| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°40
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5
janvier 2004
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| Sommaire : | ||||||||||
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En guise de voeux, sous forme d'un conte pour 2004 et... les révolutionnaires |
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| " Le nouveau capitalisme " et le marxisme | ||||||||||
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En
guise de vux, sous forme d'un conte pour 2004 et
les révolutionnaires
La Ligue communiste révolutionnaire et Lutte ouvrière, conscientes
de leurs responsabilités face à l'offensive du patronat et du
gouvernement contre le monde du travail, décident d'unir leurs forces.
Les représentants des directions respectives de Lutte Ouvrière
et de la Ligue Communiste révolutionnaire après avoir établi
les bases de listes communes pour les élections régionales et
européennes de 2004, ont pu, à travers la campagne commune, vérifier
l'accord qui existait entre les deux organisations sur les grandes lignes d'un
programme politique, base de la constitution d'un front révolutionnaire.
Il apparaît clairement que leur accord n'était pas un simple accord
électoral mais bien un accord politique autour des perspectives pour
les luttes du monde du travail.
C'est ce programme que les élus des listes communes à l'instar
des militants et sympathisants des deux organisations comme de tous ceux qui
se sont reconnus dans leur idées, continueront de défendre et
de mettre en uvre sur les lieux de travail et les quartiers, dans leur
syndicat ou association.
Chaque jour, des millions de travailleurs sont confrontés à la
dégradation de leur vie quotidienne. En unissant leurs forces, la LCR
et LO veulent leur permettre d'avancer les objectifs indispensables à
imposer dans leurs luttes.
Contre la politique dite de " réformes " du gouvernement
qui est une politique d'agression contre les travailleurs, pour mettre fin aux
drames individuels et collectifs que sont le chômage et la précarité,
il faut imposer des mesures devant lesquelles les intérêts particuliers
de la grande bourgeoisie doivent s'effacer.
Pas un jour ne se passe sans que soient annoncées des attaques contre
les travailleurs et les chômeurs. Les plans de licenciements se multiplient
et certains départements se transforment en désert industriel.
Le chômage augmente régulièrement. Les salaires ne suffisent
pas à rattraper l'augmentation des prix. Les jeunes et les femmes sont
les premières victimes du travail précaire et du temps partiel
imposé. La nouvelle législation sur les retraites a abouti à
augmenter la durée du travail tout en réduisant les pensions de
retraite. Le gouvernement précédent a remis en cause les congés
en s'attaquant aux réductions du temps de travail, ce qui aggrave l'exploitation
de millions de travailleurs.
Pour satisfaire le grand patronat, les gouvernements font passer en force des
mesures qui, toutes, ont des conséquences graves et parfois dramatiques,
en particulier pour les couches les plus pauvres.
Sous prétexte de déficit de la Sécurité Sociale,
le forfait hospitalier a été augmenté et le remboursement
d'un nombre croissant de médicaments supprimé avant que ne soit
votée par le Parlement une réforme ouvrant la pactole de la sécurité
sociale aux assurances privés. La santé à deux vitesses
a été institutionnalisée.
L'ignominie a été poussée jusqu'à réduire
à deux ans maximum le versement de l'allocation spécifique de
solidarité destinée aux chômeurs en fin de droits, condamnant
ceux-ci au RMI, c'est-à-dire à la pauvreté. Les minima
sociaux n'ont pas été augmentés. L'impôt sur le revenu
a été diminué, ce qui favorise les plus riches alors que
les taxes, les impôts indirects qui frappent surtout les classes populaires
ne cessent d'augmenter.
Les aides et les subventions au patronat creusent le budget. Du coup, sont amputés
les crédits pour les hôpitaux, pour les maisons de retraite qui
n'ont plus les moyens d'embaucher du personnel en nombre suffisant. Cela s'est
traduit l'été dernier par 15 000 morts, la plus grande catastrophe
que le pays ait connue depuis la guerre. C'est de l'homicide au moins par imprudence.
Et, en plus, le gouvernement a osé profiter de l'émotion créée
pour supprimer un jour férié pour les salariés.
Les enseignants n'ont plus les moyens d'assurer aux enfants et aux jeunes des
écoles publiques une éducation convenable.
Les services publics, les écoles, les bureaux de postes, les hôpitaux
ferment dans les quartiers populaires et les campagnes. Il y a jusqu'aux pompiers
qui manquent de matériel. Les projets de réforme du gouvernement
Raffarin en matière de décentralisation sont maintenus. Ils aggravent
les inégalités et la situation de millions de personnes dans les
régions les plus défavorisées.
Ceux qui dirigent l'Etat et l'économie pillent et ruinent la société
pour les profits du grand patronat. L'organisation capitaliste de l'économie
mondiale réduit à la misère des millions d'êtres
humains pour accumuler des richesses fantastiques entre les mains d'une minorité.
Ce sont les Etats et les multinationales qui font la loi. La recherche du profit
maximum menace la nature et l'environnement. Elle fait peser sur la population
le risque nucléaire comme le risque industriel, dont les travailleurs
des entreprises dangereuses ou polluantes sont les premières victimes.
Assez d'une politique qui condamne sept millions de travailleurs à vivre
avec des revenus en dessous du seuil de la misère.
Nous voulons une société d'où soient bannies toute oppression
et toute discrimination, toutes les violences contre les femmes, où soient
respectées toutes les libertés démocratiques, que l'on
soit avec ou sans papiers. Nous dénonçons les lois sécuritaires
de Sarkozy. Nous luttons contre le port du voile, instrument d'oppression des
femmes, mais nous dénonçons la loi Ferry-Sarkozy qui stigmatise
la population d'origine musulmane.
Pour mettre fin au drame individuel et collectif que provoque cette régression
sociale, il faut enlever au patronat et aux financiers la dictature qu'ils exercent
sur l'économie.
Un programme
de mesures d'urgence
* Il faut garantir l'emploi en commençant par interdire les licenciements
collectifs dans les entreprises qui font du profit sous peine de réquisition
de ces entreprises. Dans les grandes entreprises prétendument en difficultés,
il faut prendre sur les capitaux placés ailleurs, sur la fortune personnelle
des patrons et des gros actionnaires, assurer leurs salaires aux travailleurs.
* Il faut arrêter les exonérations de cotisations sociales patronales
et supprimer les subventions accordées aux entreprises. Et il faut qu'avec
l'argent ainsi économisé, l'Etat crée des emplois utiles
qui manquent dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite, à
l'Education nationale, dans les transports en commun.
* Il faut arrêter toutes les privatisations et étendre le service
public sur tout le territoire et aux entreprises qui font du profit sur les
besoins élémentaires de la population : distribution de l'eau,
industrie pharmaceutique. Il faut aussi que l'Etat embauche directement pour
construire des logements à loyers abordables, des crèches et des
garderies et des installations collectives dans les quartiers populaires.
* Il faut relever le taux de l'impôt sur les bénéfices,
ainsi que sur les tranches supérieures de l'impôt sur le revenu
; imposer plus lourdement les spéculations boursières et supprimer
les impôts indirects qui frappent plus les pauvres que les riches.
Toutes ces mesures impliquent de rendre publics et accessibles aux travailleurs
et à la population les comptes réels des grandes entreprises,
privées ou publiques, comme les comptes en banque des gros actionnaires.
Les salariés, les consommateurs, toute la population pourrait ainsi avoir
un contrôle sur leur fonctionnement aujourd'hui secret.
Une politique
internationaliste autour de la perspective des Etats-Unis socialistes d'Europe
L'Europe unie, sans frontières entre les peuples, c'est l'avenir.
Mais l'Union européenne que les gouvernements prétendent construire
n'a rien à voir avec les intérêts des travailleurs et des
peuples.
Elle a été réalisée par en haut en fonction des
intérêts du grand patronat qui, pour faire face à ses concurrents
américains ou japonais, avait besoin d'un marché intérieur
plus vaste que ses marchés nationaux respectifs.
Depuis le Marché commun, première mouture de l'actuelle Union
européenne, les marchandages se sont toujours déroulés
entre bourgeoisies des différents pays européens concernés
qui savaient que, malgré leurs rivalités, elles étaient
condamnées à s'entendre sous peine de disparaître dans la
concurrence internationale. Pendant que les politiciens parlaient " d'entente
entre les peuples ", les groupes capitalistes calculaient les profits à
réaliser sur le dos des salariés d'Europe comme des peuples des
pays pauvres.
Les institutions européennes ne cherchent pas du tout à unifier,
par le haut, les salaires, les conditions de travail, les retraites ou la législation
sociale pour les travailleurs des différents pays de l'Union européenne.
Pour ce qui est des services publics utiles à toute la société
mais essentiels pour le monde du travail, elles uniformisent par le bas en coordonnant
les politiques des Etats consistant à livrer au secteur privé
des pans entiers des services publics même lorsque, dans le cas des chemins
de fer et du contrôle aérien, cela se traduit par des catastrophes.
Leur Europe est l'Europe du grand capital.
Les coups portés aux travailleurs au fil des années sont venus
des politiques d'austérité des gouvernements nationaux comme des
décisions de Bruxelles, c'est-à-dire des institutions européennes,
coordinatrices des politiques menées contre les travailleurs dans chaque
pays.
Prétendre que les salariés et les classes populaires seraient
mieux défendus par le gouvernement de leur propre pays que par les institutions
européennes est aussi stupide que mensonger. C'est chercher à
faire croire que les Chirac, Raffarin et autres représentent les intérêts
de la population, alors qu'ils ne représentent que ceux des classes dominantes.
Nous nous opposons à l'Union européenne actuelle faite dans l'intérêt
du grand capital, à ses institutions, à ses lois, à sa
constitution en gestation, tout comme nous nous opposons aux institutions de
la bourgeoisie française.
Le projet avorté de Constitution européenne prétendait
que " l'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité
humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité
". Mais l'Europe n'est pas démocratique. Le Parlement européen
n'est qu'un paravent pour le pouvoir discrétionnaire de la Commission
européenne, issue des marchandages entre gouvernements et soumises aux
puissances d'argent. Quant à l'égalité, elle n'est vraie
ni entre les citoyens ni entre les pays. Dans cette Europe élargie depuis
cette année à 25 pays, les pays, nouvellement intégrés,
de l'Est de l'Europe sont dominés par les puissances impérialistes
occidentales.
Le front des révolutionnaires
oppose l'internationalisme au nationalisme et se prononce :
- pour une Europe où les conditions de travail, les salaires et les protections
sociales soient alignées sur les pays où ils sont les plus favorables
aux travailleurs ;
- pour la libre circulation d'un pays à l'autre de l'Union, même
pour ceux qui n'en ont pas la citoyenneté ; pour le droit de vote de
tous les résidents en Europe ;
- pour une Europe qui ne soit pas une forteresse fermée sur elle-même
et entourée de barbelés ;
- contre les interventions militaires dans le monde, que ce soit au nom de l'Union
européenne ou d'un des Etats qui la composent, et donc pour la réduction
des budgets militaires ;
- pour affirmer que l'Europe des travailleurs sera une Europe unifiée
d'un bout à l'autre du continent, débarrassée des frontières
comme de la dictature des groupes industriels et financiers, les Etats-Unis
socialistes d'Europe.
Les travailleurs
de l'Union européenne ont tous les mêmes intérêts.
Voilà pourquoi se prononcer pour un programme de défense des intérêts
des travailleurs, ce n'est pas seulement avancer des objectifs indispensables
à imposer dans les luttes futures ici, en France, mais c'est aussi contribuer
à les populariser au-delà des frontières.
Et plus généralement, c'est affirmer la solidarité avec
les luttes anti-impérialistes et la dénonciation de l'organisation
capitaliste de l'économie à l'échelle du monde qui réduit
à la misère des millions de personnes pour accumuler des richesses
fantastiques entre les mains d'une minorité et qui provoque des dégâts
irréparables sur l'environnement et la nature.
C'est aussi dénoncer l'organisation capitaliste de l'économie
à l'échelle du monde qui réduit à la misère
des millions de personnes pour accumuler des richesses fantastiques entre les
mains d'une minorité qui creuse l'inégalité entre quelques
pays riches et le tiers monde, pillé, étouffé par la dette
et qui provoque des dégâts irréparables sur l'environnement
et la nature.
*
* *
Sur la base de
ce programme de mesures d'urgence et internationaliste, la Ligue communiste
révolutionnaire et Lutte ouvrière décident de constituer
ensemble un cadre militant démocratique et ouvert à tous ceux
qui le reprennent à leur compte.
Elles entendent ainsi contribuer au regroupement des travailleurs, des chômeurs,
des exclus, des femmes et des jeunes pour préparer une contre-offensive
d'ensemble du monde du travail dans la perspective d'une transformation radicale
de la société pour en finir avec la dictature de la propriété
privée capitaliste.
Juillet 2004
Post
scriptum : ce texte est constitué d'une synthèse de trois textes
: le protocole d'accord entre la LCR et LO pour les élections régionales
et européennes et les deux projets de profession de foi. L'ensemble de
ces trois textes a été adopté par le congrès de
chacune des deux organisations à la fin 2003.
DM
" Le nouveau capitalisme " et le marxisme
" Le nouveau capitalisme " tel est l'intitulé
du dernier numéro de Manière de voir, supplément
du Monde diplomatique, qui se donne deux objectifs : " identifier
de la façon la plus claire et la plus pédagogique possible les
contours de ce " nouveau capitalisme " et souligner combien,
depuis le début, notre journal s'est intéressé à
la prolifération d'une doctrine qui devait, pour le malheur de millions
de personnes, envahir le monde ".
On trouve dans ce numéro une critique efficace et utile de cette doctrine
du néolibéralisme comme de ses méfaits mais la critique
se limite à une dénonciation, à un combat idéologique
comme si la politique de la classe capitaliste obéissait à un
modèle et non à la défense d'intérêts de classe,
à la logique du système.
Le nouveau capitalisme ne se définit pas comme un modèle ou comme
une doctrine mais bien comme le résultat d'une évolution des rapports
de classe qu'il nous faut restituer dans leur histoire.
C'est la méthode de Marx qu'il faudrait reprendre : " l'exposé
critique du système de l'économie bourgeoise. C'est à la
fois l'exposé du système et, par cet exposé, la critique
du système ". (1)
Se situant du point de vue des rapports de classes, elle est plus à même
et de comprendre le système et de trouver en son sein les moyens de le
transformer.
La critique de l'idéologie bourgeoise, des justifications de l'inhumanité
du système ne saurait épargner la critique des lois internes qui
l'ont engendré en s'attachant à l'histoire concrète des
faits, de leur évolution, de leurs liens réciproques pour, en
conséquence, tenter d'anticiper leur développement futur
La critique débouche sur l'action, c'est-à-dire mettre à
jour " pour les millions de personnes " qui souffrent
du système les moyens de le transformer.
La propagande des classes dominantes : apologie de l'économie
de marché, de la liberté d'entreprendre et
d'exploiter
Au lendemain de l'effondrement du mur de Berlin puis de l'ex-URSS, la propagande
bourgeoise se contentait de fustiger la dictature du collectivisme, l'échec
du communisme, du " socialisme réel " qui n'était
réellement pas socialiste, pour vanter l'économie de marché
synonyme d'abondance et de démocratie. Il suffisait d'identifier économie
de marché et économie des pays riches pour tenter de faire miroiter
aux peuples pauvres un avenir sinon radieux du moins prometteur
Et d'oublier
d'expliquer que cette richesse des pays développés était
pour beaucoup le résultat du pillage, c'est-à-dire
de la
misère des pays pauvres.
Manière de voir cite Milton et Rose Friedman en 1990 : " Il
y a dix ans, beaucoup de gens croyaient que le socialisme était un système
viable, et même plus prometteur que les autres pour garantir la prospérité
matérielle et le liberté humaine. Rares sont ceux qui croient
encore cela. La foi idéaliste dans le socialisme persiste, mais confinée
à certaines tour d'ivoire de l'occident et à quelques uns des
pays les plus retardataires [
] Aujourd'hui, l'opinion la plus courante
est que le capitalisme constitue au contraire le seul système permettant
d'atteindre ce double objectif [
] La roue a tourné mais pas assez
fort encore, loin de là, pour garantir à la liberté humaine
un avenir radieux. "
Avec le temps cette propagande pour le moins manichéenne a subi l'épreuve
des faits, c'est-à-dire, pour reprendre l'expression de Manière
de voir, " une régression historique ".
L'avenir radieux a pris le visage de la guerre, des inégalités,
de la misère et l'argumentation est moins triomphante !
Dès lors, l'idéologie dominante n'a plus que des arguments d'autorité
et se résume pour l'essentiel à faire de l'habitude une loi naturelle
de l'économie et de la société.
L'économie de marché serait " l'état naturel
de la société " selon une formule d'Alain Minc reposant,
comme le disait Adam Smith, sur une " certaine propension de la
nature humaine à troquer et échanger une chose contre une autre ".
Les inégalités, le chômage
ne seraient que les faux
frais de ces lois naturelles de l'économie.
L'idéologie des classes dominantes fait des rapports de domination dont
elle jouit une loi naturelle, vérité de tous les temps, immuable
même si, bien évidemment, chacun en rejette les inévitables
excès
Marx qualifiait de " Robinsonnades " ces fausses évidences
sur la nature humaine qui prétendent justifier l'économie de marché,
la propriété bourgeoise, au nom du fait qu'échanger et
posséder seraient, pour l'homme, naturel
Il est évident, répondait-il, que " toute production
est une appropriation de la nature par l'individu au sein et au moyen d'une
forme déterminée de société " (2).
Il y a là, certes, quelque chose de naturel, l'homme étant un
animal social, mais il ne reste plus qu'à en déterminer les formes
concrètes. Ces formes concrètes de production ou d'échange
sont un ensemble produit d'une histoire. " Chaque forme de production
engendre ses propres statuts juridiques, ses propres formes gouvernementales.
Etablir des rapports accidentels, purement spéculatifs, entre des facteurs
qui forment un ensemble organique ne peut être que le résultat
d'une stupidité et d'une incompréhension totale ".
(3)
C'est bien de cette réalité concrète dont il s'agit de
faire la critique.
Débattre
de modèle idéologique ou de la lutte de classe
Pour l'essentiel, les articles regroupés par Manière de voir
en restent à la réfutation des arguments idéologiques du
libéralisme tout en leur accordant un rôle sans rapport avec la
réalité. Leur propre argumentation en reste au niveau du combat
idéologique.
Ignacio Ramonet dénonce " la prolifération d'une
doctrine " dans l'éditorial intitulé " Une
régression ". " Tout a commencé le
15 août 1971. Ce jour-là, le président américain
Richard Nixon annonce que les Etats-Unis suspendent la convertibilité
du dollar en or. " écrit-il. Et il poursuit pour souligner
le rôle de la " révolution conservatrice "
de Thatcher-Reagan. " Ils vont affirmer un néolibéralisme
agressif doublé d'un anti-keynésisanimse militant pour venir à
bout de la longue tradition d'intervention économique de l'Etat ".
La dénonciation à quel point légitime devient une explication
qui laisse à penser que l'évolution de la société
tient plus du libre-arbitre et des choix idéologiques des chefs d'Etat
que des rapports économiques et sociaux.
Il ne reste plus qu'à expliquer pourquoi la décision du 15 août
71 ou pourquoi la révolution conservatrice. Choix idéologique ?
Choix de doctrine ? Ou plus concrètement une politique de classe
telle qu'elle se formule à nu dans ce qui deviendra " le
consensus de Washington ", accord établi au début
des années 80 entre multinationales, banques de Wall Street, la Réserve
fédérale des Etats-Unis et les organismes financiers internationaux.
Les effets pratiques de ce consensus furent les plans d'ajustements successifs
et divers destinés à faire payer les intérêts de
la dette aux pays pauvres.
" La mondialisation n'est pas seulement l'irruption dans l'histoire
de nouvelles techniques et de nouveaux marchés. C'est aussi l'aboutissement
d'un long et patient travail intellectuel dont certains effet se manifestent
dès les années 70, avant même l'arrivée au pouvoir
de Mme Margaret Thatcher et de M. Ronald Reagan ". Certes, mais
ce travail intellectuel n'a-t-il pas comme seule fonction de justifier auprès
de l'opinion une politique exclusivement au services des intérêts
des classes riches et privilégiées ? N'est-ce pas la politique
du capital pour donner une légitimité à sa domination ?
Critiquer le nouveau capitalisme sans chercher à le décrire au
cur de la production, dans les rapports d'exploitation d'où naissent
les profits, sans s'engager dans la lutte sociale du point de vue des exploités,
sans penser la lutte de classe, n'est-ce pas se limiter à des condamnations
idéologiques, morales, à des raisonnements hors de l'histoire
qui ne peuvent ouvrir de perspectives ?
Comment changer les choses, faire évoluer la société ?
Par la force des idées ? La force des utopies ? Comment les
consciences peuvent-elles évoluer ?
Avoir prise sur les événements suppose comprendre ce qui conditionne
leur évolution comme l'évolution des consciences des hommes ou
les décisions des chefs d'Etat
Une critique radicale ne peut se
contenter de la critique de l'idéologie dominante et des propriétés
inégalitaires des marchés pour décrire les rapports économiques
et sociaux qui les produisent. C'est faire la critique de l'économie
de marché et des rapports d'exploitation capitaliste.
La loi de la
valeur et la théorie de la plus-value
La démarche de Marx a été de rechercher au sein de l'anarchie
du marché où se rencontrent des individus, les mécanismes
et les lois sociales qui permettent une régulation des échanges,
un équilibre entre la production et les besoins et cela en partant de
l'analyse de l'objet même du marché : la marchandise.
La loi de la valeur définit le facteur qui donne une rationalité
sociale aux comportements des différents acteurs privés qui agissent
pour un marché anonyme, où chacun ignore les besoins sociaux globaux
et n'agit qu'en fonction de ses propres intérêts ou besoins.
Marx reprend l'opposition entre valeur d'usage et valeur d'échange. " La
valeur d'usage n'exprime pas de rapport de production social ",
nous dit Marx, mais " elle est directement la base matérielle
sur laquelle s'élève un rapport économique déterminé
: la valeur d'échange " (4). C'est la valeur d'échange
qui définit le rapport social et se pose alors la question : en
fonction de quel critère les marchandises s'échangent-elles ?
Qu'y a-t-il de commun à l'ensemble des marchandises ?
" Comme valeurs d'échange, écrit Marx, toutes
les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps
de travail cristallisé" (5). Toutes les marchandises ont en
commun d'être le produit du travail humain et elles s'échangent
selon le temps de travail social qui leur est incorporé.
Le capitalisme industriel moderne se développe sur la base d'un rapport
de classe où les détenteurs de capital ont les moyens d'acheter
une marchandise particulière, la force de travail des prolétaires,
ceux qui n'ont rien d'autre à vendre, dont la valeur d'usage est de produire
plus de valeur qu'elle n'en coûte.
Le prix de cette marchandise, le salaire, est déterminé là
aussi par le temps de travail socialement nécessaire pour la produire
et l'entretenir. La différence entre le prix de la force de travail et
la valeur qu'elle produit, c'est la plus-value, du travail gratuit, non payé.
Là est le rapport d'exploitation que cherche à masquer l'idée
que le salaire serait le juste prix du travail.
Le capitaliste n'achète la force de travail qu'à condition qu'il
soit sûr qu'elle produise plus de valeur (la valeur ajoutée) qu'elle
ne lui en coûte. Il cherche en permanence à diminuer les coûts
en intensifiant le travail, en augmentant ou en régulant en fonction
de ses besoins le temps de travail, ou plus directement en diminuant le prix
de la force de travail.
Le nouveau capitalisme, c'est la généralisation de ce rapport
marchand, c'est l'extension du rapport d'exploitation à un niveau jamais
atteint qui s'accompagne d'une exacerbation du caractère parasitaire
de la domination de la bourgeoisie, un nouveau stade du capitalisme plus qu'un
nouveau capitalisme.
La valeur d'échange domine et étouffe la valeur d'usage. Le parasitisme
financier et spéculatif étouffe l'économie réelle.
" L'argent en tant que forme générale du travail
bourgeois implique la possibilité de développer ses contradictions. "
(6). Sous la forme du capital financier, il devient la forme la plus achevée
du parasitisme bourgeois
La portée
philosophique de la loi de la valeur
La loi de la valeur telle que l'expose Marx est bien plus qu'une analyse économique,
elle relève d'une conception philosophique, matérialiste de la
place de l'homme dans la nature comme de l'évolution des sociétés
humaines.
Dissocier les analyses économiques de Marx de cette conception matérialiste
revient à les amputer de leur caractère révolutionnaire.
Sa méthode inclut l'exposé critique du capitalisme et la polémique
contre les justifications idéologiques du système. " Les
conditions juridiques et les formes politiques ne peuvent s'expliquer par elles-mêmes,
ni par ce qu'on appelle l'évolution générale de l'esprit
humain ; elles ont au contraire leurs fondements dans les conditions de la vie
matérielle
" (7)
Aux justifications idéologiques sécrétées par les
intellectuels des classes dominantes, Marx oppose l'homme comme animal social
qui a su s'organiser collectivement pour produire ce dont il a besoin pour perpétuer
l'espèce.
Cette philosophie matérialiste et évolutionniste critique les
interprétations, illusions, idéologies justificatrices des rapports
d'oppression, religion, c'est-à-dire les démarches intellectuelles
à travers lesquelles s'exprime l'aliénation de l'homme. Elle pense
l'homme comme sujet et objet, animal social dont les rapports avec le reste
de la nature s'expriment dans le travail et les rapports qui se construisent
autour de son organisation.
Le travail est l'activité à travers laquelle l'homme s'approprie
les richesses naturelles pour satisfaire ses besoins, assurer la production
et la reproduction de l'espèce.
" Dans la production sociale de leur vie, écrit Marx,
les hommes entrent en rapports déterminés, nécessaires,
indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent
à un certain degré de développement de leurs forces productives
"
(8)
Les lois de
développement des société humaines
Les rapports de production sont donc déterminés par le degré
de développement des forces productives, des techniques, et constituent
" la structure économique de la société, la
base réelle sur laquelle s'élève une superstructure juridique
et politique et à laquelle répondent des formes sociales et déterminées
de conscience ". (9)
Quand le développement des techniques rentre en opposition avec le cadre
social, juridique et politique existants, s'ouvre une période de révolution
qui ouvre la voie à de nouveaux progrès. La révolution
bourgeoise balaya les vestiges de la féodalité pour créer
les conditions du développement du capitalisme industriel. Aujourd'hui,
l'internationalisation de la production, la révolution des nouvelles
technologies rentrent en contradiction avec l'existence des Etats nationaux
et le parasitisme de la domination de la classe capitaliste, une nouvelle ère
de révolution s'ouvre
La longue évolution des sociétés humaines s'est jusqu'alors
opérée à travers la division de la société
en groupes antagonistes, en classes et a été la résultante
de leurs luttes. " Les conditions de production bourgeoises constituent
la dernière forme antagonique du procès de production sociale
Or, les forces productives qui se développent au sein de la société
bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles
qui permettent de résoudre cet antagonisme. Avec cette formation sociale
se termine donc la préhistoire de la société humaine. "
(10)
Pour nous l'analyse du capitalisme vaut surtout en tant qu'analyse des conditions
possibles du socialisme, c'est-à-dire du dépérissement
de l'antagonisme de classe.
Les lois du
développement capitaliste
Dans le mode de production capitaliste " la base technique est
révolutionnaire, écrit Marx, tandis que celles de tous
les modes de production antérieurs furent essentiellement conservatrices.
A travers les machines, les procédés chimiques et d'autres méthodes
se transforment en permanence avec la base technique de la production les fonctions
des ouvriers et les articulations sociales du processus du travail. Ainsi se
révolutionne également en permanence la division du travail au
sein de la société ". (11)
Cette révolution en permanence des rapports sociaux s'opère sous
le fouet de la lutte contre ce que Marx appelle la chute tendancielle du taux
de profit. La modernisation de la production pour faire face à la concurrence
et rester compétitif contraint les capitalistes à investir dans
de nouvelles machines, de nouveaux bâtiments
Plus ces investissements
(le capital fixe) augmentent, moins la masse salariale (le capital variable)
rapporte de profit proportionnellement à l'investissement global. Le
taux de profit qui indique ce rapport entre la plus-value et l'ensemble du capital
investi a tendance à diminuer avec le développement économique.
La lutte contre cette baisse du taux de profit est l'obsession des capitalistes,
lutte vaine qui se résout dans les crises qui rythment la marche cyclique
du capitalisme.
Les crises sont expression du dédoublement de la marchandise en valeur
d'usage - valeur d'échange. Elles sont crises de surproduction au sens
où l'incapacité du capitalisme à supprimer " la
pauvreté et la limitation de consommation des masses "
prive les marchandises de réaliser leur valeur. Le marché s'engorge,
il y a mévente. Mais la crise est d'abord une crise de valorisation du
capital. Les capitaux qui ne peuvent réaliser un profit suffisant sont
éliminés par la faillite et la ruine de leurs détenteurs.
La concurrence entre les capitalistes entraîne ainsi une concentration
croissante du capital parallèlement au développement technique.
Loin de répartir la propriété, le capitalisme la concentre
en expropriant les petits propriétaires de mille et une façons
mais aussi les capitalistes eux-mêmes.
Cette concentration du capital et de la production s'accompagne de liens toujours
plus étroits avec le pouvoir politique qui lui-même se concentre
pour mieux servir les intérêts de la minorité à laquelle
il est soumis.
Parallèlement, cette concentration s'accompagne d'une extension du rapport
capitaliste donc du salariat par l'expropriation de masses toujours plus nombreuses
et donc le développement du prolétariat comme classe de plus en
plus internationale, mondialisée.
La contradiction entre la socialisation croissante de la production et appropriation
privée est accentuée. Elle " se manifeste comme l'antagonisme
du prolétariat et de la bourgeoisie. " (12).
La
courbe réelle du développement capitaliste : du capitalisme de
libre concurrence au libéralisme impérialiste en passant par l'impérialisme
La capitalisme de libre concurrence qui prit naissance en Angleterre et dont
Marx décrivit le fonctionnement mais aussi l'histoire et les tendances,
cède la place à l'issue de la longue crise de la fin du XIX°
siècle à l'impérialisme, un stade supérieur de son
développement que Lénine a appelé " le stade
suprême " pour indiquer l'idée que ce stade déboucherait
sur un nouveau mode de production, le socialisme.
Le déroulement de la lutte de classe en décida autrement. La survivance
du capitalisme impérialiste aboutit à la crise de 29, au fascisme
et au stalinisme, à la deuxième guerre mondiale.
L'intervention étatique, dont Keynes fit la théorie, fut la réponse
des classes capitalistes et de leurs Etats pour faire face à la crise
de leur propre système, aux menaces révolutionnaires.
Ce n'est qu'au prix d'une longue période de guerres incessantes, de destructions
immenses, d'une politique de surarmement que le capitalisme réussit à
écraser les menaces révolutionnaires pour reprendre l'offensive.
Obéissant à sa nature, il se préparait à " une
guerre sans limite " contre les freins que les travailleurs et
les peuples avaient imposés à son avidité et à sa
cupidité, à sa soif illimitée de domination, de possession.
Les dépenses pour la guerre du Vietnam, les investissements dans la production
en pleine expansion au cours des " trente glorieuse " aboutirent
à la fin des années 60 puis dans les années 70-80 à
chute de la rentabilité du capital. L'intervention des Etats entretenait
l'inflation. Ils finançaient l'économie capitaliste à crédit
par l'émission monétaire. La dernière monnaie qui était
restée convertible en or, et seulement pour les banques centrales, le
dollar, fut déclarée par Nixon, ce fameux 15 août 1971,
inconvertible.
Après une décennie de crise, commença " la
révolution conservatrice " dont la droite comme la gauche,
en particulier Mitterrand, se firent les serviteurs. L'offensive pour rétablir
la rentabilité du capital, déréglementation, ouverture
des frontières, nouvelle technologie, ce qu'il est convenu d'appeler
la mondialisation, la marchandisation du monde, façonna le libéralisme
impérialiste.
Quel est ce nouveau capitalisme ? Il combine les traits du capitalisme
dans sa jeunesse, la libre concurrence, avec une concentration croissante du
capital. Les trusts apparus durant la période impérialiste sont
devenus des multinationales.
Cette combinaison entre une concentration inégalée du capital
dans les multinationales et la libre concurrence à l'échelle internationale,
confère au capitalisme aujourd'hui une puissance destructrice sans précédent.
Il devient synonyme de " régression sociale ".
Il exprime au plus haut niveau la contradiction entre appropriation privée
et socialisation à travers ses principales caractéristiques :
- parasitisme financier sans précédent avec un gigantesque développement
du capital fictif, bulle financière, endettement généralisé,
gonflement du crédit
- développement des sociétés multinationales au sein desquelles
activités financières, commerce et production s'interpénètrent
- réorganisation et délocalisation de la production grâce
à l'emploi des nouvelles technologies
- extension du prolétariat comme classe internationale
- libre concurrence entre multinationales à l'échelle internationale
qui déstabilise les Etats nationaux
- hégémonie mondiale des USA qui garantissent une relative stabilité
dans l'anarchie de la concurrence internationale au prix d'une militarisation
croissante du monde
- accentuation de la division de la société en deux classes antagonistes,
une classe toujours plus minoritaire, la classe capitaliste, opposée
à la classe salariée de plus en plus nombreuse. Cet antagonisme
exacerbé s'exprime dans une crise généralisée de
la démocratie.
La contradiction fondamentale du capitalisme est exacerbée. Ce stade
pourrait être le stade ultime du capitalisme.
*
* *
La marchandisation
du monde est la conséquence du développement du rapport d'exploitation
capitaliste, le salariat, et de la généralisation du rapport marchand.
Sa critique, c'est la critique de ce rapport d'exploitation et de l'économie
de marché, critique à strictement parler constructive au sens
où elle tend à dégager de la société actuelle
les éléments d'une société moderne. Elle est théorique
et pratique. Elle se situe du point de vue du prolétariat afin qu'il
prenne conscience de lui-même, de son rôle historique, se pense
comme classe révolutionnaire.
" Notre utopie contre la leur " est le titre de l'article
de conclusion de Manière de voir signé de Serge Halimi. Si les
prétentions à la démocratie et à la liberté
du libéralisme relèvent d'une utopie pour le moins cynique et
brutale, justification de la société d'exploitation, notre réponse
au libéralisme ne saurait être " une autre utopie ".
Engels y répondait déjà en 1892 : " Les
forces de production nouvelles, ont déjà débordé
les formes bourgeoise de leur emploi ; et ce conflit entre les forces productives
et le mode de production n'est pas un conflit né dans la tête des
hommes comme, par exemple, celui du péché originel et de la justice
divine : il est là, dans les faits, objectivement, en dehors de nous,
indépendamment de la volonté ou de la marche même de ceux
des hommes qui l'ont provoqué. Le socialisme moderne n'est rien d'autre
que le reflet dans la pensée de ce conflit effectif, sa réflexion,
sous forme d'idées, tout d'abord dans les cerveaux de la classe qui en
souffre directement, la classe ouvrière ". (13)
Yvan Lemaitre
1-
Marx, Introduction à la contribution de la critique de l'économie
politique
2- Marx, Contribution à la critique de l'économie politique, Appendice
3 -ibid
4- ibid
5- ibid
6- ibid
7- ibid
8- ibid
9- ibid
10-ibid
11- Marx, Le capital Tome 1
12- Engels, Socialisme utopique, socialisme scientifique
13- ibid