moyens qui nous étaient
offerts et que nous continuerons à populariser par tous les moyens
dont nous disposons, est une nécessité objective pour les classes
laborieuses. Autant nous devons éviter de nous convaincre nous-mêmes
qu'il est dans nos moyens, dans la situation actuelle, de faire en sorte que
la classe ouvrière reprenne cette revendication et surtout ait les
moyens de l'appliquer ". Ces évidences ne signifient pas grand
chose, si ce n'est en langage décodé : " on fait mais on
n'y croit pas ". En effet, si notre politique exprime une nécessité
objective, si elle correspond aux besoins des masses comment ne pourrait-elle
pas trouver l'oreille d'une fraction des travailleurs et nous permettre de
nous lier à eux ? Cette opposition mécanique entre les nécessités
d'une situation et nos possibilités est dans le raisonnement même,
un renoncement.
Notre attitude et notre démarche étaient parfaitement cohérentes,
nous avions mesuré à travers des discussions dans nos activités
d'été certaines différences d'appréciation de
la période et de nos tâches auprès de certains camarades,
nous avons formulé nos doutes et nos questions, nous avons reçu
des réponses, brutales dans la forme, mais claires sur le fond. La
discussion de fait a eu lieu. Non une discussion entre camarades soucieux
de confronter des optiques, des appréciations, des compréhensions
différentes, pour se comprendre et avancer en définissant clairement
les points de désaccord ou d'accord, en essayant de résoudre
les problèmes, mais une discussion qui aboutit à une rupture
parce que l'un des protagonistes ne discute plus exactement de la même
chose que l'autre.
L'APPEL
D'ARLETTE LAGUILLER,
SIMPLE APPEL PROPAGANDISTE OU OBJECTIF POLITIQUE, MILITANT IMMEDIAT?
Dès le lendemain des élections présidentielles, la politique
de l'organisation était ambiguë, comme si par avance on se préparait
au repli. C'est ce que résume le paragraphe 14 du texte sur "
la situation intérieure " en disant que notre score aux présidentielles
" ne représentait pas un déplacement considérable
de voix, une poussée suffisante vers les idées que nous défendons,
pour d'une part avoir une quelconque signification sur l'évolution
de l'état d'esprit d'une fraction des masses populaires et, d'autre
part, représenter pour nous la perspectives d'un afflux de sympathies
vers nos idées et de militants potentiels vers notre organisation.
Ce n'est qu'un score bien plus élevé, au moins le double, qui
aurait pu permettre d'avoir l'espoir que cela se concrétise sur le
terrain militant. "
Voilà le bilan que la direction tire de l'année et demie passée
dans le même temps qu'elle décide, sans discussion, d'arrêter
le supplément à notre journal, ce que nous appelions "
le quatre pages ", édité en direction de ce nouveau milieu
de sympathisants ou de militants potentiels né des élections
présidentielles.
Et pourtant cette analyse ne nous empêchait pas d'écrire dans
LUTTE DE CLASSE, l'été 95 : " Il n'y a nul miracle à
attendre d'un appel. Mais il fixe un objectif militant, un objectif politique.
Ce qui est certain, c'est qu'un parti politique pour la classe ouvrière
n'est pas seulement une nécessité historique - elle l'est depuis
des décennies ! - mais une nécessité à court terme
pour faire face aux menaces qui pèsent sur les travailleurs. "
La première analyse préparait le coup d'arrêt à
une politique à laquelle la direction ne croit pas, scepticisme qui
se camoufle derrière un activisme formel pour les militants et le sectarisme.
La deuxième analyse résultait du sens politique de l'appel d'Arlette.
C'est cette analyse que nous reprenons et à laquelle nous voudrions
contribuer à donner un contenu concret, vivant, dynamique.
A
PROPOS DU PLAN D'URGENCE
Et ce sont tous les aspects de notre politique qui sont marqués des
mêmes ambiguïtés, des mêmes reculades. Du plan d'urgence
qui avait comme pierre d'achoppement l'idée du contrôle donc
de la remise en cause de la propriété privée du capital,
on fait maintenant un plan destiné à faire payer " un petit
peu plus " la bourgeoisie, ce qui était dit lors du dernier Comité
central de Mars. Nous citons : " On est dans une situation de crise permanente
où le problème c'est le partage des revenus, c'est à
dire qui paiera. Et il suffirait que la bourgeoisie paie un tout petit peu
plus. Ce n'est pas faire du réformisme, parce pour qu'elle paye un
tout petit peu plus, il faudra le lui imposer. Et ce que l'on propose, ce
n'est même pas de tout lui prendre. Mais on peut lui imposer un autre
centre de gravité des sacrifices. "
Comme si les réformistes ignoraient que tout est rapport de force !
Ce qui caractérise les réformistes, c'est leur refus de s'en
prendre à la propriété privée et à l'Etat,
c'est-à-dire de laisser croire qu'un arrangement est possible dans
le cadre de la société capitaliste. Et la nouvelle présentation
du plan d'urgence le vide de tout contenu dans la mesure où la question
du contrôle ne serait plus mise au premier rang, c'est-à-dire
le problème de la propriété privée bourgeoise.
QUELLE
POLITIQUE VIS A VIS DU PC ?
Là aussi la direction a pris un virage qui d'une attitude ouverte,
de front unique vis-à-vis du PC et de ses militants ouvriers, passe
au sectarisme.
Dans la Lutte de Classe de l'été 96, nous écrivions :
" Les élections ne peuvent en elles-mêmes rien changer.
Mais elles permettent de populariser des objectifs, des revendications et
de se compter sur de tels programmes. C'est pourquoi, si le Parti communiste
français s'engageait sur un programme d'urgence comprenant avant tout
le contrôle sur les comptes des entreprises privées, de leurs
gros actionnaires, ceux des services publics, l'expropriation des entreprises
qui font des bénéfices et licencient et, si les candidats du
PCF s'engageaient à ne soutenir que les candidats qui s'engageraient
aussi sur un tel programme, sans aucune concession car le temps n'est plus
aux concessions ; si par ailleurs le Parti communiste français faisait
campagne auprès des travailleurs pour affirmer que voter ne suffit
pas et qu'il faudrait, dans la rue, imposer un tel programme aux élus,
quels qu'ils soient, de gauche ou de droite, nous, militants de LUTTE OUVRIERE,
n'hésiterions pas à voter, et à appeler à voter,
pour les candidats du Parti communiste français. "
Nous pensons que la démarche qui consiste à s'adresser aux militants
du PC par l'intermédiaire de leur direction est juste. Ce souci a toujours
été une préoccupation de notre organisation. Mais qu'est-il
devenu lorsque nous écrivons dans la Lutte de Classe de janvier 1997
en conclusion de l'article " Les mutants de l'Arche de la Défense
" : " ni la classe ouvrière ni les militants du PCF dans
les entreprises... n'ont intérêt à suivre des dirigeants
qui liquident leur parti ". C'est certes indiscutable mais ne peut constituer
une politique ni à l'égard de ces militants ni de la classe
ouvrière.
Ce qui nous a inquiétés ces dernières semaines, c'est
que l'absence de réaffirmation d'une politique à l'égard
du PC a été complétée par des propos de la direction
ne pouvant qu'encourager des attitudes sectaires à l'égard des
militants du PC. C'est ainsi que face aux militants du PC ayant manifesté
le 22 février contre le projet de loi Debré et qui se seraient
étonnés de l'absence de LUTTE OUVRIERE à cette manifestation,
la réponse était en substance de leur reprocher de ne pas avoir
manifesté en 1982 contre les mesures anti-immigrés prises par
le gouvernement PS-PC. Outre le fait que les militants du PC de moins de 35
ans peuvent difficilement se sentir visés par cet argument choc, on
ne voit pas comment nous pourrions les ébranler sur la politique de
leur parti de cette façon. Avoir une politique juste à l'égard
des militants du PC est d'une importance fondamentale pour l'avenir. Le poids
du PC reste très important dans la classe ouvrière et certains
de ses militants commencent à percevoir comme bien des travailleurs
que le système capitaliste mène toute la société
à la catastrophe. Dans les mouvements, le comportement de bon nombre
d'entre eux n'est plus celui d'antan, surtout depuis le mouvement de novembre-décembre
95 et ils sont davantage sensibles aux arguments allant dans le sens d'une
défense commune des intérêts de la classe ouvrière.
Etre à contre-courant de tout ce qui est réformiste est une
évidence pour les révolutionnaires. Mais traiter avec mépris
des militants du PC qui ont une aversion pour les dirigeants du PS et sont
de plus en plus méfiants à l'égard de leurs propres dirigeants
serait faire preuve d'un sectarisme particulièrement grave et à
contre-courant des débuts de prise de conscience qu'on peut observer
en discutant avec eux.
Cette attitude sectaire se retrouve dans les relations avec la LCR dont les
compromissions actuelles ne sont ni pires ni moindres que ses compromissions
passées. On ne discute pas avec la LCR parce qu'on ne discute avec
personne, on ne rend de comptes à personne.
DE
L'APPEL A VOTER ANGLADE AUX MANIFESTATIONS CONTRE LA LOI DEBRE, LES AMBIGUITES
DES SECTAIRES
Les ambiguïtés de la politique actuelle de l'organisation ne manquent
pas de donner quelques résultats étonnants et pour le moins
contradictoires. Comment concilier notre appel à voter pour Anglade
lors des élections de Vitrolles avec notre attitude sectaire à
l'égard des manifestations contre la loi Debré ? Cet appel à
voter Anglade a été révélateur d'une façon
étrange d'adopter une position sans s'expliquer. Il a été
fait discrètement avec un communiqué de presse, pour la presse
locale uniquement, et il a été justifié par des raisons
locales, alors que ces élections étaient un événement
politique à caractère national. Dans notre journal nos lecteurs
n'ont même pas été informés de notre appel à
voter Anglade. La position adoptée était juste, encore fallait-il
dénoncer clairement et ouvertement la politique du PS et de l'Union
de la gauche comme responsable en grande partie de la montée du front
National et strictement incapable de faire barrage à sa progression
même quand le PS n'est pas au gouvernement.
A propos des manifestations contre la loi Debré, la direction a été
embarrassée avant d'adopter une position " ferme " justifiée
par des arguments qui nous semblent inacceptables. Il était logique
que nous écrivions dans l'éditorial des bulletins d'entreprise
du 17/02/97, en conclusion " ...cette lutte mérite la solidarité
de tous et leur soutien aux initiatives visant à contraindre le gouvernement
à reculer ". Seulement, dès le mardi, il ne fallait plus
manifester et le jeudi dans le journal, la manifestation du samedi n'existait
plus et un article du journal inaugurait les attaques contre les intellectuels.
La semaine suivante on pouvait lire dans LUTTE OUVRIÈRE : " nous
considérons que leur refus de dénoncer les causes réelles
de la montée du FN et des idées de droite est une complicité
objective avec le Front National comme avec cette montée " (LUTTE
OUVRIERE n° 1496). Pourquoi cette évolution de notre position ?
Nul ne le saura jamais.
Et d'écrire : " manifester contre la loi Debré, on pourrait
dire que c'est mieux que rien. Moralement, oui, c'est mieux que les approuver
". Décidément la morale préoccupe beaucoup la direction
qui continue " mais dans le fond, ce n'est pas vrai, dans la mesure où
ce n'est pas lutter contre le Front national... " Juger, avertir et commenter
semble devenir le style préféré de la direction.
Et l'on va même jusqu'à dire à propos de la lutte sur
le terrain de l'antiracisme : " plus ces gens là se battent sur
ce terrain-là, moins cela l'empêche de monter ". Comme s'il
y avait une relation de cause à effet.
Le refus d'appeler à manifester le samedi 22 février a aussi
été justifié par la nécessité de discuter
avec notre milieu surpris par notre position, de la trahison permanente des
artistes et intellectuels. Tout cela n'éclaire en rien notre "
milieu ". Au lieu de se lancer dans des imprécations contre les
intellectuels, il serait beaucoup plus utile d'expliquer aux travailleurs
que la petite bourgeoisie intellectuelle ne pourra jamais agir à la
place du prolétariat et qu'elle n'est même pas capable de se
battre de façon conséquente même pour des libertés
la concernant, a fortiori s'il s'agit de libertés concernant tout ou
partie de la classe ouvrière. Une fois de plus, quand on se place sur
le terrain du moralisme, on ne peut que tourner le dos aux analyses marxistes
qui sont indispensables pour s'orienter dans toutes les situations.
Et chaque semaine apporte son lot de bizarreries. Dans l'éditorial
des bulletins d'entreprises sur la manifestation de Bruxelles, on semblait
totalement ignorer que des centaines de travailleurs avaient manifesté,
non pas comme masse de manuvre pour Jospin ou Notat, mais en solidarité
avec les travailleurs de Vilvorde et contre les patrons de Renault. Depuis
que dans l'histoire il y a des manifestations ouvrières, il est assez
fréquent que des adversaires des travailleurs paradent en tête
des cortèges ! Cela n'a d'ailleurs pas empêché certaines
d'entre elles de prendre un caractère explosif, voire révolutionnaire.
Dans l'éditorial sur la grève des internes, on les chapitre
comme on a chapitré les intellectuels, en affirmant que " s'ils
voulaient ", ils pourraient en l'occurrence obtenir du gouvernement une
augmentation des crédits pour les hôpitaux. Mais voilà,
ces gens-là sont corporatistes... Ce qui ne nous empêche pas
d'espérer en conclusion qu'ils auront peut-être à cur
d'être " l'avant-garde " (diable !) d'un éventuel mouvement
de lutte du personnel hospitalier.
Il y a là autant de signes de manque de confiance dans la classe ouvrière,
voire de mépris à son égard.
DE
LA DECOUVERTE DE LA TRAHISON DE L'INTELLIGENTSIA EN DECEMBRE 1994 A LA MISE
HORS DE L'HISTOIRE DE LA REVOLUTION RUSSE
Cette découverte de la trahison de l'intelligentsia n'est en fait pas
une nouveauté. Dans un texte écrit en novembre 1994, "
La situation du mouvement ouvrier révolutionnaire ", l'organisation
écrivait : " la constitution de véritables partis communistes
révolutionnaires, capables de jouer leur rôle dans toutes les
crises sociales afin de tenter de les amener vers une issue révolutionnaire,
nécessite tout à la fois qu'une fraction des intellectuels se
détache de l'emprise de la bourgeoisie pour passer dans le camp du
prolétariat, comme il nécessite qu'il y ait un courant parallèle
de la part du prolétariat.
C'est essentiellement l'intelligentsia qui n'a pas joué, durant les
décennies précédentes, le rôle qui devait être
le sien. Pire, c'est bien souvent elle qui a été le vecteur
principal de la dégénérescence des organisations ouvrières
".
" Autant l'intégration des grands partis de la deuxième
Internationale dans la société bourgeoise a été
en grande partie le fait d'une aristocratie ouvrière, autant la dégénérescence
stalinienne des différents partis communistes dans les années
trente n'a pas dû grand chose à l'intégration d'une couche
d'ouvriers, - les militants ouvriers du Parti Communiste ne pouvaient s'attendre
qu'à des coups à cette époque, pas à une promotion
sociale - mais beaucoup à la trahison des intellectuels, voire à
leur intégration dans la société. "
Ces illusions sur le rôle potentiel de l'intelligentsia même si
elles ne servent qu'à dénoncer sa " trahison " reviennent
à douter de la classe ouvrière. Une telle attitude a des conséquences
étonnantes. Ainsi récemment un des principaux responsables de
notre organisation déclarait en tirant une conclusion originale du
rôle de Trotsky " vous savez par moment on se dit, Trotsky a écrit
quelque part que, sans Lénine, la révolution bolchévique
ne se serait pas produite. Eh bien, oui. Mais justement si ça a dépendu
que d'un seul homme, eh bien, c'est que ce n'était pas matériellement
inscrit dans la situation, c'est qu'elle était hors de l'histoire....
" Ainsi la révolution russe aurait été inscrite
dans la matière grise de Lénine et non dans l'histoire. Cette
malencontreuse révolution " à contre-courant ", qui
" n'a pas eu de suite ", " sans doute prématurée
" se voit sanctionnée d'une mesure d'exclusion... de l'histoire.
AUX ORIGINES
D'UNE CRISE ET SES CAUSES
On ne peut imaginer que la crise de notre organisation soit née cet
été et chacun doit chercher à comprendre c'est-à-dire
à repenser notre passé avec le maximum d'objectivité.
Pour reprendre l'expression consacrée, notre position d'exclus ne nous
amène en aucune façon à " jeter l'enfant avec l'eau
du bain ". Nous souhaitons resituer la crise à laquelle nous sommes
confrontés aujourd'hui dans le contexte de l'évolution de notre
organisation et pour cela, dès maintenan,t faire quelques remarques
sur les raisonnements qui ont présidé aux choix de la direction
de LUTTE OUVRIERE au cours des dix dernières années. Nous ne
voulons pas nous ériger après coup en censeurs de qui que ce
soit. Ces choix, nous y avons adhéré en pleine conscience. Il
serait ridicule de vouloir dégager sa responsabilité comme il
est tout aussi ridicule et stérile de faire l'impasse sur ce passé.
Ce serait la meilleure façon de s'interdire de comprendre la crise
actuelle de notre organisation.
Notre problème est de comprendre comment une organisation qui apparaissait
avec un visage ouvert vis-à-vis des travailleurs et ouvert à
la collaboration avec les autres tendances trotskystes, avec l'image d'une
organisation ayant recruté une nouvelle génération de
jeunes dans les années 82-86, apparaît avec un tout autre visage
aujourd'hui. Le recrutement a marqué le pas depuis plusieurs années.
Les rencontres avec la LCR sont annulées jusqu'à nouvel ordre
et nous n'avons aucun contact en France ou ailleurs avec d'autres tendances
révolutionnaires que la nôtre.
Les développements nombreux depuis dix ans sur le recul de la société
et la démoralisation de la classe ouvrière n'avaient rien de
faux en soi. Ils étaient même nécessaires, non pas pour
prémunir nos camarades d'on ne sait trop quels emballements gauchistes
qui ne sont vraiment pas dans nos traditions, mais pour centrer nos efforts
avec d'autant plus d'énergie sur la nécessité de défendre
ouvertement les idées communistes révolutionnaires et de recruter
sur cette base.
Mais dans le même temps, sous la pression du recul, nous avons de plus
en plus mis l'accent sur les " techniques " de recrutement au détriment
du côté politique des choses parfois même vidant cette
activité de tout contenu. C'est la rançon de toute approche
activiste de l'intervention politique y compris dans l'activité de
recrutement. De façon plus accentuée depuis 1992 l'échec,
d'ailleurs relatif, du recrutement semble avoir conduit la direction à
un pessimisme très accentué quant aux possibilités de
notre organisation comme de la période. Le ton était donné
en avril 92 quand nous disions " notre situation politique et organisationnelle
est très comparable à ce qu'était la situation de notre
groupe dans les années 50 ". " Il faut se convaincre que
notre recrutement n'est pas un recrutement large, ça doit être
un recrutement sélectif, encore plus sélectif que dans la période
précédente ". " Nous allons devoir vivre, pas en cocon,
mais du moins en nous mettant à l'abri des influences extérieures
". C'était le début de la théorie du repliement
sur soi.
Les élections présidentielles, la campagne, son impact, le succès
des meetings d'Arlette, notre score sont venus rompre cette évolution.
Une parenthèse, car plus que jamais aujourd'hui, pour la direction,
il faut resserrer les rangs quoiqu'il en coûte. Mais à force
de se protéger, on devient prisonniers de craintes... petites bourgeoises
qui conduisent à des renoncements, à une démoralisation
croissante qui se masque derrière " le sérieux organisationnel
" ou le sectarisme.
NAISSANCE
D'UNE FRACTION OU LES AMBIGUITES D'UNE NAISSANCE NON VOULUE
Une minorité s'est constituée dans nos rangs en 1990, à
l'origine à partir d'une divergence d'appréciation sur l'ex-URSS.
La façon dont la discussion s'est déroulée avec les camarades
de la minorité mérite d'être évoquée car
elle éclaire en partie la crise actuelle. La direction a d'emblée
placé la discussion dans un contexte empoisonné en se scandalisant
de façon outrancière des conditions contestables dans lesquelles
le premier bulletin intérieur de la minorité avait été
tiré. La camarade qui l'avait écrit a été placée
dans une position d'adversaire de l'organisation pour avoir fait tirer son
bulletin sans l'avoir montré au préalable à la direction.
A partir de cette façon, certes contestable, d'engager la discussion,
une confrontation permanente entre la minorité et la majorité
a contribué à détériorer les relations internes.
Ni l'attitude de la direction ni celle de la minorité n'ont permis
de dépasser les relations de concurrence qui se sont instaurées,
de rivalités fractionnelles. Tous les militants de notre organisation
se sont retrouvés qu'ils le veuillent ou non, à adopter un comportement
fractionnel vis-à-vis de la partie adverse avant même que les
divergences ne se formulent réellement. Tout le monde éprouvait
un véritable malaise devant ce qui apparaissait comme une partie de
cache-cache entre la direction de la majorité et les dirigeants de
la minorité avec des phases où on calme le jeu et d'autres où
on met de l'huile sur le feu. Les camarades de la minorité donnaient
l'impression de vouloir accroître leur influence en exploitant les points
faibles de l'organisation et en définitive de nuire à sa cohésion.
De son côté, la direction faisait tout pour que la discussion
avec la minorité se transforme en lutte fractionnelle ouverte déplaçant
la discussion de temps à autre sur le terrain disciplinaire et en considérant
a priori que tout désaccord devait automatiquement en entraîner
un autre et que par conséquent il s'agissait d'adversaires cherchant
à prendre le pouvoir dans l'organisation. Au bout de six années
d'une lutte de deux fractions qui ne disaient pas leur nom, les camarades
de la minorité ont demandé et obtenu des droits de fraction.
On a donc assisté il y a un an à la " naissance d'une fraction
" selon le titre de la brochure regroupant les textes de discussion qui
ont abouti à la codification des droits de la minorité. C'était
bien sûr une naissance qu'aucun des parents n'avait voulue.
Cet épisode a révélé les faiblesses de la direction
ce qui a eu pour conséquence de fragiliser toute l'organisation. La
direction peut bien sûr mettre en avant les droits accordés à
la minorité pour présenter LUTTE OUVRIERE comme la plus démocratique
des organisations révolutionnaires.
Mais la question de la démocratie ne se réduit pas à
une question juridique. La démocratie n'est pas une formule abstraite,
elle a un contenu vivant qui se juge à la capacité de la direction
à organiser la discussion, voire même à imposer une discussion
qui se déroule de sorte que l'ensemble des points soulevés soient
discutés en définissant scrupuleusement les accords et désaccords,
les liens entre les différents désaccords, ce qui permet d'agir
ensemble et ce qui diverge. Cette démocratie dont la condition est
l'accord sur les objectifs généraux et leur contenu social suppose
qu'il soit possible, dans le cadre du respect de nos orientations générales
et de nos objectifs, de vérifier dans l'activité d'éventuelles
différences d'orientation.
Aucun juridisme ne peut pallier au manque de confiance et encore moins la
décréter en accordant quelques droits ou l'imposer en écartant
par des mesures d'exclusion ceux qui contestent. Dans ce cas là, au
contraire, le juridisme, les règles, tentent vainement de masquer le
manque de confiance.
LE
SENS D'UNE RUPTURE
Au delà des explications psychologiques sommaires, rassurantes, des
prétendues questions de discipline, il faut essayer de comprendre le
sens de ce qui vient de se passer, ce qui vient de se rompre et les implications
de part et d'autre comme les rythmes nécessaires à la vérification
de nos hypothèses.
Nous avons rompu avec des ambiguïtés petites bourgeoises qui nous
empêchent d'aller jusqu'au bout de notre politique. Ce que nous voulions
faire dans notre organisation n'est plus possible. Il nous faut nous donner
les moyens pour le faire. Peut-être est-ce nous qui nous trompons, mais
la vérification des conclusions que nous tirons de ce qui vient de
se passer va se faire dans les mois qui viennent.
Cette vérification, tous seront amenés à la faire et
en tirer les conséquences. Pour notre part, nous souhaitons contribuer
à ce que notre organisation ne renonce pas à ses objectifs sous
couvert d'un repli sectaire. Il faut regagner notre organisation à
elle-même, une organisation qui ne mesure pas encore les conséquences
de son geste.
DES
REGLES, DES PRINCIPES ET DES IDEES
Pour justifier son attitude à notre égard, la direction insiste
sur la nécessité d'imposer des principes et des règles
qui auraient une valeur politique par elles-mêmes, qui seraient le garant
de l'originalité de notre tendance. A trop vouloir prouver, elle déforme
le passé et réécrit nos origines. " Nous nous sommes
constitués, dit-elle, sur la base d'un programme certes, le programme
de transition, mais par rapport aux autres organisations trotskystes, nous
nous sommes constitués sur la base de règles et de principes
différents d'organisation car, à l'époque, ce n'étaient
pas nos idées qui différaient vraiment ". Et d'ajouter
: " nos positions politiques différentes, justement, viennent
de comportements différents prenant le contre-pied des comportements
petit-bourgeois. Et ce sont ces comportements, traduits dans la façon
de raisonner, qui ont une traduction politique ". Etrange raisonnement
qui conduit à penser qu'éduquer ce n'est pas enseigner des idées,
des raisonnements dont résultent des comportements, mais l'inverse.
Quel univers étrange ! Ce sont les idées qui façonnent
les hommes, les transforment et les élèvent, l'application formaliste,
voire caporaliste, des règles asservit et étouffe les personnalités.
LE
CENTRALISME DEMOCRATIOUE ET LA CONFIANCE
De la même façon, pour justifier son attitude la direction invoque
la nécessité d'une discipline absolue fondée sur une
confiance non moins absolue qui se définit ainsi : " la confiance,
c'est accepter " de confiance " quand on n'est pas convaincu. Quand
on est convaincu, ce n'est pas faire confiance ! ". Voilà une
définition qui a le mérite de la simplicité, peut-être
un peu trop. Avec de tels raisonnements on en arrive à des façons
de voir et de penser les rapports entre camarades, entre l'organisation et
sa direction, complètement vide de tout contenu. Bien sûr, la
période à laquelle nous sommes confrontés n'a rien à
voir avec la période à travers laquelle est né le bolchévisme,
mais raison de plus pour éviter de donner à la discipline le
sens d'une simple obéissance et essayer de nous approprier la façon
dont Lénine posait ce problème : " Qu'est-ce qui cimente
la discipline du parti révolutionnaire du prolétariat ? ",
écrit-il dans La Maladie infantile du communisme, " Qu'est-ce
qui la contrôle? Qu'est-ce qui l'étaye ? C'est, d'abord, la conscience
de l'avant garde prolétarienne et son dévouement à la
révolution, sa fermeté, son esprit de sacrifice, son héroïsme.
C'est, ensuite, son aptitude à se lier, à se rapprocher et,
si vous voulez, à se fondre jusqu'à un certain point avec la
masse la plus large des travailleurs, au premier chef avec la masse prolétarienne,
mais aussi la masse des travailleurs non prolétarienne. Troisièmement,
c'est la justesse de sa stratégie et de sa tactique politiques, à
condition que les grandes masses se convainquent de cette justesse par leur
propre expérience. A défaut de ces conditions, dans un parti
révolutionnaire réellement capable d'être le parti de
la classe d'avant-garde appelé à renverser la bourgeoisie et
à transformer la société, la discipline est irréalisable.
Ces conditions faisant défaut, toute tentative de créer cette
discipline se réduit inéluctablement à des phrases creuses,
à des mots, à des simagrées. Mais, d'autre part, ces
conditions ne peuvent pas surgir d'emblée. Elles ne s'élaborent
qu'au prix d'un long travail, d'une dure expérience ; leur élaboration
est facilitée par une théorie révolutionnaire juste qui
n'est pas un dogme, et qui ne se forme définitivement qu'en liaison
étroite avec la pratique d'un mouvement réellement massif et
réellement révolutionnaire. " Peut-être vaudrait-il
mieux réfléchir à ce qu'enseignait Lénine plutôt
que d'asséner des évidences sans intérêt sauf quand
leurs auteurs ont la prétention d'en faire un règlement.
AUJOURD'HUI,
DONNER UN CONTENUCONCRET, VIVANT, DYNAMIQUE A L'APPEL D'ARLETTE
La direction semble vouloir jouer les Cassandre qui avertit et commente. Mais
le problème des camarades est d'avoir une politique pour construire
le parti, un parti qui par toutes ses fibres, son mode de vie, ses idées
sera lié au monde du travail, dont chaque militant saura être
proche des travailleurs pour les aider à prendre conscience, à
s'organiser, sans leur faire la leçon ni céder à leurs
préjugés ou illusions, tournant le dos et à l'opportunisme
affiché de la LCR ou au sectarisme moraliste, masque de la capitulation
et de l'opportunisme gauchiste, qui résulte de la politique actuelle
de la direction de LUTTE OUVRIERE.
Nous sommes venus à LUTTE OUVRIERE parce qu'elle tournait le dos aux
auto-proclamations ridicules des différentes moutures de la IV°
Internationale et au sectarisme qui résulte de ce mensonge à
soi-même. Elle refusait les bluffs et affichait son honnêteté
et ses scrupules par rapport aux idées, et affirmait la nécessité
pour les révolutionnaires de se lier à leur classe quel que
soit son niveau de conscience. Notre organisation est en train de tourner
le dos à elle-même.
Il faut rompre avec ces vieilles manies du mouvement trotskyste de s'autoproclamer,
ce qui exige de chacun un retour sur le passé et la politique menée
pour en dégager, par la critique, la discussion et la confrontation,
ce qui appartient aux murs et habitudes petite-bourgeoises, les murs
sectaires et gauchistes de ce qui va dans le sens des intérêts
des travailleurs, de leur prise de conscience de leurs propres intérêts
comme du rôle historique de leur classe.
Personne ne pourra échapper à ce bilan du passé sans
lequel aucun pas en avant sérieux n'est possible. Le mouvement révolutionnaire
ne pourra renaître et donner naissance à une force nouvelle et
pleine de vie que s'il sait se dégager de l'opportunisme du passé.
Cette confrontation ne peut se faire sur la simple base de la discussion du
passé, mais sur la confrontation du travail et des politiques de chacun.
La conscience de la nécessité de s'engager pleinement dans la
construction d'un tel parti ne peut naître dans une fraction minime
de la classe ouvrière qu'à partir de nouvelles déceptions
qui éclairent, sans doute possible, le rôle réactionnaire
des appareils syndicaux comme des partis de gauche. C'est ce qui se passe
aujourd'hui quand chaque nouvelle possibilité de mobiliser pour essayer
de recréer la confiance est gâchée par les appareils qui
fuient la bagarre. Les mouvements actuels ou l'absence de mouvement révèlent
l'incapacité des syndicats comme des partis de gauche à répondre
aux aspirations et à la volonté de lutte des travailleurs les
plus conscients. C'est sur ce sentiment que nous devons nous appuyer. Il ne
s'agit pas de se plaindre que rien ne se passe, mais de montrer les limites
qu'imposent l'absence d'un parti et les possibilités de jeter les jalons
de ce parti.
Ce ne sont pas les militants potentiels qui manquent, ni les bonnes volontés,
mais les capacités pour les organiser, les aider à trouver leur
place, apporter leur pierre, par une attitude attentive à chacun, démocratique
et faisant confiance parce que soucieuse de contribuer à faire de chacun
un acteur.
Entre les sympathies, les militants potentiels et les révolutionnaires,
il y a l'obstacle de l'opportunisme ouvert ou de la suffisance gauchiste et
moraliste.
NOS
OBJECTIFS ET PERSPECTIVES
Mis d'abord dans une position fractionnelle puis d'exclus malgré notre
volonté, il nous faut aujourd'hui tirer les leçons de ces six
derniers mois et tout reconsidérer à la lumière de cette
expérience, de l'attitude sans principes de la direction. C'est ce
qu'ébauche cette brochure. Ce qui suppose toutes les discussions nécessaires
avec ceux qui se posent le problème de la construction d'un parti ouvrier
dans ce pays. Toutes les discussions sont utiles et nécessaires tant
qu'elles ne paralysent pas l'activité.
C'est cela notre premier objectif dans le même temps que nous voulons
maintenir et développer notre activité dans les entreprise et
en direction du recrutement. Il y a une génération de militants,
déçus de la gauche ou de l'extrême-gauche, à aider
à se remettre au travail, une autre, la jeunesse, à gagner,
convaincre et entraîner.
Cette tâche ne peut se faire que parallèlement à la première,
retour sur soi-même et le passé pour tout réévaluer
par la confrontation et la discussion comme à travers l'activité.
Nous nous considérons comme une tendance du mouvement trotskyste, concentrée
sur ses tâches et ouvertes à tous les échanges, confrontations
et collaboration.
Nous entendons ainsi contribuer à ce que le mouvement révolutionnaire
se donne les moyens matériels, humains politiques pour nous préparer
à une remontée du mouvement ouvrier.
Nous voulons agir pour que se constitue le cadre nécessaire à
la collaboration de tous ceux qui veulent participer à la construction
du parti dont la classe ouvrière a besoin.
Bien évidemment nous ne tirons pas un trait sur notre organisation.
Les questions de personne, de prestige, au nom desquels nos camarades ont
été pris en otage, ne peuvent effacer les vrais problèmes
politiques qui se discuteront au niveau des idées et au niveau des
actes.
Notre organisation ne peut plus, telle qu'elle est maintenant, faire face
à ses responsabilités et engagements. Comment cela va-t-il se
manifester, nous verrons, mais il faut préparer l'avenir.
Il est inacceptable que nous n'ayons plus pu continuer de militer dans notre
organisation, mais notre exclusion, simple épisode, simple étape,
oblige à des clarifications et ne nous affaiblit pas. On peut regretter,
et nous sommes les premiers à le faire, le cours actuel de la direction
de LUTTE OUVRIERE, mais c'est un fait et c'est cela qui affaiblit. Il nous
faut tenir d'abord, nous développer ensuite et tout peut basculer.
Nous devons prendre nos responsabilités, agir en accord avec nos engagements
et nos idées, dans le sens de nos objectifs et de nos perspectives.
Ceux qui veulent prendre la même route sont les bienvenus. Celle-ci
est dure, escarpée, elle mérite d'être explorée
jusqu'au bout. Nous pouvons influencer le cours des choses pour que naisse
dans ce pays une force dont toutes les fibres se nourrissent de la classe
ouvrière et des idées du communisme et qui se prépare
consciemment à la transformation révolutionnaire de cette société.