| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°31
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13
juin 2003
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| Sommaire : | ||||||||||
| Du 21 avril aux 13 et 25 mai en passant par le 9 janvier, rupture et saut qualitatif au sein du mouvement social | ||||||||||
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Bilan d'étape : le défi que nous n'avons pas pu relever
Sans
qu'il soit terminé pour autant, loin de là, le mouvement de mobilisation
contre les réformes du gouvernement est cependant arrivé à
une fin d'étape. La fenêtre ouverte vers une possible grève
générale par l'énorme mobilisation du 13 mai vient de se
refermer le 12 juin, sans que des secteurs autres que l'Education entrent massivement
dans la lutte à l'échelle nationale.
Le 7 mai dernier, Raffarin lançait ces propos provocateurs à l'adresse
des manifestants : " ce n'est pas la rue qui gouverne ". Le
12 juin, à Toulouse, Chirac réaffirmait : " c'est au Parlement
qu'il revient de faire la loi. Lui seul en a la légitimité
". Mais il avait dû auparavant éviter les manifestants qu'une
violente intervention policière a tenus à l'écart, et c'est
devant une assemblée dont une grande partie l'a, à un moment donné,
couvert de huées, qu'il a prononcé ces paroles. Ces simples faits
montrent que le gouvernement n'en a pas fini avec la contestation de la rue
à qui il prétend dénier toute légitimité
démocratique.
C'est entre ces deux dates du 7 mai et du 12 juin que s'est jouée la
possibilité d'une grève générale, à partir
du moment où le mouvement de grève dans l'Education, gagnant une
ampleur nationale et poussant les directions syndicales du secteur à
s'engager clairement, bousculait l'ensemble du jeu politique.
La soi-disant
légitimité du Parlement acceptée par les directions syndicales
A l'étape d'aujourd'hui, le mouvement n'a pas eu la force de relever
le défi lancé par Raffarin le 7 mai. Il n'a pu déjouer
le piège parlementaire dans lequel l'ont enfermé, non pas tant
les partis de l'ex-gauche plurielle dont l'influence dans la rue a été
égale à zéro que par les directions des confédérations
syndicales qui s'en sont fait, en quelque sorte, les relais. Affrontant à
Marseille la foule des manifestants - dont de très nombreux militants
de la CGT - qui scandaient " Grève générale, grève
générale " -, Bernard Thibault a répondu : "
J'entends les mots de grève générale mais si nous nous
y mettons, peut-être que cela va se produire ". La perspective
immédiate qu'il a offerte ? La signature d'une pétition demandant
aux parlementaires de surseoir au vote à l'Assemblée sur les retraites.
On ne pouvait mieux s'incliner devant Raffarin et Chirac.
Le cours normal des travaux parlementaires a succédé à
une mascarade où droite et PS se sont disputés le " sens
de l'intérêt national ", alors que le 10 juin, lors de
l'ouverture du débat, les députés du PC entonnaient l'Internationale.
Invectives et chahut, il s'agissait pour les députés de gauche
de masquer le fait qu'ils n'avaient pas d'autre politique sur le fond que le
gouvernement en matière de retraites.
Quant à Raffarin, il n'a pas fallu attendre longtemps pour le voir faire
montre de son arrogance. A peine la menace d'extension de la grève s'éloignait
qu'il promettait d'instituer, contre les grèves, un service minimum dans
les transports.
Un meeting syndical
à Marseille et pas à la Concorde
Déception, frustration, colère, tels sont les sentiments d'une
large fraction des salariés qui ne comprennent pas l'attentisme des directions
des confédérations syndicales ou qui, sans avoir trop d'illusions
au départ, espéraient qu'elles seraient bousculées et poussées
par le mouvement à appeler à une grève générale.
Espoir après le 13 mai, puis après le 25, et encore après
le 3 juin. La veille du 10 juin, la situation créée par le militantisme
des personnels de l'Education en direction des parents d'élèves
et des salariés des autres secteurs était assez mûre pour
qu'un appel à la grève générale des confédérations
syndicales n'ait rien d'incantatoire. SNCF, RATP, Poste, hôpitaux, Impôts,
territoriaux, et d'autres secteurs encore étaient touchés par
la grève. Les manifestations du 10 juin ont été partout
massives et comptaient de nombreux cortèges du privé.
A Paris, où il y avait au moins 200 000 manifestants, la manifestation
devait se terminer sur la place de la Concorde. On imagine l'impact qu'aurait
eu, à cet endroit, face à l'Assemblée nationale, un meeting
final des dirigeants syndicaux, Thibault, Blondel et Aschieri, comme ils l'ont
fait, deux jours plus tard, à Marseille. " La légitimité
démocratique n'est pas au Parlement, elle est dans la rue. Elle exige
le retrait de la décentralisation et du projet Fillon ", voilà
le sens qu'aurait eu une telle initiative. Mais c'est précisément
pour cette raison que les directions des confédérations syndicales
ne pouvaient avoir cette idée et que tout a été fait, au
contraire pour que le gros du cortège soit détourné vers
une rue latérale. Eh bien, malgré cela, plusieurs milliers de
manifestants ont refusé de quitter la place.
Oui, beaucoup parmi les grévistes et manifestants de ces derniers jours
sont tentés de mettre en cause, à juste titre, les directions
syndicales. Cela les aide à comprendre, s'ils regardent en arrière,
que, quand elles ont lancé des initiatives, lorsqu'elles ont appelé
à l'action, c'est toujours sous leur pression qu'elles l'ont fait. Voilà
qui éclaire la nature du mouvement et donne confiance à ceux qui
en ont été les véritables acteurs.
Nous donner
les moyens d'imposer ce que nous voulons, quel que soit le gouvernement
Trop longtemps, nous avons accepté que l'on agisse ou que l'on décide
pour nous. C'est bien la leçon des 20 dernières années.
Sur la question des retraites, précisément, Balladur n'avait eu
aucune difficulté à imposer ses décrets en 1993. Les directions
des grandes confédérations syndicales n'avaient pas alerté
l'opinion ni tenté de s'y opposer à l'époque, pas plus
qu'elles ne l'auraient fait maintenant s'il n'y avait pas eu la réaction
des salariés et des militants syndicaux eux-mêmes. Quant à
la gauche revenue au gouvernement avec Jospin en 1997, elle s'est bien gardée
de revenir sur cette loi dont, il est vrai, Rocard était l'inspirateur.
Personne ne peut défendre nos intérêts à notre place.
C'est bien cette conscience qui émerge à travers le mouvement.
Mais aussi des questions, des doutes, l'inquiétude devant l'incertitude
de la lutte. C'est sur cette inquiétude que s'appuyait Blondel lorsqu'il
combattait l'idée d'une grève générale avant de
changer de position, il y a trois jours. On ne peut vouloir la grève
générale, disait-il en substance, car ce serait une "
grève politique, insurrectionnelle ".
Mais il n'y a pas d'inquiétude à avoir, la question aujourd'hui
n'est pas celle d'un renversement du gouvernement et d'une alternative gouvernementale.
D'ailleurs, droite et gauche, les uns et les autres n'ont-ils pas fait la même
politique ? Si la gauche parlementaire avait une autre politique à avancer
sur les retraites, et non, comme la droite, l'allongement de la durée
de cotisation, aurait-elle besoin de faire tant de bruit à l'Assemblée
pour masquer, le PS en particulier, qu'il préfère que la rue ne
s'en mêle pas.
La question n'est pas celle d'un débouché gouvernemental. Elle
est que la rue, les salariés, la population dictent sa politique au gouvernement,
et non le Medef. Bien sûr, à plus ou moins long terme, se posera
la question d'avoir notre propre gouvernement que nous contrôlions et
dirigions, mais ce n'est pas à l'ordre du jour aujourd'hui.
Ce qui est à
l'ordre du jour, c'est préserver les acquis de notre mouvement pour la
suite. Les bilans se font, l'analyse des événements, de la responsabilité
des directions syndicales comme de nos propres carences. On discute de préparer
la prochaine étape, de la nécessité de conserver et de
renforcer les liens que nous avons tissés pendant cette première
phase, mais aussi de réintroduire la vie démocratique dans les
syndicats et de la nécessité de faire de la politique.
Particulièrement précieux sont tous les liens inter-pro. Il s'agit
de transformer ces structures en structures de débat et d'animation des
luttes, avec les syndicats, pour construire l'unité des travailleurs.
Discuter, débattre ensemble des moyens à nous donner pour faire
notre politique, celle de la défense des intérêts du monde
du travail contre ceux du Medef et des gros actionnaires.
Il s'agit, tous ensemble, de faire en toute lucidité un bilan d'étape
pour dégager les enseignements du mouvement pour préparer la nouvelle
étape de la contre-offensive du monde du travail.
Galia Trépère
Du
21 avril aux 13 et 25 mai en passant par le 9 janvier,
rupture et saut qualitatif au sein du mouvement social
Le moment n'est
pas venu de faire le bilan du mouvement contre le plan Fillon, il n'a pas encore
dit son dernier mot même si certains ne rêvent que de l'enterrer.
Il nous semble cependant nécessaire de le restituer dans les évolutions
en cours pour tenter d'en prendre la mesure afin de nous préparer à
répondre aux besoins nouveaux qu'il va susciter.
Le 21 avril 2002 s'est brusquement révélée la rupture d'une
large fraction de l'électorat ouvrier et populaire avec les partis de
l'ex-gauche plurielle. Le 9 décembre 2003, le non des salariés
d'EDF a révélé au sein du mouvement syndical, en premier
lieu de la CGT, les dissensions entre les directions confédérales
et une large fraction des travailleurs et des militants eux-mêmes. Un
tel désaveu, exprimé à froid si l'on peut dire, indique
la profondeur des évolutions au sein du monde du travail. La mise en
relation des deux événements le souligne, une nouvelle conscience
sociale se forme, se révèle à elle-même et donc se
renforce.
Elle a mûri jusqu'à forcer la main aux appareils, les contraindre
à une bataille dont ils ne voulaient pas pour donner toute sa mesure
d'abord le 13 puis le 25 mai.
Les éléments de mécontentement accumulés ont brutalement
explosé libérant d'importante quantité d'énergie
contestataire et militante, véritable saut qualitatif. L'ensemble des
relations militantes au sein du monde du travail s'en trouve transformé,
entre les militants révolutionnaires aussi. Quelle est la nature de ces
transformations, comment s'en saisir, quelles perspectives leur offrir ? Autant
de questions qui n'ont pas de réponses a priori.
Il est banal de dire que nous vivons des événements originaux
et inédits, l'essentiel et la difficulté sont d'en saisir le caractère,
la profondeur, d'en comprendre les rythmes afin d'aider à ce que les
expériences accumulées se perpétuent, se prolongent, s'arment
pour la suite en se regroupant, en s'organisant.
Les jours et semaines à venir seront l'occasion de nouveaux mûrissements,
d'une politisation, à travers lesquels le mouvement social réinvente
ses liens avec la politique pour les reconstruire. Les révolutionnaires
sont au cur des débats sans préjugés, phrases toutes
faites ou incantation
Un renouveau
militant vivant et dynamique
Les sympathies électorales que l'extrême-gauche avait su susciter
lors de l'élection présidentielle sont devenues dans la grève
ou les grèves, actives, confrontées à des situations diverses
selon les secteurs, les régions et les villes. Ces acteurs du mouvement
ne suivent pas la politique de telle ou telle organisation. Ils poussent et
agissent dans le même sens, au coude à coude, comme les militants
de ces mêmes organisations. Chacun agit en fonction de chaque situation
concrète, de sa propre situation, de son passé, de ses liens ou
de ses responsabilités syndicales ou politiques.
Tous sont mus par la même volonté, la grève, l'étendre,
l'élargir, la renforcer. Ils s'emparent de mille initiatives et actions
locales, prennent leur place dans ce mouvement convergent du rassemblement des
forces du monde du travail. Le débat est pratique, concret : comment
unir les forces pour faire échec au plan du gouvernement, défendre
les 37,5 annuités pour tous, manifester la solidarité aux enseignants
en se battant avec eux pour les objectifs de l'ensemble du mouvement.
La politisation se fait en marchant au regard des positions, des volte-face
des uns ou des autres. Le vote Chirac est dans les faits désavoué,
le consensus recherché par les grandes confédérations rompu
par la lutte elle-même.
Dans les débats des assemblées, des inter-pros, les divisions
qui opposent les organisations révolutionnaires cèdent le pas
aux préoccupations collectives. Les clivages entre syndicats sont le
plus souvent surmontés. L'unité s'impose par les besoins mêmes
de la grève.
Les militants révolutionnaires, les plus conscients des intérêts
généraux du mouvement, se trouvent de fait, par delà les
formules, les artisans de cette unité pour la lutte. Grève générale
ou généralisation de la grève, chacun bouscule les routines
syndicales. Ce ne sont pas de nouvelles négociations que veulent les
salariés mais bien le retrait pur et simple du projet Fillon, les 37,5
annuités pour tous.
Les
schémas du passé ne fonctionnent pas
Le mouvement dans sa logique même crée des situations paradoxales
car ce sont l'ensemble des repères politiques habituels qui sont bousculés.
Le clivage de classe, social, tend à se développer par sa propre
dynamique, à nu, ignorant les déformations parlementaires, les
illusions droite-gauche ou le dialogue social. Le prisme déformant du
parlementarisme ne fonctionne plus, les regards sont lucides sur la réalité
de ce monde où l'ensemble de la vie sociale, économique, politique
est soumise aux intérêts d'une infime minorité.
Même les directions syndicales qui, il y a peu, se préparaient
à avoir la même démarche vis à vis du gouvernement
de droite que vis à vis de l'ex-gouvernement de gauche de recherche du
consensus, ont été contraintes d'accompagner un mouvement qui
conteste, dans les faits, et la droite et la gauche.
La CGT est comme prise d'une schizophrénie. Thibault veut négocier
la réforme, la grande majorité des militants n'en veulent pas.
Les militants redonnent vie à l'appareil, le mettent au service du mouvement
sans pour autant avoir la force de l'entraîner plus loin parce qu'eux-mêmes
sont encore prisonniers du légalisme parlementaire et des habitudes du
syndicalisme d'accompagnement ou de proposition.
Une réelle démocratie commence à vivre, les agressions,
la brutalité bureaucratique n'ont plus de prise, un réel débat
politique s'instaure. La lutte prend sa dimension politique, rompt les cloisonnements
syndicaux. La démocratie est au cur de la question sociale.
Poser la question des retraites, de la décentralisation, c'est poser
la question de la répartition des richesses, de qui en décide,
du pouvoir et de la démocratie.
Face à ces questions que pose le mouvement social aux partis politiques,
les partis parlementaires de gouvernement ont tous la même réponse
de fond. Le PS et Hollande viennent d'en faire la démonstration.
Les révolutionnaires eux répondent : seul le rapport de force
entre les classes décide de la répartition des richesses produites
par les travailleurs. Imposer une autre répartition des richesses favorable
au monde du travail nécessite d'exercer avec nos propres armes de classes
notre pression sur l'Etat en sachant que notre seule garantie est d'imposer
notre contrôle sur l'économie et l'Etat pour en finir avec la domination
parasitaire de la propriété capitaliste et financière.
Réinventer
les liens entre le mouvement social et la politique
La rupture du monde du travail avec les partis de la gauche bourgeoise, l'impossibilité
pour le PC de choisir entre le mouvement de masse et sa nature de parti de gouvernement
font que le mouvement lui-même pose la question de son expression, de
sa représentation politique, plus précisément d'avoir son
propre instrument de combat politique.
Ses limites mêmes conduisent bon nombre de ses acteurs à s'emparer
du débat.
Formuler des réponses ne procède d'aucun a priori, d'aucune référence
abstraite. Il nous faut inventer ce nouveau mouvement politique en partant des
besoins de la lutte et de ses acteurs, c'est-à-dire réinventer
les liens entre mouvement social et politique.
Réinventer ces liens, c'est participer concrètement à les
construire en s'appliquant des règles militantes somme toute simples
de démocratie. Démocratie, cela signifie respecter l'indépendance
et l'autonomie des organisations au sein desquels nous militons. Cela signifie
aussi défendre en toute transparence ses propres idées sans craindre
de proposer et de mettre en uvre une politique pour le mouvement social.
C'est aussi est surtout travailler à mettre en place des structures représentant
au mieux le mouvement dans sa diversité et sa richesse.
Les révolutionnaires ne sont plus des opposants à des appareils
tout puissants, ils sont au cur des luttes, au cur des organisations
ouvrières. Ils ont une influence à construire sur la base d'une
nouvelle conscience de classe, politique.
Cela se manifeste tout particulièrement au regard de la contestation
qui apparaît au sein des grandes confédérations syndicales
dont la CGT. Nous ne sommes plus contraints de jouer les opposants nous avons
la possibilité de donner une orientation de lutte de classe à
des sections syndicales, voire d'être une force de pression non négligeable
au niveau des UD ou de directions fédérales. Il se forme dans
les entreprises une base sociale pour un syndicalisme de classe démocratique.
Mettre en uvre une telle politique, faire que dans le mouvement syndical
la contestation actuelle puisse déboucher sur l'émergence d'une
tendance lutte de classe nécessite une coordination des forces, une claire
compréhension de la situation sociale et politique, des rapports de force,
des changements en cours. Cela veut dire des capacités de collationner
faits et informations, d'en faire une analyse collective pour formuler une politique.
Cela suppose un instrument, c'est à dire un parti.
Cette question n'a rien de dogmatique, elle est concrète et pratique.
La nouvelle
période, événement fondateur en lui-même
Pour beaucoup de militants aujourd'hui encore les conditions ne seraient pas
mûres pour fonder un nouveau parti, aucun événement fondateur
ne viendrait le justifier. Certes, cela se discute si l'on voit la question
d'un nouveau parti sous l'angle de la proclamation. Mais là n'est pas
la question, la crédibilité résulte de la conjonction entre
les actes politiques et les transformations en cours, de leur adéquation
les uns aux autres. La légitimité résulte de l'utilité,
c'est-à-dire de notre capacité à répondre aux besoins
de la fraction la plus lucide, la plus engagée dans le mouvement.
Aucune organisation n'a certes seule les moyens de répondre à
ces questions, mais les événements que nous vivons sont en eux-mêmes
fondateurs.
Une décennie de transition s'achève, le retournement de conjoncture
économique et ses conséquences sociales, politiques, diplomatiques
et militaires dessinent une nouvelle période. Les transformations en
cours au sein du monde du travail, les besoins nouveaux qui s'expriment, voilà
autant d'événements fondateurs.
Le saut qualitatif que vient d'opérer l'évolution du mouvement
social pousse une large fraction de ses militants mêmes à poser
la question d'un nouveau parti.
L'événement fondateur, ce peut être les choix et décisions
des acteurs eux-mêmes. L'élément subjectif, en l'occurrence,
est déterminant.
Il s'agit de nous hisser à la hauteur des événements, d'opérer
notre propre saut qualitatif, en rupture avec notre propre passé de division,
de sectarisme gauchiste.
Affirmer notre volonté d'unir les forces qui s'étaient exprimées
autour des trois candidats d'extrême-gauche à la présidentielle,
créer un front des révolutionnaires en rupture avec les divisions
et le sectarisme autour d'un programme d'urgence sociale et démocratique
pourrait constituer en lui-même un acte fondateur.
Pas plus que la grève générale, cela ne se décrète
mais relève d'un choix, d'une volonté politique.
Pas
de recyclage des vieilles politiques faillies
Le renouveau militant qui a été le cur même du mouvement
trouve son origine dans une évolution profonde des consciences dont il
faut, encore une fois, mesurer les conséquences : la rupture avec le
social-libéralisme et le réformisme.
Cette rupture n'est pas un fait brut mais un processus, qui connaît des
rythmes divers, des degrés variables. Ce processus se déroule
au sein de l'ensemble du monde du travail sans pour autant être homogène,
loin s'en faut. Une force nouvelle se forge au cur même de ce processus,
c'est en son sein qu'elle y trouve son énergie, ses matériaux.
Elle deviendra un parti en formulant un projet politique qui lui donne conscience
d'elle-même, en même temps qu'il définit le contenu d'une
politique révolutionnaire donnant une perspective d'action en rupture
avec le social-libéralisme et le réformisme.
Il ne s'agit pas de donner un correspondant politique au mouvement social dans
le cadre du parlementarisme bourgeois mais de formuler une politique pour les
luttes sociales, une politique de défense des droits du monde du travail
en rupture avec les institutions bourgeoises et le capitalisme.
Il ne s'agit pas d'opposer syndicat et politique, luttes sociales et luttes
politiques mais bien de refonder l'unité des luttes politiques et syndicales
autour d'un programme de classe qui rompe avec les vieilles pratiques réformistes
qu'elles soient social-démocrates ou staliniennes.
Il s'agit de donner les bases de l'unité du combat social et politique
à travers un projet d'émancipation révolutionnaire.
La démocratie
jusqu'au bout
Notre programme comme nos pratiques, notre démarche militante s'organisent
autour d'un axe : la démocratie jusqu'au bout.
La démocratie est indispensable pour que les acteurs des luttes comme
des futures transformations révolutionnaires fassent leur propre apprentissage
politique. Elle est aussi au cur des luttes comme des transformations
révolutionnaires parce que ces dernières ne sont rien d'autre
que l'intervention des classes populaires pour décider de leur propre
vie.
Le contenu même de la lutte pour l'émancipation du travail, ce
sont les progrès de la démocratie, des capacités des classes
populaires à faire prévaloir leurs droits.
C'est à travers ces progrès que peut se forger une conscience
globale des tâches en vue d'une transformation sociale radicale, que se
construit une mémoire collective de classe, une compréhension
du passé, de l'histoire du mouvement ouvrier, c'est à dire un
parti.
La question des formes de ce parti ne se pose pas en terme de modèle
mais en termes pratiques, concrets, d'efficacité, en fonction du but
qu'il s'assigne. Elle ne peut être abordée qu'en fonction de l'analyse
des forces disponibles, de leur passé, des progrès concrets de
l'auto-organisation des travailleurs, du mouvement spontané lui-même.
La forme, l'organisation, résulte de la combinaison entre ce mouvement
spontané et les éléments les plus conscients en son sein.
Elle doit correspondre aux tâches et aux besoins du moment. L'heure est
à la discussion et à la clarification politique pour faire les
premiers pas vers un regroupement
Il est évident que, sur cette route, il y a bien des obstacles à
surmonter. Loin de nous l'idée de croire qu'il suffit de décider
pour faire, mais prétendre vouloir uvrer à unir les travailleurs
les plus avancés sans agir pour unir les révolutionnaires serait
au mieux illusoire. Discuter des moyens d'avancer dans ce sens, saisir chaque
occasion de faire un pas en avant, de rompre les isolements, les sectarismes,
les incompréhensions, de construire échanges et confrontations,
est une tâche à laquelle le mouvement donne un contenu concret.
Le mouvement révolutionnaire dans son ensemble ne peut qu'y gagner même
si personne ne peut préjuger des résultats et de l'issue de ce
combat démocratique et unitaire.
Yvan Lemaitre