| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°21
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29
novembre 2002
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| Sommaire : | ||||||||||
| Avec l'aval du FMI, la bourgeoisie vote Lula, le " Lech Walesa brésilien " | ||||||||||
| Echange entre Débat militant et la Fraction de LO | ||||||||||
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"
Le parti n'est donc pas une organisation créée artificiellement
et arbitrairement. Il naît spontanément du sol de la société
moderne. "
Lettre de Marx à Freiligrath, 29 février 1860
Une
série de transformations et d'évolutions se conjuguent aujourd'hui
pour poser de façon concrète la question de la construction d'un
nouveau parti. Il ne s'agit plus d'une proclamation plus ou moins incantatoire
mais d'une nécessité concrète résultante des deux
lignes de forces dominantes dans ces évolutions, le triomphe du capitalisme
mondialisé et son offensive contre les travailleurs et les peuples associée
à la transformation ou l'effondrement des partis réformistes dans
lesquels les classes populaires plaçaient jusqu'alors leur confiance.
Les révolutionnaires sont devant un véritable défi, celui
de faire en premier lieu leur propre révolution.
En effet, la grande majorité des idées dont les révolutionnaires
héritent portent l'empreinte du gauchisme, c'est-à-dire le mouvement
révolutionnaire issu de 68 durant cette longue période où
le mouvement ouvrier resta dominé par le stalinisme et son allié
la social-démocratie. Les révolutionnaires se pensaient en opposants,
en aile critique du mouvement ouvrier réel par rapport auquel ils étaient
marginalisés.
Le gauchisme s'est manifesté de mille et une façons, combinant
souvent une critique morale du réformisme et du stalinisme, une critique
morale aussi du capitalisme dont on ne voyait pas durant ces années qui
suivaient " les trente glorieuses " d'où viendrait la fin,
un volontarisme militant qui ne trouvait pas dans la réalité sociale
sa force et son équilibre, une impossibilité de vérifier
dans la pratique la justesse des analyses et des politiques avec en corollaire
les ruptures, exclusions et divisions.
Le stalinisme avait perverti les relations au sein du mouvement ouvrier et il
était bien difficile aux révolutionnaires d'échapper à
cette emprise pour faire vivre une authentique démocratie indispensable
à leurs propres idées comme à leur propre existence.
Aujourd'hui, ce passé révolu continue pour beaucoup de dominer
les consciences et face aux transformations en cours il nous faut faire nous-mêmes
la critique des raisonnements qu'a façonnés cette période.
La question de la démocratie est au cur de cette révolution
culturelle. Il nous faut d'abord et avant tout l'aborder dans le domaine où
nous avons des responsabilités directes, où les choses dépendent
de nos propres choix, c'est-à-dire la façon dont nous concevons
notre propre travail, l'organisation et ses rapports avec les travailleurs.
Mouvement réel
et organisation politique
Isolés pendant des décennies du mouvement ouvrier réel,
les révolutionnaires ont pris l'habitude de se penser en opposants, en
creux des organisations réformistes qui imposaient et défendaient
leur domination politique.
Ils ne se pensaient pas comme un facteur de transformation au sein même
des masses, comme les acteurs mêmes d'un processus d'auto-organisation.
Rejetés en marge du mouvement ouvrier par la censure stalinienne, de
fait, le plus souvent leurs raisonnements ont reflété leur situation
de militants extérieurs au mouvement ouvrier, critiques ou donneurs de
conseils mais le plus souvent dans l'incapacité d'agir par eux-mêmes
dans les luttes de leur classe.
Se heurtant au mur des appareils, il leur était bien difficile de formuler
une politique pour l'ensemble de la classe ouvrière, de se penser en
tant qu'expression politique authentique du mouvement de masse, reflétant,
exprimant les évolutions de conscience des travailleurs, leur révolte,
organisateurs en son sein des éléments les plus avancés.
La division de l'extrême-gauche est un effet retour de cette domination
du stalinisme et du réformisme contre laquelle les révolutionnaires
se sont heurtés, divisés. Elle aussi perdure parce que le passé
continue de dominer les consciences empêchant un projet visant au dépassement
de se formuler pour répondre au besoin du mouvement social.
La recomposition de l'extrême-gauche, l'idée d'unité, de
regroupement reprend des forces chaque fois que les appareils reculent et que
les travailleurs reprennent l'offensive, relèvent la tête, s'émancipent
des tutelles des bureaucraties, exercent leur pression, rappellent chacun à
la raison.
Regrouper,
rassembler au sein même des lignes de rupture
L'émergence d'un nouveau parti révolutionnaire résultera
du séisme qui s'opère entre les classes ouvrières et populaires
et les vieux partis dits de gauche, des désillusions aussi de nombreux
militants à l'égard des directions des grandes confédérations
syndicales.
Les événements qui se sont déroulés autour de la
grève des routiers et de la journée du 26 novembre en sont une
nouvelle illustration et un nouvel épisode.
Les révolutionnaires sont donc en permanence au cur même
de ces lignes de rupture, ce qui suppose une attitude démocratique pour
débattre, confronter les propositions, analyses, politiques, expliquer
patiemment, organiser au sein même des syndicats ou associations sur une
politique d'indépendance de classe. Etre au cur des ruptures pour
les aider, les armer politiquement, c'est être au cur du débat
et des discussions, cela suppose une attitude démocratique à l'égard
de tous les militants du mouvement ouvrier.
A l'opposé des conceptions gauchistes qui construisent des lignes de
démarcations politiques qui sont des barrières, des oppositions
en négatif, les révolutionnaires démocrates construisent
des regroupements définis politiquement, défendant les intérêts
généraux des exploités toujours soucieux d'unir, de rassembler,
de faire vivre la démocratie pour convaincre, entraîner, organiser.
Il n'y a pas d'éducation possible sans libre confrontation, sans débat,
sans démocratie. Les opprimés ne peuvent s'éduquer à
leur tâche de classe révolutionnaire qu'à travers l'apprentissage
de la démocratie. Ce qui est vrai pour l'ensemble des opprimés
est tout aussi vrai pour leur fraction la plus avancée, la plus consciente
qui elle-même s'éduque et apprend aux côtés des siens.
Le parti n'est pas une chose en soi mais le produit en perpétuelle évolution
de rapports dynamiques, concrets et vivants.
Les rapports en son sein sont déterminés par ses rapports avec
sa classe et réciproquement.
La démocratie
n'a pas de frontière
La démocratie définit un type de relation politique fondée
sur des engagements réciproques, discutés en toute transparence
et publicité.
Ce sont des rapports politiques fondés sur la reconnaissance et le respect
des différences, expression de la complexité de la réalité
sociale et humaine, qui, à travers la discussion, la confrontation des
points de vue, visent à définir une politique correspondant au
mieux aux intérêts collectifs
Pour les marxistes, la démocratie définit plus globalement la
nature des relations entre le parti et la classe dont il se veut l'expression
politique. En ce sens là, elle est en rupture avec la démocratie
bourgeoise. Notre compréhension de la démocratie résulte
de notre programme, l'émancipation des travailleurs sera l'uvre
des travailleurs eux-mêmes. La démocratie, c'est la volonté
de mettre en uvre quotidiennement cette formule, exercice complexe, particulièrement
difficile en période de réaction qui ne saurait se résumer
à l'agiter comme un yo-yo.
La démocratie est liée à l'idée d'efficacité,
sa preuve ne réside pas dans les jugements subjectifs, souvent moraux,
des uns ou des autres mais dans le travail réel et concret, dans la lutte.
Donc, la démocratie n'est pas une question abstraite, elle a un contenu
de classe et politique en rupture avec la propriété privée
bourgeoise, elle se vérifie concrètement, dans l'action, elle
se met en pratique quotidiennement dans le débat d'idées y compris
avec nos adversaires.
Nous militons pour que la population et principalement parmi elle la classe
ouvrière se donne les moyens d'exercer son contrôle, partout, donc
d'abord et avant tout dans ses propres organisations, donc dans son propre parti.
Pas
de démocratie efficace sans libre expression publique des divergences
Il y a des fausses évidences tenaces, ces idées du bon sens qui
méritent d'être discutées à deux fois. Il est vrai
qu'il vaut mieux être unis que divisés, qu'ensemble on est plus
fort que séparés
Mais l'unité pour la lutte réelle
des travailleurs, pour leur émancipation n'est pas une idée bureaucratique,
cela, c'est la conception stalinienne ou réformiste, une seule politique
de sorte que les intérêts des appareils soient préservés
que se taisent les opposants et les travailleurs.
Notre conception de l'unité est celle de l'unité des travailleurs
dans la lutte, elle ne peut être que démocratique, elle suppose
donc l'expression des divergences, c'est-à-dire la possibilité
de mettre en uvre des politiques différentes, des initiatives différentes
au sein même de la lutte.
Certes, la démocratie suppose l'acceptation de la loi de la majorité
mais pour la démocratie révolutionnaire, cela n'implique nullement
la soumission de la minorité, encore moins sa censure.
L'unité peut servir de masque à la routine et au conservatisme
bureaucratique si elle n'est pas comprise comme démocratique. C'est d'ailleurs
une accusation que les révolutionnaires affrontent souvent, " vous
divisez " !
Faire
vivre la démocratie au quotidien, se penser comme instrument de l'organisation
des travailleurs par eux-mêmes
Les bureaucraties tirent leur justification, leur raison d'être de l'indifférence
de la grande majorité des travailleurs, de leur passivité. Elles
s'en plaignent souvent mais comme d'un constat qui vient légitimer leur
propre indifférence, voire hostilité, à toute démocratie,
leur propre mépris des travailleurs.
A l'opposé, les militants ouvriers qui se battent d'abord pour leur classe
et non pour une boutique syndicale cherchent à aider les travailleurs
à s'emparer du débat, des décisions, de la vie de leur
organisation. Ils essaient de créer les conditions pour qu'ils puissent
exercer leur pression, dire leurs opinions, s'initier à l'action syndicale
et politique.
La tâche est difficile du fait du manque de confiance d'éducation
syndicale ou politique, de la méfiance pour les organisations vues souvent
comme un instrument de promotion individuelle
Notre façon de penser les revendications, de les formuler, répond
à une préoccupation essentielle, souligner la nécessité
de la mobilisation et de l'organisation des travailleurs.
Il ne s'agit pas de répéter des formules incantatoires, méthode
Coué qui ne convainc que celui qui les prononce et les répète,
mais de faire de la politique afin que les opprimés ouvrent les yeux
sur la façon dont la bourgeoisie les voit, les pense pour mieux les tromper,
les utiliser, leur extorquer la plus-value.
Notre regard c'est le regard de l'opprimé lucide, sans illusion, conscient
des vrais rapports de force et qui sait qu'il n'a d'autres armes que l'action
collective.
Donner aux travailleurs la claire conscience de leur propre situation, les aider
à se libérer de l'image d'eux-mêmes que leur impose la classe
dominante pour leur faire découvrir la fierté de leur classe dans
la compréhension de son rôle historique, sous-tend toute notre
agitation et notre propagande.
" Développer la démocratie jusqu'au bout, rechercher les
formes de développement, les mettre à l'épreuve de la pratique,
etc., telle est une des tâches essentielles de la lutte pour la révolution
social e" écrivait Lénine dans l'Etat et la révolution.
Où
passe la rupture essentielle avec le réformisme ?
Il ne peut y avoir ni réforme ni révolution sans intervention
directe et consciente des classes ouvrières et populaires, il ne peut
y avoir de réforme qui s'impose en faveur de la population sans révolution
Les mécanismes de la démocratie bourgeoise, le parlementarisme,
reposent sur l'expérience accumulée des classes possédantes
pour duper les masses, se les soumettre politiquement en laissant miroiter l'espoir
qu'il y aurait une possibilité de progrès sans leur intervention
directe. Ils ne peuvent en aucun cas offrir les instruments d'une transformation
sociale.
Celle-ci ne peut être que l'uvre de l'intervention directe des masses,
la mise en uvre d'une démocratie révolutionnaire.
Toute l'histoire en est la démonstration.
C'est pourquoi les révolutionnaires ont des positions claires sur la
question de l'utilisation des institutions comme de la participation à
un gouvernement bourgeois. Toute leur politique est soumise à un objectif,
éclairer les classes populaires sur la nature réelle des rapports
de classes et des rapports politiques. Utiliser les élections ou les
assemblées bourgeoises ne peut avoir d'autre but. Les révolutionnaires
agissent comme expression d'un mouvement organisé des classes populaires
et ouvrières en rupture avec les institutions bourgeoises.
Le corollaire de l'ensemble du raisonnement est que les révolutionnaires
n'ont d'autre force que la conscience des travailleurs, c'est-à-dire
aussi leur propre conscience, indépendance de pensée et liberté
d'action par rapport aux appareils réformistes comme aux partis de la
démocratie bourgeoise.
" Dans tous les pays civilisés, la démocratie a pour résultat
nécessaire la domination du prolétariat, condition de toutes les
mesures communistes " écrivait Engels. La démocratie,
c'est le contrôle collectif sur la marche de la société,
elle s'oppose en elle-même à la propriété privée
et aux institutions parlementaires ou étatiques qui la défendent,
elle en est la négation, elle ne pourra s'épanouir qu'en la liquidant,
et en cela elle est bien "la condition de toutes les mesures communistes".
*
* *
Bien
des militants du mouvement ouvrier trop souvent encore dominés par le
passé ne voient pas dans la situation actuelle une situation nouvelle
riche de nouvelles possibilités mais une continuation du passé
en pire. Ce raisonnement linéaire ne mesure pas les ruptures qui se sont
opérées, leurs implications révolutionnaires et, en conséquence,
sous-estime la révolution que les révolutionnaires ont à
faire eux-mêmes.
Certes, il y a recul, et une nouvelle offensive de la bourgeoisie, mais nous
savons que ce système ne peut se perpétuer qu'en faisant subir
les effets de sa crise permanente aux travailleurs et aux peuples. C'est pour
cela que nous sommes révolutionnaires.
Cette nouvelle offensive combinée à l'effondrement du stalinisme
et à la transformation de la social-démocratie créent une
situation nouvelle qui exige de nous des réponses nouvelles.
" Leur propre lutte contre la bourgeoisie ne pourra commencer que
le jour du triomphe de la bourgeoisie " écrivait Marx dans une
lettre à Kugelman en parlant de la lutte des prolétaires. Aujourd'hui,
une nouvelle phase de la lutte commence au moment où la bourgeoisie croit
avoir triomphé.
De nouvelles prises de conscience ont lieu, de nouvelles formes d'organisation
et de luttes vont apparaître, elles entraînent les militants, les
aident à se dégager de leur propre passé afin de devenir
les acteurs des transformations révolutionnaires et démocratiques
en cours.
Yvan Lemaitre
Avec l'aval du FMI, la bourgeoisie vote Lula, le " Lech Walesa brésilien "
" J'ai
perdu trois fois, cette fois je veux gagner ", répétait
Luiz Inacio da Silva à l'envie. Le candidat du Parti des travailleurs
(PT) à l'élection présidentielle était décidé
à ne pas laisser filer sa chance, et ce à n'importe quel prix.
Et il s'en est donné les moyens, n'hésitant pas à recourir
aux services d'un publicitaire renommé du Brésil, Fernando Duda
Mendonça. Lula aurait pu retourner sa veste. Il a préféré
changer de costume : complet sombre, cravate, barbe soignée, même
son sourire a été rectifié. C'est un candidat méconnaissable
que les Brésiliens ont découvert à la télévision.
Les habits neufs de Lula accompagnent en effet une transformation autrement
moins formelle : celui qui se revendiquait jusqu'alors d'un réformisme
radical s'apparente désormais à un gestionnaire de " centre-gauche
", au mieux un social-libéral. L'exercice du pouvoir a domestiqué
partout dans le monde les courants réformistes même les plus radicaux
; pour s'assurer la victoire, Lula a pris les devants : il a banni de son discours
les références à la " lutte " ou au " grand
capital " ; et il s'est contenté de décliné son slogan
" paix et amour ".
En remisant au grenier les célèbres chemises à carreau
que l'ancien leader syndical des métallos de Sao Paulo arborait lors
des luttes ouvrières de la fin des années 70, Mendonça
a ainsi symbolisé le " camp " que Lula et la direction "
pétiste " entendaient rallier. Et une fraction de la bourgeoisie
a immédiatement compris tout le parti qu'elle pourrait retirer d'une
victoire d'un homme comptant d'importants relais au sein de la classe ouvrière
et disposé à endosser la responsabilité de la politique
d'austérité qu'impose le FMI. Le " Lula light " n'a
eu aucun mal à obtenir le soutien, entre les deux tours, des deux principaux
candidats éliminés de la course : celui d'Anthoni Garotinho, candidat
évangéliste du Parti socialiste brésilien (PSB), qui a
rassemblé 17,67 % des voix comme celui de Ciro Gomes, candidat du Parti
populaire socialiste (PPS), qui a réuni 12,05 % des suffrages. Mais Lula
n'a surtout eu aucune difficulté à convaincre, dès le mois
de juin, le Parti libéral (PL), une formation de droite, de s'allier
au PT et, en cas de succès, de gouverner avec lui.
L'élection de Lula face à José Serra, le candidat du parti
de la social-démocratie brésilienne (PSDB) et dauphin du président
sortant Fernando Henrique Cardoso, ne faisait aucun doute dès l'annonce
des résultats du premier tour le 6 octobre : il manquait seulement 3
millions de voix à Lula pour l'emporter, soit moins de 4 % des suffrages
exprimés. Sans surprise donc, le 27 octobre, Lula a obtenu 61,3 % des
voix contre 38,7 % à son adversaire. Et c'est tout aussi naturellement
que, une fois sa victoire officialisée, le nouveau locataire du Palais
d'Alvorada a convié " dès aujourd'hui tous les hommes et
toutes les femmes de ce pays, tous les entrepreneurs, tous les syndicalistes,
tous les ouvriers et tous les paysans à construire le pays ". Les
possédants qui en doutaient encore ont été pleinement rassurés.
Ils n'ont absolument rien à craindre du " nouveau Lula ". En
revanche, la volonté du dirigeant " pétiste " de négocier
avec son rival José Serra un " pacte de gouvernabilité "
a confirmé que les travailleurs et tous les opprimés du Brésil
qui ont massivement voté Lula n'ont eux rien à attendre, sinon
le pire, de la politique à venir du PT et de ses alliés.
Le candidat
donnait le change
L'accord conclu entre les " pétistes " et des secteurs de la
bourgeoisie brésilienne n'est évidemment pas neutre, et ce d'autant
que les partenaires du PT - entre autre chose - défendent le projet étasunien
d'une Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) et rejettent
toute idée d'une réforme agraire allant au-delà des timides
mesures déjà prises par Cardoso. À lui seul, le choix comme
vice-président du sénateur José Alencar, un ex-dirigeant
de la Confédération nationale de l'industrie, un milliardaire
à la tête d'une société employant près de
20 000 salariés et au chiffre d'affaire de plus de 320 millions de dollars,
illustre l'évolution de la majorité du PT : garant de la propriété
privée et des intérêts des grands propriétaires,
Alencar a condamné publiquement les occupations du Mouvement des Sans-terre
(MST), une organisation proche
du PT. Significativement, la formation
d'Alencar, le PL, compte dans ses rangs le fondateur du syndicat Force syndicale,
notoirement de droite et viscéralement opposé à la Centrale
unique des travailleurs (CUT), animée par les " pétistes
". Tout un programme !
Lula évoque sans ambages son ticket avec Alencar, ce représentant
patenté de la bourgeoisie : " l'alliance avec le Parti libéral
vise, dans le cadre de la crise économique, à rassurer les marchés
financiers, les investisseurs étrangers, les organismes de crédit
internationaux et le gouvernement des États-Unis ". On ne peut
être plus clair. Le président de la Banque interaméricaine
de développement (BID), Enrique Iglesias, ne s'y est d'ailleurs pas trompé
: " Franchement, expliquait-il dans Le Monde fin septembre, je
connais Lula et les gens qui l'entourent, je crois qu'il va faire une politique
sérieuse et je crois que le marché va négocier avec Lula.
" L'un des plus grands banquiers brésilien, Roberto Setubal, ne
disait pas autre chose devant un parterre d'investisseurs à Washington
quelques jours avant le second tour : " Je dirai qu'à ce stade,
le milieu des affaires brésilien est prêt à soutenir Lula
", a même précisé le président de la banque
Itau. À ce stade effectivement, qu'est-ce que la bourgeoisie pouvait
espérer de plus ?
Car l'ancien métallo n'a pas ménagé sa peine pour se défaire
de l'image qu'il véhiculait encore dans les milieux patronaux, limitant
au maximum ses propositions notamment sur le terrain social. Évidemment,
pour s'assurer les voix traditionnelles du PT, Lula s'est engagé à
créer 10 millions d'emplois, à distribuer des coupons alimentaires
à 44 millions de pauvres et d'indigents, à doubler en quatre ans
le salaire minimum - actuellement de 60 euros par mois -, à satisfaire
les 12 millions de sans-terre ; en résumé, il a promis d'augmenter
l'ensemble des dépenses sociales. Or aucun bourgeois n'a sourcillé.
Le dirigeant " pétiste " a pris le soin, en effet, de conditionner
la réalisation de son programme en faveur des couches populaires à
une reprise de la croissance économique à un niveau inconnu depuis
des décennies. Les milieux d'affaires ont dû goûter la modération
d'Antonio Palocci, le coordinateur du programme de gouvernement du candidat
du PT, celui-ci reconnaissant par avance " la nécessité
d'un ajustement fiscal bien ordonné en 2003, sans céder à
la tentation inflationniste ". " Il n'y aura, a-t-il certifié,
aucun choc, aucune expérimentation, aucune mesure hétérodoxe.
" Et, pour faire bonne mesure, la faible augmentation du salaire minimum
envisagé en 2003 a été écartée, contraintes
budgétaires obligent.
Le projet de l'équipe entourant Lula repose entièrement sur le
développement de la production industrielle et mise sur l'accroissement
des exportations, le candidat du PT insistant sur " l'importance d'obtenir
rapidement des soldes commerciaux positifs ". Pour y parvenir, les
entreprises brésiliennes doivent retrouver leur compétitivité
sur le marché mondial, selon la direction du PT. Partant, Lula a reconnu
que " certaines entreprises pouvaient être privatisées
ou administrées en partenariat avec l'initiative privée ".
Il n'y a plus rien de tabou ! L'objectif central est de " stimuler le
marché des capitaux, d'abaisser le coût du crédit et un
renversement des priorités dans les financements et les dépenses
publiques, en valorisant l'agriculture familiale, les coopératives, les
micro et petites entreprises, et les diverses formes d'économie solidaire
". Doper le capitalisme national : voilà l'idée maîtresse
du PT ! C'est tout le sens du " pacte social " que Lula a proposé
aux Brésiliens, aux travailleurs comme aux patrons. Et l'ancien syndicaliste
a même trouvé les accents interclassistes du nationalisme bourgeois
pour convaincre son monde, n'hésitant pas à lancer un appel "
en faveur d'une défense courageuse de notre souveraineté régionale.
"
Cette perspective ne pouvait que séduire une fraction du capitalisme
industriel brésilien. À la vérité les représentants
du capitalisme financier n'en sont pas troublés
l'élu
entend payer sa dette
Dans son premier discours à la nation, le nouveau président a
explicité ses options. Loin de revenir sur ses promesses comme le craignait
visiblement les zélateurs de l'ordre établi, le remplaçant
de Cardoso à la tête de l'État a non seulement confirmé
ses positions de campagnes mais il a entamé un
recentrage. "
Notre gouvernement, a précisé Lula, va honorer les contrats
établis par le gouvernement sortant, ne va pas relâcher son attention
sur le contrôle de l'inflation, et maintiendra - comme c'est la règle
dans les administrations du PT - une politique de responsabilité fiscale.
C'est pour cela que je dis avec clarté à tous les Brésiliens
: la dure traversée que le pays affronte exigera l'austérité
dans l'usage des fonds publics et un combat implacable contre la corruption.
" Le mot est lâché : austérité. " Nous
avons toutes les raisons de croire que le nouveau gouvernement respectera ses
engagements de poursuivre la politique économique de l'administration
précédente ", triomphe le secrétaire américain
au Trésor, Paul O'Neill. Le MST, lui, tempête au contraire contre
Lula, João Pedro Stedile, son leader prophétisant : " S'il
tente de tromper le peuple en lui demandant de la patience, il finira comme
Fernando de la Rua ", le président argentin qui avait été
contraint à la démission sous la pression de la rue l'an dernier.
Lula est prisonnier de ses alliances, de son refus de rompre avec la bourgeoisie.
Début septembre, Lula s'est engagé par écrit, comme les
trois autres principaux candidats en course à l'élection présidentielle,
à satisfaire les exigences du Fonds monétaire international (FMI)
: le Fonds versera, en 2003, les 80 % restant du prêt de 30,4 milliards
de dollars accordé au Brésil en août à condition
que le nouveau gouvernement honore le service de la dette publique. Partant,
Lula est contraint de dégager un excédent budgétaire de
3,75 % du PIB, ce qui dans le contexte actuel équivaut à multiplier
les coupes claires dans tous les budgets. Pire, la détérioration
de la situation de l'économie mondiale et la crise en Argentine font
peser le risque d'une nouvelle accélération de l'endettement public
dont la croissance est déjà spectaculaire : la dette publique
du Brésil est passée d'environ 30 % du PIB en 1994 à 54
% en 2001 ; la monnaie locale, le réal, a perdu 40 % de sa valeur en
un an faisant gonfler d'autant la dette de l'État libellée en
dollars.
Lula va devoir agir, et vite. Il ne doit pas simplement geler les mesures en
faveur des couches populaires qu'il avait annoncées ; il va devoir réduire
drastiquement les dépenses de l'État soit limiter les services
publics à commencer par le nombre des fonctionnaires et procéder
à la privatisation des secteurs auxquels Cardoso n'avait pas eu le temps
de s'attaquer. Les " pétistes " ont dénoncé pendant
des années le néolibéralisme ; faute de s'en remettre à
la classe ouvrière, faute de s'appuyer sur la mobilisation des masses
pour contrecarrer les exigences de la bourgeoisie brésilienne et des
puissances impérialistes, le parti de Lula va devoir se retourner contre
ceux qui l'ont porté au pouvoir : les travailleurs et tous les opprimés
du pays. Et les hérauts de la bourgeoisie comptent bien sur Lula et ses
relais dans la classe ouvrière pour éviter un affrontement avec
un prolétariat qui dans le passé s'est affronté à
la dictature militaire derrière un jeune syndicaliste : Luiz Inacio da
Silva dit " Lula ".
Lula disait " je veux gagner ". Le 1er janvier 2003, il occupera certes
la charge suprême, mais il partagera le pouvoir avec des partenaires bourgeois
sans qui le PT ne pourrait gouverner. Les " pétistes " ne sont
en effet majoritaires ni à la Chambre, ni au Sénat. Ne disposant
d'aucune marge de manuvre économique, la direction du PT sera d'autant
plus à la merci de ses " partenaires " et de leur exigence.
À peine débarqué au Palais d'Alvorada, Lula va ainsi devoir
composer avec les membres du Sénat dont dépend la nomination du
futur gouverneur de la Banque centrale du Brésil. Et le PL et Alencar
entendent faire payer au prix fort leur soutien. José Alencar a d'ailleurs
parfaitement résumé les termes de cette alliance " où
Lula représente le travail et où je représente le capital
" : " Mon option, qui m'a conduit à appuyer Lula, se fonde
sur une conviction : l'urgence pour le Brésil de pouvoir relancer sa
production. " Ce représentant de la bourgeoisie ne pouvait mieux
exprimer le rôle que les possédants entendent faire jouer à
Lula.
Lula va devoir payer sa dette comptant.
Le
capital de Lula : le PT et ses relais
Le prestige de Lula et du PT au sein de la classe ouvrière brésilienne
est immense. Pour survivre Lula, encore enfant, vend dans les rues du tapioca
et des oranges ; à l'âge de 12 ans, il est embauché dans
une teinturerie de Sao Paulo. Un temps vendeur de journaux à la criée,
Lula devient tourneur dans une usine automobile - Volkswagen - à quatorze
ans. En 1972, il est désigné premier secrétaire puis en
1975 président du syndicat des métallos de Sao Bernardo, dans
la banlieue de Sao Paulo, la capitale économique du pays. Son histoire
se confond avec la remontée des luttes ouvrières. Lula incarne
lors des grandes grèves de 1978 et 1979 cette nouvelle génération
de dirigeants ouvriers qui émerge avec l'industrialisation rapide du
Brésil des années 1970 - le " miracle brésilien ".
En 1980, Lula dirige une grève dure pendant quarante et un jours. Il
écope de trente et un jours de prison. Le PT est né de ces combats.
La création d'un parti ouvrier indépendant de la bourgeoisie est
discutée dès 1978 au sein des organisations syndicales, mais la
décision est arrêtée le 24 janvier 1979, lors du 9ème
Congrès des travailleurs de la métallurgie de l'État de
Sao Paulo. Il se constitue officiellement le 10 février 1980 et agrège
autour du mouvement syndical clandestin tous les courants de gauche réprimés
par la dictature. Et c'est au début des années 80 que Lula est
surnommé le " Lech Walesa brésilien ". Quasi embryonnaire
en 1985 lors de la chute de la dictature, le PT se développe rapidement
entraînant l'effondrement du vieux syndicalisme corporatiste et la Centrale
unique des travailleurs (CUT) forte de ses 20 millions d'affiliés. Parallèlement
se développe le Mouvement des Sans-terre (MST) dans lequel milite les
" pétistes ". Les succès électoraux du PT s'additionnent.
Lula est trois fois recalé à la présidentielle, mais il
rassemble à chaque fois des millions de suffrages sur son nom. Au début
des années quatre-vingt, le PT ne compte que deux maires et une centaine
de conseillers municipaux ; aujourd'hui, il dirige 185 mairies.
La bourgeoisie brésilienne n'a aujourd'hui d'autres possibilités
que d'intégrer dans son jeu politique ce parti qui exprime les profondes
transformations qui se sont opérées au sein des classes populaires
du Brésil, qui ont su, dans ce pays jusqu'à peu voué à
la dictature, imposer des transformations démocratiques. C'est de toute
évidence son intérêt, mais il n'est pas dit que les choses
soient obligatoirement simples pour elle.
Il n'est en effet pas certain que Lula reste longtemps aussi populaire. La perte
par le PT de l'État du Rio Grande do Sul, dont Porto Alegre est la capitale
en octobre éclaire la victoire de Lula à la présidentielle
d'un autre jour. Le Rio Grande do Sul était jusque là présenté
comme une vitrine, comme un modèle de gestion participative : les travailleurs
ont sanctionné là-bas la politique du PT. L'analyse des résultats
des élections organisées en même temps que le scrutin présidentiel
révèle d'ailleurs une certaine déconnexion entre le vote
Lula et le vote PT. Les Brésiliens élisaient également
27 gouverneurs, 54 sénateurs, 513 députés fédéraux
et 1 059 députés régionaux. L'élément le
plus frappant est que la " vague rouge " si elle existe reste limitée,
le PT ne disposant d'aucune majorité. Ainsi le PT est désormais
la première force du Parlement passant de 59 à 91 sièges.
Mais il y avait 513 sièges à pourvoir à la Chambre fédérale
des députés de Brasilia
Les résultats des "
pétistes " au Sénat comme ceux des Assemblées législatives
des États ou ceux des Gouverneurs confirment qu'il y a loin entre les
scores réalisés et une majorité politique.
La direction du PT pouvait compter sur une autre majorité, une majorité
sociale. Elle s'en est détournée. José Dirceu, le président
du PT, a convaincu le MST de suspendre les occupations de grandes propriétés
pour ne pas compromettre les chances électorales de Lula. Mais le mécontentement
gronde déjà. Le MST est menaçant. Lula estimait hier être
" le seul capable de garantir une réforme agraire sans qu'il
ne soit besoin de faire la moindre occupation ". João Pedro
Stedile réplique : " Le MST agit indépendamment du PT,
a-t-il déclaré. Ce qui détermine les occupations, ce
n'est pas la volonté des dirigeants, mais les problèmes des sans-terre.
" Au sein même du PT, des militants refusent déjà d'accéder
au pouvoir pour conduire une politique contraire aux intérêts de
la grande masse de la population dont ils font eux-mêmes partis. Toute
la contradiction est là. Elle est celle du réformisme sans réforme.
Le PT n'a pas même des miettes à partager pour entretenir l'illusion
parmi les opprimés que la politique réformiste assure un minimum
de progrès social ; il est au contraire forcé de dévoiler
entièrement sa nature à la face de sa base sociale et militante,
sinon à renoncer définitivement au pouvoir. Les 12 millions de
paysans sans terre n'accepteront pas que perdure une situation où 45
% des terres sont aux mains de 1 % de grands propriétaires. De la même
façon, les 54 millions de personnes vivant avec moins d'un dollar par
jour, quand 10 % des plus riches détiennent 50 % des ressources du pays,
ne laisseront le gouvernement, fut-il dirigé par Lula et le PT, aggraver
encore leur condition d'existence.
L'entreprise de Lula pourrait bien subir une décapitalisation forcée.
L'alternative,
c'est la mobilisation des travailleurs
Walesa a été un des tout premiers à féliciter Lula
da Silva de son élection. Libération révèle
que l'ex-président polonais s'est dit " curieux de savoir comment
ça va tourner ". Lui-même ouvrier et dirigeant syndical,
il a accédé au pouvoir en Pologne avec le soutien d'une frange
importante de la classe ouvrière avant de trahir ses espoirs. Jamais
le surnom de Lula, le " Lech Walesa brésilien ", n'a paru si
juste. La situation entre la Pologne de l'époque et le Brésil
d'aujourd'hui est fort éloignée évidemment. Le rapprochement
n'est pourtant pas sans pertinence. Dans les deux cas, on assiste à la
perversion d'un mouvement d'émancipation, détourné au profit
de quelques apparatchiks du combat du plus grand nombre.
La création du PT en 1980 représentait une avancée importante
dans l'organisation d'un mouvement ouvrier indépendant de la bourgeoisie,
prenant pleinement confiance de sa force dans la lutte de classe. Malheureusement,
à défaut d'un programme politique clair et cohérent, s'appuyant
sur une organisation réelle et militante des travailleurs, le PT a privilégié
sa participation au pouvoir dans les mairies et les régions jusqu'à
son intégration finale à l'appareil d'État. Des élus
" pétistes " ont préféré privatiser la
compagnie nationale des télécoms, Telebras, plutôt que de
perdre leur mandat. Ils mettent en place actuellement une équipe gouvernementale
avec la droite brésilienne toujours sur le dos des opprimés.
Il nous est impossible de porter une appréciation sur la façon
dont les travailleurs et les masses déshéritées vivent
la nouvelle situation politique du Brésil. L'élection de Lula
est pour eux un indiscutable succès, par delà même les capitulations
politiques de celui-ci, elle est de fait un encouragement. Nous ne pouvons qu'espérer
que parmi eux et qu'au sein du Parti des travailleurs puisse émerger
un courant se donnant réellement un programme fidèle aux intérêts
des classes populaires.
Serge Godard
Nous
publions un échange entre la Fraction, la minorité de Lutte ouvrière,
et Débat militant, c'est-à-dire une tribune rédigée
pour Convergences révolutionnaires et la réponse qui y a été
faite et publiée dans le même numéro. Cet échange
se voudrait, de notre point de vue du moins, l'ébauche d'un véritable
débat écrit afin d'apprécier, de délimiter les "
divergences considérables " qui existeraient d'après Jacques
Morand non seulement entre le groupe de travail Débat militant et la
Fraction, mais aussi entre nos deux organisations pour uvrer à
définir une politique commune à l'extrême-gauche. Peut-être
que la discussion permettrait de préciser voire de relativiser le contenu
de l'adjectif " considérable "
afin de rendre les convergences
possibles.
Cette démarche avance lentement mais les idées cheminent
DM
Débattre pour préparer un front des révolutionnaires
Nous sommes confrontés
à une nouvelle situation politique à l'issue des dernières
élections qui ont vu l'effondrement de la gauche plurielle, en particulier
du PC, en même temps que l'extrême-gauche recueillait plus de 10
% des voix à la présidentielle alors que la menace représentée
par l'extrême-droite se concrétisait dans la présence de
Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. La droite revenue
aux affaires, prenant appui sur la politique passée du gouvernement de
la gauche plurielle, conduit une nouvelle offensive contre les salariés
justifiée par une propagande populiste flattant les préjugés
réactionnaires et sécuritaires.
Ces changements politiques s'opèrent dans un contexte de crise financière
internationale et de montée des militarismes.
La pression des idées réactionnaires et surtout la pression du
chômage au moment où les plans sociaux connaissent une nouvelle
envolée pèsent lourd sur les consciences des travailleurs. Cependant,
une nouvelle combativité s'exprime quand elle en a l'occasion comme ce
fut le cas le 3 octobre lors de la manifestation des électriciens et
des gaziers ou le 17 dans l'éducation nationale. Ce sont aussi des dizaines
de mouvements contre les licenciements, dispersés, défensifs.
La nécessité de développer une politique visant à
la convergence des luttes est au cur des discussions, la nécessité
d'avoir un plan pour que chaque mobilisation contribue à redonner aux
travailleurs confiance en eux-mêmes, à leur démontrer qu'il
est possible d'influencer le cours des choses, que l'action, la lutte payent.
Les grandes confédérations syndicales agissent à l'opposé,
morcelant les luttes, isolant chaque branche. Elles ne sont préoccupées
que de leur rivalités pour les élections aux prud'hommes et impuissantes
à tracer la perspective d'une riposte d'ensemble. Chacune avec ses nuances,
s'apprête à continuer avec la droite la même politique qu'avec
la gauche, du moins si la détérioration de la situation économique
le leur permet.
Quant aux partis de l'ex-gauche plurielle, ils ont bien du mal à ne serait-ce
qu'exister en tant qu'opposition parlementaire. Les dirigeants du PS ne sont
préoccupés que de justifier leur politique passée ou de
se différencier entre eux dans la bataille pour les places qui se jouera
à leur prochain congrès. L'opposition d'Emmanueli et Melenchon
n'est qu'une nouvelle palinodie aussi peu crédible que le virage à
gauche de Hue et Buffet.
Les organisations d'extrême-gauche, Lutte ouvrière et la LCR en
premier lieu, sont les seules à pouvoir impulser de façon coordonnée
une telle politique. Cela devrait être l'objet de discussions, d'échanges
d'informations afin de coordonner nos interventions, et, plus globalement, comme
le proposent les camarades de la fraction, d'une véritable campagne autour
d'un plan d'urgence sociale et démocratique.
Pourtant, malgré la gravité de la situation, chaque organisation
agit séparément pour défendre l'idée d'un
tous
ensemble !
Le problème n'est pas de faire le procès de l'une ou l'autre organisation
ou des deux, mais de comprendre les raisonnements politiques qui conduisent
à une telle attitude pour expliquer et convaincre que l'intérêt
général devrait nous dicter une autre politique.
Pour cela faudrait-il ne pas en craindre la logique et les conséquences,
c'est-à-dire la constitution d'un front des révolutionnaires.
En fait l'enjeu de la période est bien là.
Agir dans le sens d'une riposte d'ensemble du monde du travail passe par la
mise en uvre d'une politique visant au regroupement de tous ceux qui rompent
avec les capitulations des réformistes
Cela n'est pas une simple question de bonne volonté, il ne suffit pas
de vouloir. Il n'y a aucune réponse toute faite, formuler cette politique
ne se fera qu'à travers le débat entre organisations, entre militants,
mais aussi avec tous ceux qui regardent vers nous. Il s'agit de partir des forces
disponibles, des niveaux de conscience réels. Inviter au débat,
l'organiser, c'est déjà commencer à ébaucher des
réponses, chacun à son niveau sur son lieu de travail ou son quartier.
C'est ainsi que nous pourrons convaincre, donner confiance. Convaincre aussi
nos organisations dont chacune croit détenir la réponse juste
surtout parce qu'en fait chacune doute de l'utilité de la confrontation
après des décennies de concurrence ou tout simplement d'ignorance
réciproque.
Là encore, la perspective d'agir dans le sens d'une riposte d'ensemble
se conjugue avec la perspective du regroupement des révolutionnaires
autour de la nécessaire renaissance de la démocratie dans le mouvement
ouvrier et dans les luttes mais aussi entre tendances du mouvement révolutionnaire
elles-mêmes.
Le 30 octobre 2002
Yvan LEMAITRE (LCR)
Un front, oui mais pour quels objectifs ?
Il ne pourra y
avoir de front des révolutionnaires que sur des objectifs précis.
Pour ne parler que de nos deux organisations, LO et LCR, trop de choses les
séparent, fondamentales comme conjoncturelles, dans les méthodes
comme dans les buts, pour imaginer que du simple débat puisse surgir
une alliance structurelle. Il suffit de confronter les analyses de Débat
Militant, tendance de la LCR à laquelle appartient Yvan Lemaitre et de
la Fraction pour saisir des divergences considérables, même s'il
y a aussi évidemment bien des convergences entre deux tendances qui,
dans la LCR d'une part, LO de l'autre, partagent pourtant nombre de convictions
communes. Pour notre part nous ne pensons pas, par exemple, que nous sommes
entrés dans une nouvelle période politique, la situation des travailleurs,
salariés, immigrés et exclus de ce pays ressemblant au contraire
furieusement à celle qu'ils enduraient déjà avant le printemps,
indépendamment des changements de rapports de forces électoraux
entre les partis de droite, de gauche ou d'extrême droite, d'ailleurs
moins importants que la LCR a voulu les voir.
Certes un débat entre les révolutionnaires n'est jamais inutile.
Et pour notre part nous y sommes toujours prêts, puisque la Fraction le
mène régulièrement avec les camarades de Débat Militant,
comme elle l'a mené ou le mène avec toutes les tendances ou les
groupes, petits ou grands, qui nous l'ont proposé. Le titre de cette
revue Convergences révolutionnaires - que nous avions commencé
d'ailleurs en collaboration avec les camarades qui formaient la Tendance Révolution
!, maintenant dissoute, de la LCR - n'est-il pas tout un programme ?
Notre différence donc avec les camarades de Débat Militant est
que nous ne pensons pas qu'il s'agit d'abord de rassembler pour faire surgir
ensuite les objectifs communs, mais rechercher (et proposer) ces objectifs qui,
s'ils donnaient lieu à une intervention commune, pourraient ensuite favoriser
un rassemblement. Ce n'est pas le cadre qu'il faut installer d'abord pour le
remplir ensuite, c'est le contenu de l'alliance qu'il faut définir pour
qu'il puisse servir de socle à l'éventuel cadre dans lequel nous
pourrions nous retrouver.
Ces objectifs communs existent-ils aujourd'hui ? Nous le pensons. Mais ce ne
peut être l'objectif politique général que se fixent chacune
de nos organisations. Vouloir un parti à gauche de la gauche (surtout
prêt à prendre une place dans un futur gouvernement de gauche comme
Olivier Besancenot a pu l'écrire il y a peu) est antinomique à
la construction d'un parti communiste révolutionnaire sur une base de
classe que propose LO. Là-dessus aucune entente n'est possible tant que
l'une ou l'autre des deux organisations n'aura pas changé son fusil d'épaule
(et pour notre part nous militons pour que ce soit la LCR et surtout pas LO).
En revanche, face aux attaques redoublées et tous azimuts du patronat
et du gouvernement, LO et la LCR, et plus largement bien des révolutionnaires,
pourraient se retrouver, sur la nécessité d'intervenir dans la
lutte de classe, non seulement pour aider chacune des luttes à aller
le plus loin possible, mais aussi pour défendre et populariser la perspective
d'un mouvement d'ensemble sur les revendications d'ensemble, seule riposte à
la hauteur de l'offensive subie. Ce mouvement ni les confédérations
syndicales ni la gauche n'ont la moindre intention de l'impulser, plutôt
de dresser sur sa route tous les obstacles possibles (à commencer par
l'émiettement systématique et organisé des journées
d'action par branche auquel nous assistons depuis un mois). Sur ce point, si
l'on en croit leur presse, les révolutionnaires se retrouvent aujourd'hui
à peu près d'accord. Voilà donc bien la première
opportunité de constituer un front !
C'est pourquoi nous proposons aux camarades de Débat Militant de défendre
dans nos organisations respectives, LO et LCR, l'idée d'une campagne
nationale commune auprès des travailleurs comme des militants et organisations
politiques, syndicales et associatives du monde du travail pour un mouvement
d'ensemble sur les revendications qui constitueraient aujourd'hui le programme
de la riposte ouvrière à l'offensive capitaliste : salaires, chômage,
licenciements, précarité, retraite, sécurité sociale
Le 10 novembre 2002
Jacques MORAND