| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°42
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13
février 2004
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| Sommaire : | ||||||||||
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La crise sociale et politique prépare une nouvelle montée des luttes |
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| Faire vivre les acquis de mai-juin, la démocratie, face à la passivité des directions syndicales | ||||||||||
| Le combat démocratique pour la liberté des femmes n'a d'autre légitimité que lui même | ||||||||||
| Prendre le parti des " radicaux " exclus du PT ! | ||||||||||
| Notes de lecture : " Les casseurs de l'Etat social " de Michel Husson | ||||||||||
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La crise sociale et politique prépare une nouvelle montée des luttes
L'affaire Juppé
constitue une nouvelle étape dans l'approfondissement de la crise politique
qui liquide la période des vingt dernières années, celle
de la cohabitation, incarnée par Chirac.
Malgré sa condamnation par le tribunal de Nanterre à 18 mois de
prison avec sursis et 10 ans d'inéligibilité dans l'affaire des
emplois fictifs de la mairie de Paris, et contrairement à ce qu'il avait
déclaré avant son procès, Juppé a donc décidé
de rester et de garder tous ses mandats.
Le doute sur ses intentions -ou plus exactement celles de son patron Chirac-
n'aura pas duré longtemps. Alors que, déjà, Gaudin se proposait
pour assurer l'intérim à la présidence de l'UMP, les éloges
publics et appuyés de Raffarin, Debré, Poncelet, Copé,
lançaient le message au sein de l'UMP : Juppé doit rester.
Mieux. Tandis que Raffarin mettait en doute la légitimité du jugement,
qu'il qualifiait de " provisoire ", Chirac lançait une
mission d'enquête administrative, et Debré proposait une commission
d'enquête parlementaire. Quelques jours plus tard, on apprenait que le
ministre de la Justice en personne, Perben, avait étudié la possibilité
d'un blanchiment de Juppé par la cour d'appel si l'UMP remboursait à
la Mairie de Paris les sommes qui avaient servi à payer les emplois fictifs
du RPR.
Chirac n'a certes pas l'habitude de se plier aux décisions des juges,
mais pour que lui-même et son entourage piétinent aussi allègrement
" l'indépendance de la justice " et le principe
de la séparation des pouvoirs, à quelques semaines des élections,
il fallait qu'il y ait péril en la demeure. Juppé parti, c'était
en effet, à coup sûr, la guerre ouverte dans l'UMP, avec le risque
que Sarkozy puisse s'en emparer.
En maintenant Juppé à son poste, Chirac pensait éviter
le pire, mais à lire les commentaires de la presse sur le congrès
de l'UMP, " le congrès du grand doute " pour
Les Echos, il semble devoir aboutir à l'inverse. Le grand " parti
unique " de la droite, que Chirac et Juppé avaient lancé
à la faveur du 5 mai est plus que jamais en proie à la division
et aux rivalités d'ambitions. Si la nécessité de la solidarité
a prévalu immédiatement après la condamnation de Juppé,
les " doutes ", indique le Monde, atteignent maintenant
" le camp des chiraquiens ". Certains même pensent
visiblement à lâcher Chirac, tel Fillon qui en a attaqué
ouvertement la stratégie. " Une organisation politique comme
l'UMP, a-t-il déclaré dans Le Parisien, ne pourrait
survivre à une élection clanique. C'est pour cela que je récuse
le discours du "Tout sauf Sarkozy", qui est le plus stupide qu'on
puisse imaginer ". Une déclaration qui tombe -simple coïncidence ?
- au moment où un sondage indique que la côte de popularité
de Chirac a perdu 7 points par rapport au mois dernier.
Le 21 avril
et le 5 mai se rejoignent dans le même fiasco des partis gouvernementaux
C'est
que caciques ou jeunes loups de la droite cherchent à tout prix à
éviter la déroute électorale que leur promet l'impopularité
grandissante de Chirac-Raffarin et de leur gouvernement.
Avec sa loi sur la laïcité, Chirac a réussi à ressusciter
quelque temps le consensus républicain du 5 mai. Le PS a voté
la loi sur l'interdiction des signes religieux à l'école proportionnellement
plus massivement que la droite elle-même. Quant à l'affaire Juppé,
le moins qu'on puisse dire est que ses dirigeants ont fait preuve de la plus
grande des complaisances. Emmanuelli a tenu à avoir une " pensée
particulière " pour Juppé tandis que Fabius a trouvé
dans ce qu'il disait " une vérité humaine ".
Encore ceux-là ont quelque raison d'être solidaires de Juppé,
puisque eux-mêmes ont déjà eu affaire à la justice.
Voici comment le chroniqueur de Libération, Pierre Marcelle, commentait,
le 4 février, l'attitude du PS : " On avait pressenti que
le PS irait à ce front sur la pointe des pieds. Sa pusillanimité
s'est traduite lundi dans la bouche de Julien Dray en quasi-soutien, quand l'élu
essonnien conseilla à la droite d'être "prudente" dans
ses mises en cause du tribunal de Nanterre, qui risquent de faire "se raidir"
les juges d'appel. [
] De l'affaire Juppé-Chirac, affaire d'Etat,
elle [la gauche] ne pourra prétendre tirer le bénéfice
qu'après avoir tiré le bilan de son appel à voter Chirac
au second tour de la présidentielle de 2002. Cet appel se révèle
aujourd'hui pour ce qu'il fut : un suicide politique qui la laisse atone, quand
il y a urgence. " Le commentaire est juste, même si on n'en
partage pas l'inquiétude.
Mais le 5 mai 2002, c'est à cause d'illusions parlementaires face à
un Le Pen au deuxième tour, que la plupart des électeurs de gauche
avaient approuvé le ralliement de celle-ci à Chirac. Ce qui se
révèle dans la complaisance du PS aujourd'hui, quand il s'agit
non plus de la menace de l'extrême droite, mais d'affaires de corruption,
c'est une solidarité d'intérêts de gens du même monde,
de la même classe de privilégiés. Il y a du coup effet boomerang,
révélant la duperie du 5 mai, et approfondissant le 21 avril que
le 5 mai avait réussi un temps à masquer.
L'affaire de l'attribution frauduleuse des marchés de la construction
des lycées au sein du Conseil régional d'Ile-de-France, qui vient
sur la place publique ces jours-ci, achève la démonstration. L'accord
occulte conclu entre les entreprises, notamment des travaux publics (Bouygues,
Dumez, GTM
), et les partis qui leur offraient ces marchés, prévoyait
une répartition des 2 % de commissions : 1,2 % pour les partis
de droite (RPR et parti républicain), 0,8 % pour le PS.
La
crise sociale se développe en crise politique
Cette affaire, comme celle d'Elf, révèle les liens entre le personnel
politique de l'Etat, des collectivités locales, et les grandes entreprises
capitalistes. Que ces responsables politiques appartiennent à la droite
ou au PS.
Il ne s'agit pas là d'une dérive, mais du fonctionnement même
du système, dans les années 90, quand les trusts du privé
passaient par l'Etat et les services publics pour parasiter le travail de la
collectivité. Avec l'accélération des privatisations, ce
parasitisme s'exerce de plus en plus directement et ouvertement.
Il apparaît toujours plus clairement, ces dernières années,
que les gouvernements ne font que servir ce parasitisme. C'est le fil conducteur
qui relie entre elles toutes les attaques menées contre le monde du travail
et plus largement contre toute la population.
Les partis de gouvernement, jugés responsables du recul social, sont
confondus dans un même discrédit. Chirac avait cru pouvoir échapper
au 21 avril par le 5 mai, mais cette légitimité factice s'est
effondrée devant le mécontentement populaire que suscite sa politique.
Le seul résultat de sa tentative de ranimer l'esprit républicain,
lancée à l'occasion des vux, a été de révéler
plus clairement cette mascarade et d'y associer le PS.
La crise du 21 avril s'est approfondi, l'accentuation de l'offensive patronale
et gouvernementale, ses conséquences, le mécontentement qu'elle
suscite, ont fini par épuiser la formule politique de la cohabitation
des 20 dernières années.
C'est bien ce qu'ont compris Sarkozy et Bayrou. " Sarkozy et Bayrou
veulent croire à la fin d'un cycle politique ", titrait
Le Figaro le 4 février. " Comme Bayrou, Sarkozy croit
à la fin de l'ère Chirac. " La société
politique a vingt ans de retard sur la société française.
Un homme politique moderne (ne doit pas) hésiter à emprunter des
chemins que d'autres n'ont pas pris. " "
Le projet politique de Sarkozy, c'est celui d'une droite populiste, musclée,
capable de concurrencer l'extrême droite. C'est ainsi que venu " soutenir "
la liste régionale de Copé en Ile-de-France (une occasion pour
lui de faire sa propre campagne), il affirme qu'il faut s'adresser " à
tous les Français sans esprit partisan ". Mais, dit-il
aussi, les électeurs ont sanctionné les responsables politiques
lors du premier tour de la présidentielle, parce qu'ils " leur
avaient donné le sentiment de ne pas être décidés
à appliquer scrupuleusement le programme qu'ils leur avaient présenté
avant les élections
Un responsable politique qui ne s'engage pas,
c'est un responsable politique qui n'a pas compris le séisme d'avril
2002 ". Et Sarkozy s'engage, essentiellement sur le terrain du
sécuritaire et du tout répressif, plaidant pour " la tolérance
zéro ", incitant à mettre en place, dans les communes qu'il
visite, système de vidéo-surveillance et polices municipales,
s'illustrant dans la " fermeté " à l'égard
de jeunes qui l'avaient pris à partie et dont l'un vient d'être
condamné à un mois de prison ferme pour insulte. Son projet politique
correspond aux besoins de la bourgeoisie dont la politique réactionnaire
peut de moins en moins s'accommoder des droits démocratiques.
Quant à Bayrou, il ne perd pas une occasion de faire entendre sa différence,
en contestant la politique économique et sociale du gouvernement. Lui
aussi veut effacer les clivages gauche droite, mais pour créer un grand
parti du centre. Il réussit en tout cas à séduire bien
des responsables du PS, dont Jack Lang, pourtant porte-parole de la campagne
des régionales. Son attitude face à Bayrou, lors de l'émission
France Europe Express, le 10 février, a provoqué, selon Libération,
la " colère " d'un député du
PS, devant la " complicité " qu'il avait affichée
avec Bayrou. " Difficile de trouver une raison de voter socialiste
après une émission pareille ", s'est au contraire
réjoui un proche de ce dernier.
Voilà donc le tandem Chirac-Raffarin contesté dans son propre
camp, à droite, et jusque dans leur propre parti, l'UMP, qui bien loin
de pouvoir être une Union pour une majorité populaire, n'est même
plus capable d'être une Union pour une majorité présidentielle.
Vers une montée
des luttes
Cette crise fragilise le gouvernement au moment où il est engagé
dans une offensive tous azimuts, tant sur le plan social que sur le terrain
des libertés et des droits démocratiques, avec les lois Perben
qui, prévoyant de sanctionner lourdement le crime de " bande
organisée " pourront être employées contre
des " bandes " de grévistes ou de manifestants.
Ce contexte de crise politique qui ruine la légitimité de ceux
qui gouvernent -puisque eux-mêmes se contestent les uns les autres-, se
combinant avec une situation sociale insupportable, crée un climat particulier
de contestation, de fermentation d'un profond mouvement social. Personne n'en
connaît ni ne peut en prévoir les rythmes et les étapes,
mais les mobilisations et les luttes actuelles traduisent la maturation des
consciences qui travaille toute la société.
D'abord parce qu'elles ont lieu malgré l'inertie des directions des confédérations
syndicales et sont le résultat des initiatives de militants et de salariés,
d'équipes militantes, de collectifs
Alors que continue la mobilisation
des intermittents ou, dans la Seine Saint-Denis, celle des assistantes sociales,
la mobilisation des chômeurs s'organise et, dans l'Education nationale,
redémarre, parents et enseignants s'opposant à la fermeture de
classes et à la suppression de postes. Ce sont des actions peu habituelles
comme le blocage d'un TGV par des pompiers en colère, ou de catégories
au statut très précaire, comme les salariés des remontées
de ski dans les stations de sports d'hiver
A l'inverse, les journalistes
de Radio-France, engagés dans la plus longue grève qu'ait connue
l'audiovisuel depuis plus de 30 ans, ou les chercheurs, étaient, il y
a peu, des catégories plutôt privilégiées, mais aujourd'hui
précarisées ou, pourrait-on dire, prolétarisées.
Ce n'est pas le cas, loin de là, des magistrats et des avocats qui protestent
contre les lois Perben, mais leur mécontentement contribue d'autant plus
à légitimer le mécontentement général.
Ces mouvements s'ajoutent à de nombreux autres, plus fréquents,
salariés luttant contre la fermeture de leur entreprise, contre la dégradation
de leurs conditions de travail, pour leurs salaires
Une
campagne électorale pour les luttes
L'ensemble de ces mobilisations n'est pas encore à même de renverser
le rapport de forces, défavorable aux travailleurs, qui subissent coup
sur coup du patronat et du gouvernement. Il se déroule sans le plan d'ensemble
qui serait nécessaire pour généraliser les luttes et inverser
le cours des choses. Mais précisément, le fait qu'en l'absence
d'une telle perspective, des salariés s'engagent dans la lutte, après
ce qu'on a parfois appelé à tort la " défaite "
du mouvement du printemps dernier, exprime l'émergence d'une conscience
nouvelle.
Le mouvement du printemps n'avait pu se généraliser parce que,
globalement, les illusions réformistes dominaient encore les cerveaux.
C'est ce qui a permis aux confédérations syndicales d'imposer
leur propre calendrier, celui du débat parlementaire. Mais les leçons
de ce mouvement ont été intégrées par une fraction
plus large des salariés, parmi lesquels on trouve certainement les acteurs
des mobilisations actuelles. Ces acquis, c'est l'esprit d'initiative, une volonté
démocratique, le rejet de la passivité bureaucratique. Sans compter,
çà et là, des structures d'organisation qui se sont maintenues,
collectifs interprofessionnels, intersyndicales locales, forums de discussions
En s'inscrivant dans cette évolution, la campagne des listes LCR-LO va
pouvoir aider au développement des luttes. D'abord parce qu'elle va conforter
la compréhension que commencent à se forger les salariés
de la situation sociale et politique : globalité de l'offensive lancée
contre le monde du travail, parce que sous-tendue par le seul objectif d'accroître
la part de richesses des classes privilégiées au détriment
du reste de la population ; crise des partis gouvernementaux parce que la politique
de la bourgeoisie s'oppose à l'intérêt de toute la population
et ne peut donc y trouver aucune légitimité ; méfiance
envers les directions des confédérations syndicales, incapables
d'organiser la lutte parce que celle-ci remet en cause un système auquel
elles sont intégrées.
Deuxièmement, la campagne en popularisant un plan d'urgence sociale et
démocratique, contribue à rendre légitime l'idée
que les besoins de la population doivent être satisfaits et qu'il y a
largement les moyens de les satisfaire à condition de ne pas craindre
d'enfreindre la propriété privée capitaliste.
Nous pouvons permettre à des militants, des travailleurs, des jeunes,
de s'emparer de ce programme de luttes et de populariser l'idée d'une
contre-offensive d'ensemble.
Une telle perspective suppose le regroupement et l'organisation de toutes les
forces qui la partagent, un front ou un parti des luttes. Cette idée
que les militants révolutionnaires, en particulier nos camarades de LO,
ont beaucoup de réticences à formuler, semble à l'inverse
tout à fait naturelle à ceux qui regardent vers l'extrême
gauche.
La campagne commune, en fournissant le cadre d'un débat nécessairement
démocratique puisque public, est l'occasion de faire un premier pas dans
ce sens.
Galia
Trépère
Faire
vivre les acquis de mai-juin, la démocratie, face à la passivité
des directions syndicales
Depuis le début
de l'année, nous assistons à une accélération de
l'offensive du Medef et du gouvernement. A peine Chirac annonçait sa
grande loi de " mobilisation pour l'emploi " que
déjà les mesures contre les chômeurs entraient en vigueur,
dont le RMA destiné à leur imposer n'importe quel travail pour
une misère, subventionné par l'argent public par-dessus le marché.
Fillon part en chasse contre la loi qui " empêche de créer
des emplois " et vient d'organiser un calendrier de consultations
avec les " partenaires sociaux ". Le ton est donné
par les rapports Virville et Marimbert : il s'agit pour le gouvernement de satisfaire
les aspirations du Medef et de la bourgeoisie en supprimant les protections
comme le CDI ou en contrôlant d'avantage les chômeurs. Face à
sa crise, la bourgeoisie veut faire payer les salariés pour alimenter
la bourse coûte que coûte. Alors tout est bon pour supprimer les
" contraintes ", c'est-à-dire les protections
des salariés vis-à-vis des patrons, à l'image du " contrat
de mission " que le Medef veut généraliser à
toutes les professions. Comme s'est exclamé Seillière : " pas
de minutie législative et réglementaire. Faisons confiance à
l'entreprise, nom de Dieu ! "
Les intentions sont claires et la méthode est la même que celle
que le gouvernement avait employée pour les retraites. Il lance une série
de consultations avec les directions syndicales qui participent à ce
jeu de dupes. Thibault s'est dit " dubitatif sur les objectifs
du gouvernement " en sortant d'une de ces réunions et FO
y est allé de son couplet sur la " réindustrialisation
de la France ". Mais pas un mot pour appeler les salariés
à la lutte face à l'offensive en cours.
Le front syndical abandonnant les 37,5 annuités pour tous qui s'était
fait lors des retraites entre les différentes confédérations
se retrouve à nouveau sur la question de la Sécurité sociale.
Comme pour les retraites, les directions syndicales s'en tiennent au calendrier
du gouvernement, montrant par là à quel point ce sont les salariés
en lutte qui les ont obligé à aller plus loin qu'elles ne le voulaient
en mai-juin dernier.
En octobre, Raffarin mettait en place le Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance
maladie. En plus des cinq confédérations de salariés (CGT,
FO, CFDT, CFT et CFE-CGC), des représentants des caisses, de l'Etat,
des assurances, des hôpitaux, le Medef est également présent,
lui qui avait pourtant claqué la porte des organismes de gestion de la
Sécurité Sociale en 2001.
Et tout ce monde vient d'adopter à l'unanimité le même " diagnostic
partagé " sur la Sécurité Sociale. Diagnostic
qui propose de " discuter les paramètres "
de la prise en charge de la maladie " mais pas la logique ".
Et bien entendu, le couplet habituel sur les abus vient justifier cela, puisqu'il
est dit que la prise en charge " ne dresse aucun obstacle aux comportements
négligents, voire laxistes, de consommation et de prescription " !
Par contre, il reste totalement muet sur les vrais abus d'exonérations
de charges patronales ou sur les profits des trusts pharmaceutiques.
Mais ce rapport sert surtout à justifier la contre-réforme que
veut imposer le gouvernement. Raffarin a ainsi déclaré :
" Lors de la mise en place du Haut Conseil, nous avons fait appel
à toute la diversité de la société. Nous prenions
le risque de la rupture. Ce n'est pas ce qui s'est produit (
). Tout le
monde reconnaît qu'il y a un besoin de réforme ".
Et Mattei a renchéri " Le diagnostic est partagé
et c'est formidable. Je pense que les solutions pourraient l'être aussi,
à peu de choses près ".
Comme l'an dernier pour les retraites, les confédérations s'adaptent
à la politique du gouvernement et plus généralement au
capitalisme. Elles montrent comment, au-delà des différentes recompositions,
elles se retrouvent sur le fond.
Cela pèse dans la situation où bien des travailleurs se demandent
comment inverser la vapeur après l'échec sur les retraites. Mais
en même temps, une réelle révolte se renforce, d'autant
plus que le mouvement de mai-juin a ouvert des brèches par rapport à
la politique des confédérations syndicales.
Le sens du mouvement devient plus clair aujourd'hui. Les esprits se libèrent
des bluffs et intimidations des bureaucraties syndicales et bien des salariés
prennent conscience que le mouvement de mai-juin, c'est eux. C'est bien l'intervention
des salariés qui a perturbé le " dialogue social "
tel qu'il était engagé par le gouvernement avec la complicité
des grandes confédérations.
Lors des premières manifestations dès février, les 37,5
annuités pour tous étaient repris largement par les cortèges
de manifestants qui affirmaient cette volonté d'unité du public
et du privé.
Quand le secteur enseignant va ensuite rentrer dans la lutte au niveau de tout
le pays, il va chercher à mener sa propre bataille pour faire l'opinion
face à la campagne du gouvernement. Réunions d'information des
parents d'élèves, diffusions de tracts sur les marchés,
réunions publiques sur la question des retraites et de leur financement,
visites à d'autres salariés en luttes, propositions de réunions
ou d'actions interprofessionnelles
C'est cette mobilisation qui a popularisé
l'idée d'imposer une autre répartition des richesses par le moyen
d'une grève générale. La question des retraites, comme
celle aujourd'hui de la Sécurité Sociale n'est pas une fatalité,
mais une question de rapport de forces entre la bourgeoisie et l'immense majorité
des salariés.
A travers ces initiatives, des réseaux se sont constitués dans
des collectifs interpro, des coordinations, pour répondre aux besoins
d'unité et pour dépasser les divisions et corporatismes syndicaux.
Mais, si ces structures d'auto-organisation sont un acquis du mouvement, qui
ont exercé une pression sur les directions syndicales, elles n'ont pas
réussi à devenir une direction alternative pour les luttes, capable
d'organiser la généralisation de la lutte, en particulier en centralisant
ces collectifs et coordinations.
Aujourd'hui, face à l'apathie des directions syndicales qui participent
aux concertations sans préparer la lutte, ces acquis de mai-juin sont
très importants. Bien de ces réseaux, même s'il n'y a pas
de mobilisations, continuent d'exister. Des militants se connaissent, échangent
des informations, continuent de se réunir. Ils peuvent constituer un
cadre pour regrouper, mener le débat sur la Sécu, le partage des
richesses, en s'adressant aux syndicats, aux associations, aux partis qui se
réclament du monde du travail. Ils peuvent être un appui dans les
syndicats pour formuler une politique de lutte de classe qui rompe avec le " dialogue
social ", pour préparer la grève générale,
en cherchant à créer l'unité indispensable du public et
du privé.
Pour regrouper les forces du monde du travail face à l'offensive actuelle,
il y a besoin d'un tel cadre de Front unique qui puisse rompre les méfiances
réciproques qui paralysent entre militants venant de divers horizons
politiques, syndicaux, associatifs ou inorganisés.
Même si la mobilisation est encore faible, dispersée, une de nos
tâches est de permettre à de tels cadres militants de prendre des
initiatives et par-là, de préparer les conditions pour qu'un mouvement
d'ensemble soit possible et puisse gagner. Et, dans un premier temps, ils peuvent
servir à exercer la pression des salariés sur les appareils syndicaux.
Pour cela, il faudra que le mouvement se donne de réelles structures
d'auto-organisation : c'est une des leçons des grèves de mai-juin.
Nous ne changerons pas les appareils et leur direction mais nous pouvons les
contraindre à agir à condition que les salariés les plus
conscients, les sections syndicales les plus combattives, se regroupent par
delà les clivages public-privé ou les clivages syndicaux.
Plus que de réelles structures d'auto-organisation qui ne pourront réellement
prendre vie que si un mouvement d'ensemble démarre, il s'agit d'abord
de réactiver les structures nées du dernier mouvement pour préparer
et organiser la mobilisation.
Il faut regrouper ceux qui n'acceptent pas le " diagnostic partagé ".
Du mouvement lui-même pourront naître de réelles structures
démocratiques représentant les travailleurs en lutte. Le mouvement
de mai-juin et son échec nous montre à quel point l'émergence
de telles structures sont la condition même d'une riposte d'ensemble,
posant le problème d'une autre répartition des richesses et donc
d'un contrôle des salariés sur la marche de la société.
De la démocratie dans la lutte viendra l'énergie qui permettra
de mettre un coup d'arrêt à l'offensive du patronat et du gouvernement.
Denis
Seillat
Le
combat démocratique pour la liberté des femmes n'a d'autre légitimité
que lui-même
La loi " encadrant,
en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues
manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges
et lycées publiques " a été voulue par le
gouvernement. Après l'annonce par Chirac en juillet 2003 de la création
d'une commission sur la laïcité, suivie de celle par Sarkozy d'un
projet de loi sur l'interdiction du port du voile à l'école, le
rapport de la Commission Stasi en décembre, la loi a été
adoptée par une majorité UMP-PS le 10 février à
l'assemblée nationale.
Du côté des partis institutionnels, on se félicite de ce
qui serait une victoire de la démocratie témoignant de la bonne
santé des valeurs de la république. Du côté des mouvements
laïques et progressistes, la loi est comprise comme un levier pour aider
les jeunes filles qui refusent de porter le voile à s'y opposer. Les
enseignants, d'après un sondage CSA pour le Monde et La Vie du 5 février,
sont à 75 % favorables à la loi. Bien que 91 % d'entre
eux disent n'avoir aucune élève voilée dans leur classe,
eux aussi cherchent des points d'appui pour s'opposer à la dégradation
des conditions d'enseignement. Les militantes de " Ni putes, ni
soumises " qui ont contribué par leur marche contre les
ghettos à lever un coin du voile sur la situation des femmes des cités,
se sont prononcées pour la loi dans le souci de mettre un coup d'arrêt
à l'influence des islamiques dans les quartiers les plus défavorisés.
Pour sa porte-parole, Fadéla Amara, " La loi reste le meilleur
moyen de protéger les filles qui ne veulent pas le porter [le voile],
mais elle n'aura de conséquences que si on lutte contre les discriminations,
le chômage, l'exclusion sociale dans les cités, qu'il y ait un
vrai travail de terrain ".
D'autres, au nom de la stigmatisation de la population immigrée à
laquelle la loi peut conduire, affichent une tolérance inquiétante
vis-à-vis du port du voile.
Le mouvement ouvrier est tout naturellement dans le camp du combat des femmes
contre le port du voile, instrument d'oppression et signe de leur soi-disant
infériorité. Notre solidarité est totale vis-à-vis
de toutes celles qui refusent de se plier à cette régression sociale,
quels qu'en soient les justificatifs. La liberté de choisir sa vie, ses
relations humaines, sa sexualité, le recours à la contraception
ou à l'IVG, est partie intégrante du combat pour la dignité
et l'égalité entre les femmes et les hommes.
Mais la loi votée ne représente pas une avancée du droit
des femmes dont il n'a pas jamais été question dans les débats
qui ont précédé son adoption. Elle répond à
d'autres objectifs : prolonger le consensus dit républicain au profit
du gouvernement Chirac-Raffarin. Et elle peut avoir des effets pervers en contribuant
à jeter de l'huile sur le feu de la division entre Français et
immigrés, en donnant des armes aux prétentions des intégristes
de dévoyer la révolte des jeunes filles et des femmes immigrées
sur le terrain religieux.
La loi permet
à Chirac d'apparaître comme le défenseur de la laïcité
après avoir joué le rôle de sauveur de la république
le 5 mai 2002
Dans son offensive contre les droits du monde du travail et les droits des femmes,
le gouvernement Chirac-Raffarin bénéficie de l'absence d'une opposition
parlementaire des partis de gauche. Discrédités par leur participation
dans les gouvernements de cohabitation, prisonniers de leur vote au deuxième
tour des Présidentielles le 5 mai 2002, ils n'ont pas de politique de
rechange à opposer à celle de la droite ; ils n'ont que des appétits
pour revenir aux affaires en 2007.
Le vote de la loi sur la laïcité en est une nouvelle illustration.
Chirac, au moment où il est rattrapé par les affaires à
travers la condamnation de Juppé, peut se prévaloir d'avoir à
nouveau réussi à unir derrière lui les partis de l'ex-gauche
plurielle.
C'est Chirac qui a voulu la loi, c'est Raffarin qui a ouvert le débat
au Parlement en lieu et place de Ferry, discrédité. Le jeu de
rôles a été orchestré en y intégrant le retour
de Juppé, après sa condamnation à 18 mois de prison avec
sursis et dix ans d'inéligibilité le 30 janvier. Celui-ci a lancé
un appel -ovationné par les députés UMP- " à
dépasser les clivages partisans. Parce qu'après tout, sur tous
les bancs de cette assemblée, nous éprouvons le même attachement
à la république et à ses valeurs fondamentales ".
Et l'intervention de Fabius pour le PS, juste après celle de Juppé,
a recueilli les applaudissements des députés UMP lorsqu'il a déclaré
: " la foi ne peut être supérieur à la loi ".
Chirac, dans son discours télévisé du 17 décembre,
dans sa déclaration au Conseil des ministres du 28 janvier, avait pris
la posture du défenseur de la laïcité et du respect de l'égalité
républicaine dont l'école serait le creuset, en prétendant
vouloir " faire vivre l'égalité des chances,
la stricte égalité entre les hommes et les femmes, lutter contre
les discriminations, pour l'intégration ".
Les velléités des députés socialistes de ne voter
la loi qu'à condition que leurs trois amendements, à la marge,
soient adoptés, n'ont pas résisté longtemps. Celui sur
une évaluation de la loi d'ici un an accepté, ils ont préféré
renoncer à celui sur l'expression de " signe visible "
plutôt que " signe ostensible " contenu dans la loi.
Jean-Marc Ayrault, président du groupe PS, s'est dit " fier
d'avoir créé un rapport de force politique qui a fait bouger y
compris le président de la République ". Parlant
d'une loi pour " l'émancipation sociale de nos concitoyens
issus de l'immigration et la place de l'islam dans la république ",
il s'est prononcé pour que le culte musulman, à égalité
avec les autres religions, " ait le droit de s'exercer dans la
dignité ".
Tout un programme où la défense des religions prend le masque
de la défense de la laïcité, en toute cohérence, il
est vrai, avec les limites mêmes de la laïcité que la bourgeoisie
a toujours su plier à ses intérêts. Les valeurs de la république
font bon ménage avec le financement des écoles privées,
le statut particulier en Meurthe et Moselle,
et les remises en cause
des droits des femmes dont la liberté à disposer de leur corps
n'est jamais acquis, comme l'amendement Garraud l'a récemment montré.
Quant au Parti communiste, les débats parlementaires ont été
une occasion supplémentaire d'apporter la démonstration que ses
divisions n'étaient conditionnées que par les intérêts
de son appareil. Marie-Georges Buffet et Alain Bocquet ont voté contre
la loi, suivis par douze députés ; sept autres ont voté
pour et Georges Hage s'est affiché aux côtés d'une jeune
femme voilée porte-parole d'un comité " pour le libre
choix " ! Quand le rédacteur de l'article intitulé
" les doutes ne sont pas levés " paru dans
l'Humanité du 10 février, écrit : " "la
main tendue" des socialistes l'aura [Raffarin] sans doute bien aidé
à trouver les voies d'un accord qui devrait lui permettre de donner au
texte les atours du 'large accord' tant recherché ", il ne peut
faire oublier que sa critique du PS vaut aussi pour son parti.
La loi est bien le signe ostentatoire de l'unanimité des partis issus
de la cohabitation, du PS à l'UMP en passant par le PS sans oublier l'UDF
et Bayrou qui, à l'inverse de ses proclamations, n'a fait que s'abstenir.
Une loi qui
stigmatise une partie de la population
Même si la loi en tant que telle n'est pas une loi raciste, elle risque
de créer des tensions favorables à l'extrême droite, tant
celle d'un Le Pen, que des intégristes islamiques. " L'extrême
droite et les islamistes sont les deux faces d'une même pièce,
indispensables les uns aux autres " a déclaré dans
Libération du 29 janvier, Chahdortt Djavann, d'origine iranienne,
contrainte de porter le voile dans son pays et auteure de Bas les voiles.
Loin de contribuer à renforcer le camp des progressistes et des femmes,
ses effets pervers, qui ont déjà servi à piéger
le débat en masquant la question de l'oppression des femmes, peuvent
être lourds de dangers.
Si à nouveau, Chirac se donne à bon compte une posture au-dessus
des clivages politiques, la politique de son gouvernement, en creusant les inégalités
sociales et en aggravant la politique sécuritaire, apporte du grain à
moudre à tous les tenants de l'ordre contre les plus pauvres. Au moment
où la loi Perben 2 fait des petits délinquants des criminels,
où les chiffres des reconductions à la frontière des immigrés
en situation irrégulière ont augmenté de 14,7 % sur
les onze premiers mois de l'année 2003, (selon les chiffres du Ministère
de l'Intérieur), Sarkozy se voit encouragé dans sa politique répressive.
Derrière sa rivalité avec Chirac se dessine un projet politique
où les fragiles frontières entre la droite chiraquienne et l'extrême
droite tomberaient. Déjà, les mouvements fondamentalistes ont
obtenu de sa part une reconnaissance avec la création du Conseil français
du culte musulman. Maniant la démagogie, il n'a pas hésité
à déclarer aux organisations musulmanes reconnues par son gouvernement :
" une telle loi risque de créer plus de problèmes
que d'en résoudre ". Face à la dégradation
de la situation dans les quartiers populaires désertés par les
services publics, dont les militants associatifs ou politiques sont bien impuissants
à contrecarrer l'évolution, il pourrait envisager de déléguer
aux organisations intégristes le pouvoir d'y faire une loi que parfois
elles font déjà. Sous couvert de gérer la question sociale
par le biais de la charité, elles feraient alors régner le pouvoir
du plus fort que la police leur déléguera si besoin.
Cette loi pourrait bien aussi rejeter une partie de la population immigrée,
notamment sa jeunesse, dans les bras des islamiques qui sont les pires ennemis
des libertés au même titre que l'extrême droite de Le Pen.
Encourageant le communautarisme, le repli sur soi, propageant des préjugés
faisant de la religion une identité, ils chercheront à utiliser
la loi comme un repoussoir pour attirer toutes celles et ceux que la société
rejette. Le contrôle sur les jeunes filles pourrait en sortir renforcé
si elles ne prennent pas elles-mêmes en main, avec les hommes, la défense
de leurs libertés.
Si nous n'avons, est-il besoin de le dire, aucune hostilité particulière
vis-à-vis de l'islam ni de ceux dont c'est la religion, nous n'oublions
pas que toutes les religions sont ennemies des femmes et du progrès social.
Nous combattons la religion en tant qu'instrument de domination des classes
bourgeoises qui les utilisent toutes, catholique, protestante, juive, musulmane,
ou bouddhiste pour soumettre et diviser.
Paul Lafargue, socialiste révolutionnaire du XIXème siècle,
rappelait : " un parti n'est révolutionnaire qu'à
la condition de révolutionner les têtes des femmes et des hommes
appelés à l'action, et de les affranchir de l'idéologie
de la classe dominante " [Enquête sur l'anticléricalisme
et le socialisme]
Prêter à l'islam un statut particulier de religion opprimée
ne peut aboutir qu'à nourrir la division au lieu d'encourager les luttes
communes pour changer la société. Ce n'est rien d'autre que dit
une femme marocaine, Souad, interviewée dans l'Humanité
du 3 février : " sommes-nous pour le droit à
un statut d'égale à égale [des femmes ] ou pour un statut
particulier envers celles qui sont issues de l'immigration ".
La
lutte pour les droits des femmes, partie intégrante de celle pour l'émancipation
sociale
Lutter de façon conséquente, consciente, organisée, pour
la défense des droits des femmes, c'est combattre le capitalisme sous
toutes ses formes, dans tous ces aspects et ses armes de domination idéologique
et morale dont les religions. Nous nous déterminons sur le terrain de
la lutte de classe réelle où les femmes sont les égales
des hommes, en mettant en avant ce qui unit. Tous les progrès sociaux
ont été imposés par les luttes ; nous ne pouvons faire
aucune confiance à ce gouvernement pas plus qu'à la loi qui prétend
défendre la laïcité pour être une protection. Le combat
militant de toutes celles et tous ceux qui sont partie prenante de la lutte
pour le progrès social est notre combat. A ce titre, nous sommes pleinement
solidaires des enseignants qui refusent de plier devant le port du voile et
peuvent être amenés à exclure des élèves qui
s'y refusent. Non au nom de la loi, même si elle peut leur servir, mais
pour donner vie aux idées émancipatrices et modernes de l'égalité
entre hommes et femmes.
Les leviers en sont la lutte sociale et politique, la solidarité du monde
du travail et de la jeunesse, pour faire reculer le fatalisme qu'engendrent
les rapports de domination. La lutte contre la résignation inclue la
lutte contre les préjugés religieux surtout s'ils servent à
justifier la violence contre les femmes.
La journée internationale de luttes des femmes le 8 mars sera l'occasion
de se retrouver au coude à coude, pour affirmer l'actualité urgente
de ce combat.
Valérie
Héas
Prendre le parti des " radicaux " exclus du PT !
Le 19 janvier,
à Rio de Janeiro, les député(e)s João Batista Araujo
dit " Babá ", João Fontes et Luciana Genro
ainsi que la sénatrice Heloísa Helena ont signé un manifeste
" Pour une gauche socialiste et démocratique ", confirmant
la volonté des " radicaux " exclus du Parti des travailleurs
à la mi-décembre de créer une nouvelle formation d'ici
le mois de juin.
La direction " pétiste " entend museler ceux qui
dénoncent la politique de contre-réforme libérale du gouvernement
de Luiz Inacio " Lula " da Silva : la position courageuse
arrêtée par Babá, João, Luciana et Heloísa
est une note d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui ne se résignent
pas à voir le PT et ses alliés imposer, l'une après l'autre
depuis un an, les mesures anti-ouvrières dictées par le FMI et
la Banque mondiale.
Le texte signé par les quatre élus et par des figures historiques
du PT estime que " le gouvernement Lula a choisi d'accomplir la
tâche à laquelle la social-démocratie institutionnelle s'est
consacrée dans un passé récent : faire au compte du grand
capital ce que la droite traditionnelle n'était pas en condition de faire. "
La conclusion s'impose d'elle-même : " Aussi avons-nous
le droit, pour ne pas dire l'obligation, ajoutent-ils, de construire
une alternative en terme de parti susceptible de remplir l'espace qui a été
abandonné. Une alternative qui soit un parti de lutte, contre le modèle
néolibéral et le gouvernement qui l'applique, de défense
des revendications et objectifs de la classe des travailleurs ; une alternative
démocratique et pluraliste, de masse et internationaliste, libre de tout
doctrinarisme ou esprit de secte, avec des mécanismes garantissant la
participation active des militants, le plein droit de tendance, un profond respect
envers les minorités et la liberté d'opinion. "
Des militants du rang comme des membres fondateurs du PT se sont publiquement
solidarisés de la démarche initiée par les " radicaux ".
Certains, à l'instar de militants de Rio et de Parana issus de Démocratie
socialiste, ont annoncé qu'ils refusaient " de rester une
minute de plus dans le parti ", à peine connues les mesures
disciplinaires prises à l'encontre de Babá, João, Luciana
et Heloísa. " Pour nous, il est temps maintenant "
titrent-ils, tranchant avec l'attentisme caractérisant la direction de
ce courant lié à la Quatrième internationale et à
la LCR depuis l'accession de l'ancien métallo à la magistrature
suprême.
L'analyse des militants de Rio et de Parana est lucide ; leur position conséquente :
" ces expulsions envoient [
] un clair message qu'aucun type
de divergences politiques de la part de ceux qui restent dans le parti ne sera
toléré. Dès lors, nous nous considérons aussi expulsés
du parti. " C'est l'évidence. Demeurer au PT deviendra
de plus en plus difficile pour toutes celles et tous ceux qui contestent le
ralliement de la majorité entourant Lula au social-libéralisme,
sinon bien sûr à ménager la direction " pétiste "
ou pire à taire ses désaccords.
Une année après le remplacement de Fernando Henrique Cardoso par
Luiz Inacio " Lula " da Silva à la tête du
Brésil le doute n'est plus de mise sur la nature du gouvernement " pétiste ".
Les réformes de la prévoyance et de la fiscalité ou l'austérité
qui frappe tous les budgets attestent suffisamment de son caractère bourgeois
et réactionnaire. Nulle surprise de ce côté. Pour s'assurer
la victoire à la Présidentielle, Lula n'avait pas hésité
à rallier le Parti libéral (PL), une formation de droite. En choisissant
comme futur vice-président le sénateur José Alencar, membre
de PL, un ex-dirigeant de la Confédération nationale de l'industrie,
un milliardaire à la tête d'une société employant
près de 20 000 salariés et au chiffre d'affaires de plus de 320
millions de dollars, Lula signifiait explicitement sur quelle classe il entendait
s'appuyer.
Sa majorité parlementaire s'est depuis sa victoire naturellement élargie
à droite.
De ce point de vue, le remaniement ministériel décidé par
Lula le 23 janvier est un non-événement. Les deux maroquins confiés
au Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) sanctionnent
le soutien parlementaire sans faille apportée à Lula par le PMDB
lors du vote des deux contre-réformes libérales phares, celle
de la prévoyance et celle de la fiscalité. Le PMDB est avec 78
élus le deuxième parti à la Chambre des députés
et avec 22 représentants la première formation du Sénat
que préside son leader, l'ancien chef de l'État, José Sarney.
L'ouverture de la coalition gouvernementale à ce parti assure " une
gouvernabilité tranquille du pays ", dixit Lula.
L'ancien métallo fait très exactement ce qu'il a dit et redit
tout au long de la campagne présidentielle, ni plus ni moins. Partant,
on comprend d'autant moins l'allant de la gauche du PT, notamment de DS qui
entend représenter son aile radicale, et qui, malgré le bilan
de Lula et de son équipe, mise encore sur les supposées contradictions
qui traverseraient le gouvernement ! Le débat sur " les
deux âmes du gouvernement Lula " est tranché, et
ce, plutôt deux fois qu'une. Les contre-réformes, l'austérité,
les exclusions : tout dans la situation le confirme. La position de DS était
déjà intenable, il y a un an, alors que Lula misait sur un compromis
avec les représentants des couches les plus réactionnaires de
la bourgeoisie brésilienne plutôt que de s'en remettre à
la mobilisation des masses ; revendiquer, aujourd'hui, une simple " réorientation "
de la politique du gouvernement Lula est une démission devant ses responsabilités.
La bataille perdue par la classe ouvrière brésilienne cet été
sur les retraites souligne l'urgence pour les révolutionnaires d'une
lutte pieds à pieds pour redonner au mouvement ouvrier une expression
autonome, indépendante de la bourgeoisie. Fort de ses liens historiques
avec la Centrale unique des travailleurs (CUT), le PT a pu amortir la contestation
et négocier un ralliement du mouvement à Lula, sans dommage pour
ses projets réactionnaires. En tirer toutes les leçons est vital.
Le gouvernement " pétiste " compte pousser son avantage
et prépare déjà après la privatisation, début
février, de la Banque de l'État du Maranhão (BEM) celle
des trois autres établissements publics. Permettre à la classe
ouvrière de retrouver son indépendance de classe est la priorité
pour tous les révolutionnaires du Brésil, et cela passe inévitablement
dorénavant par une rupture avec le parti assurant le rôle de courroie
de transmission du gouvernement : le PT.
Réarmer le prolétariat des villes et des campagnes est une tâche
dont aucun courant révolutionnaire ne peut s'affranchir, sinon à
perdre son âme. L'attitude de la direction de Démocratie socialiste
est malheureusement désarmante. Miguel Rosseto, membre de DS, participe
au gouvernement Lula malgré la présence de ministres de droite,
malgré les contre-réformes, malgré les exclusions visant
les révolutionnaires du PT. Que faut-il donc pour amener la direction
de DS et son ministre Rosseto à faire marche arrière ?
Les positions arrêtées lors de la Coordination nationale de DS
à São Paulo le 7 février 2004 annoncent le pire.
La résolution adoptée comporte une " évaluation
critique de l'expérience de presque une année de gouvernement
dominé par le PT, sur l'impact de cette expérience sur les mouvements
sociaux et sur le PT, sur les débats stratégiques ouverts, aussi
bien par rapport aux alternatives programmatiques que par rapport à la
question décisive de la construction partidaire au Brésil ",
mais sans en tirer d'autre conclusion. Significativement, la présence
de Miguel Rosseto à la tête du Ministère du développement
agraire n'est pas même mentionnée, moins encore le bilan de la
réforme agraire : à peine 10 000 familles installées
sur les 60 000 initialement prévues en 2003 ; une explosion
du nombre des attentats contre les sans-terre, etc. DS est, en revanche, autrement
démonstrative dès qu'il s'agit de qualifier l'initiative des radicaux
de créer un nouveau parti, qu'elle taxe de " projet sectaire ".
Elle demande, de surcroît, à tous ceux qui s'engagent auprès
de Babá, João, Luciana et Heloísa " de renouer
les liens avec notre courant, en arrêtant de se compromettre dans la formation
de ce nouveau parti ", s'empressant " d'expliquer
à l'ensemble du Parti des travailleurs que les propositions, attitudes
et paroles de ces camarades qui ont démissionné du PT et qui militent
pour la construction d'un nouveau parti ne représentent pas les membres
de la tendance Démocratie socialiste ". Qui se compromet ?
Nous, nous sommes pleinement solidaires des militants de Démocratie socialiste
de Rio et de Parana - fusent-ils une poignée comme le dit la direction
de DS - ; nous nous plaçons résolument aux côtés
de toutes celles et de tous ceux qui refusent de cautionner la politique de
Lula et du PT. Les diviseurs, ce sont ceux qui affaiblissent le regroupement
en cours à la gauche du PT. Ceux qui " renoncent à
l'expérience de la construction d'un parti de masses, socialiste et démocratique ",
contrairement à ce que dit la direction de DS, se trouvent parmi ses
militants préférant perdre les avantages que les positions acquises
par le PT dans l'appareil d'État assurent plutôt que de renier
leur combat pour un Parti des travailleurs, une arme pour la lutte de classe.
Il y a loin entre le processus amorcé avec le manifeste " Pour
une gauche socialiste et démocratique " et la création
du nouveau parti. De nombreux obstacles subsistent, à commencer par Lula
et le PT qui bénéficie au sein de la classe ouvrière brésilienne
du prestige accumulé dans les années 70 contre la dictature. Nous
avons évoqué la division des révolutionnaires qui dessert
l'entreprise. Les difficultés sont également politiques.
(Re)définir un projet révolutionnaire n'est pas plus simple au
Brésil qu'en France. L'antilibéralisme et l'anticapitalisme remplacent
subrepticement là-bas comme ici les références à
la révolution. Le texte programmatique qui ouvre la discussion " Pour
une gauche socialiste et démocratique " laisse ainsi pendante
toute une série de questions stratégiques qu'il s'agit dorénavant
de débattre et de préciser, par exemple le " socialisme
dans la démocratie comme objectif stratégique, explicite et permanent "
revendiqué par Babá, João, Luciana et Heloísa.
Le rapport à l'État apparaît comme un des éléments
fondamentaux pour comprendre comment un mouvement d'émancipation comme
le PT a été détourné, au profit de quelques apparatchiks,
du combat du plus grand nombre. La création du PT en 1980 représentait
une avancée importante dans l'organisation d'un mouvement ouvrier indépendant
de la bourgeoisie, prenant pleinement confiance de sa force dans la lutte de
classe. Malheureusement, à défaut d'un programme politique clair
et cohérent, s'appuyant sur une organisation réelle et militante
des travailleurs, le PT a privilégié sa participation au pouvoir
dans les mairies et les régions jusqu'à son intégration
finale à l'appareil d'État. Réapprécier cette histoire
pour n'en retirer que le meilleur est une tâche aussi nécessaire
que difficile.
Ce débat ne connaît pas de frontière.
Serge
Godard
Notes de lecture : " Les casseurs de l'Etat social " de Michel Husson
La découverte, 6,40 euros.
Ce livre militant
vient à point nommé fournir des arguments dans le combat contre
l'offensive du gouvernement et du patronat contre la sécu, les étayer.
Michel Husson nous montre comment, après les réformes des retraites
et de la décentralisation, la santé est maintenant visée
à travers la réforme que prépare le gouvernement, sous
la pression incessante du Medef. Cette " avalanche de réformes "
constitue " un projet de déconstruction systématique "
et exprime " un projet bien plus cohérent qu'il ne se présente
lui-même ", tout en s'accompagnant d'une prise de conscience
accélérée de cette offensive cohérente et systématique
dont les mouvements sociaux du printemps et de l'été 2003 ont
été l'expression.
Le livre a pour objectif de montrer qu'il s'agit " partout en Europe
de réduire autant que faire se peut les dépenses socialisées "
(financées par l'impôt ou la cotisation sociale) : retraite, santé,
chômage
La première partie fait un retour en arrière sur la réforme
Fillon et la liquidation des retraites pour montrer ensuite comment le même
scénario est en train de se reproduire avec la réforme programmée
de l'assurance-maladie. Husson revient sur les arguments qui ont servi à
justifier la réforme des retraites, en quoi la réalité
est très loin des scénarios catastrophes de la propagande gouvernementale.
Quant à tous ceux qui nous avaient vanté les miracles de la capitalisation
à l'époque de l'euphorie boursière, ils ont déchanté,
l'effondrement des bourses ayant entre temps balayé les illusions. Et
Husson de nous rappeler ce qu'il est bon à tout travailleur de savoir,
que " cela montre que la raison n'est pas toujours du côté
de la " science " officielle, dont la morgue et la condescendance
ne doivent pas impressionner ".
Il nous rappelle ce que chacun a pu vérifier à travers le large
mouvement et les grèves du printemps contre la réforme des retraites :
le problème de la protection sociale est bien celui de la " répulsion
postulée (du patronat et du Medef) à l'égard des prélèvements
obligatoires ", autrement dit de la lutte acharnée du patronat
pour se soustraire le plus possible au paiement des cotisations sociales, qui
constituent une part des salaires. Patronat et gouvernement ont cherché
par tous les moyens, nous dit Michel Husson, à occulter " le
débat
qui porte sur la répartition des revenus, à
commencer par le bilan que l'on peut tirer de deux décennies de libéralisme ".
Il rappelle qu'au cours des vingt dernières années, la part des
salaires a reculé de 8 points et le profit a augmenté d'autant,
capté presque exclusivement par la sphère financière, et
qu' " il n'était donc pas interdit d'imaginer que l'on puisse
toucher au sacro-saint partage entre salaires et profits. ".
A l'aide de données chiffrées précises, il montre que " le
patronat s'est installé dans une logique de baisse tendancielle de la
part salariale (salaires directs et cotisations). Mais la part qui revient aux
salaires directs a déjà été ramenée à
un niveau historiquement bas, qu'il devient difficile de faire baisser encore
; c'est donc dorénavant les cotisations sociales qui doivent contribuer
au recul de la part salariale globale. "
L'analyse des causes de la faillite de la protection sociale comme la lutte
du patronat pour baisser toujours plus le coût du travail éclaire
celle des solutions avancées par les " réformateurs "
non libéraux pour son financement.
Husson fait la critique de ceux qui proposent d'élargir le financement
en taxant une part des profits ou des revenus financiers, en instaurant une
sorte de taxe Tobin sur les transactions boursières. C'est une idée
qui pourrait aller de soi, mais Husson montre que cette solution, que nous n'excluons
pas par principe, est contraire aux intérêts des travailleurs et
amènerait même de nouvelles régressions. Car " c'est
oublier que la finance a prospéré sur le gel des salaires "
et que les profits comme la valeur des actions grimpent proportionnellement
aux licenciements et à la baisse du coût du travail.
Quelles que soient les solutions envisagées par les " réformateurs "
du système de protection sociale (recours à l'impôt, élargissement
de l'assiette, taxation des profits), sur le fond, nous dit Michel Husson, cela
" revient à admettre que le coût du travail est trop
élevé et qu'on doit en financer une partie de manière détournée,
autrement que par le salaire
Finalement, le salaire est le meilleur "
impôt " sur les revenus financiers
"
Il n'oublie pas de rappeler que l'introduction d'impôts ou de taxes s'est
faite dans le cadre de " l'accompagnement social-libéral "
de la gauche plurielle, inauguré en 90 par Rocard avec l'instauration
de la CSG qui avait entamé l'évolution vers la fiscalisation.
La CSG a compensé en partie la baisse des cotisations sociales, drainant
aujourd'hui des recettes supérieures à l'impôt sur le revenu.
Les cotisations ne représentent plus que 57 % des ressources de
la sécu contre 80 % avant 95.
On souscrit à cette argumentation mais on peut s'interroger s'il est
très pertinent de prendre au premier degré les propos de Franklin
D. Roosevelt contre les partisans de l'impôt cités par Michel Husson :
" Je
suppose que vous avez raison sur un plan économique, mais le financement
n'est pas un problème économique. C'est une question purement
politique. Nous avons instauré les prélèvements sur les
salaires pour donner aux cotisants un droit légal, moral et politique
de toucher leurs pensions
Avec ces cotisations, aucun fichu politicien
ne pourra jamais démanteler ma sécurité sociale. ".
Dans l'esprit de Roosevelt ne s'agissait-il pas plutôt de construire un
compromis social entre la bourgeoisie et les travailleurs comme le fit De Gaulle
à la Libération ?
Les réformes des retraites comme de la sécu montrent que " le
projet néolibéral va beaucoup plus loin qu'un simple problème
de financement et qu'il entend démanteler l'Etat social dans son ensemble ".
Cet Etat social était le résultat d'un rapport de force entre
les classes, de concessions obligées faites par la bourgeoisie et qu'aujourd'hui
elle remet en cause.
Michel Husson définit
ensuite les grandes lignes de la réforme de l'assurance-maladie prévue
pour la fin du semestre, en nous montrant comment la part du salaire sera fortement
diminuée dans son financement au profit des assurances privées
qui vont se tailler la part du lion.
La nouvelle assurance-maladie reposerait sur trois niveaux :
- la couverture universelle pour les plus pauvres, assurée par les pouvoirs
publics
- une CSG déductible qui se substituerait aux cotisations sociales (salariales
et patronales) et financerait un " panier de soins " défini
chaque année par le Parlement. Hors du panier, le droit à la santé
n'est plus universel !
- les assurances complémentaires privées pour les autres dépenses
de santé, auxquelles n'accèderont que ceux qui en auront les moyens.
" L'Etat social se trouve pris en tenaille entre l'assistance et
la marchandise ", dans le sens de son rétrécissement,
la porte étant largement ouverte à l'assurance privée,
puisque le soin hors panier ne sera plus remboursé du tout. C'est la
même logique de pression du patronat pour baisser les salaires.
Husson nous montre que ces objectifs sont cohérents à l'échelle
de l'Europe. " Ils relèvent de la volonté concertée
des Etats qui mettent en uvre les politiques libérales à
l'échelle des nations et aussi des institutions européennes ".
Il est d'ailleurs significatif que la constitution européenne remette
en cause les droits, préférant parler d'aides.
La dernière
partie pose le problème de l'alternative aux projets libéraux,
pour " dépasser le social-libéralisme ".
Husson la présente comme étant d'une " simplicité
biblique : ou bien la société choisit d'approfondir la logique
de solidarité qui avait porté la construction de l'Etat social,
ou bien elle se rétracte sur une logique marchande individuelle. ".
Cette alternative, nous dit-il, relève du possible. " Dans
le domaine des droits sociaux, l' " alternative " existe même
depuis longtemps puisqu'il suffirait de reprendre le cours de la socialisation
interrompu et de le pousser jusqu'à sa logique ultime, qui implique une
redéfinition radicale des buts et des moyens ". Jusqu'où
pousser cette logique ultime ? On regrette que Husson n'en dise pas plus
et s'arrête aux portes de la propriété et de sa remise en
cause qui s'inscrit inévitablement dans la confrontation permanente qu'il
décrit tout au long de son livre entre le capital et le travail.
Les deux alternatives, logique de solidarité ou logique marchande individuelle,
ont un contenu social. La lutte pour défendre ses droits implique nécessairement
pour le monde du travail la remise en cause de la propriété privée
capitaliste. A travers l'offensive libérale qu'elle mène contre
le monde du travail, la bourgeoisie s'approprie une part croissante de la richesse
créée par le travail. Se la réapproprier exige de s'en
prendre directement à la propriété. " Par
certains côtés, écrit Michel Husson, une telle société
est à portée de main, au moins dans les pays développés
- on peut même considérer que la trajectoire de l'Etat social y
conduisait presque naturellement " et que " l'important,
c'est au fond la qualité de la délibération démocratique,
aujourd'hui mise à mal par les effets de la mondialisation et par les
modalités institutionnelles de la construction européenne. ".
" Toute socialisation passe par l'intervention publique, celle
de l'Etat au sens le plus large ", oui, mais quel Etat ?
L'étatisme, instrument de domination et de défense des intérêts
des classes possédantes, serait " une socialisation sans
démocratie ", nous dit Michel Husson, oui, mais comment
introduire ou imposer une réelle démocratie ?
" Cette esquisse est-elle trop révolutionnaire ? "
Interroge-t-il, pour répondre en nous renvoyant à Keynes :
" Il suffit après tout d'être aussi révolutionnaire
que Keynes - qui ne l'était guère- et de préconiser avec
lui l' ' euthanasie des rentiers' ou la 'socialisation de l'investissement' "
Certes, mais justement cela nécessite peut-être une véritable
révolution sociale. L'Etat dit social ne peut se transformer de lui-même,
" naturellement ", en instrument de la socialisation.
N'est-ce pas le raisonnement du réformisme à ses origines au sein
de la social-démocratie que de prétendre à une telle possibilité
de transformation de l'Etat social, grâce à la démocratie,
en instrument de socialisation ? Une des leçons essentielles de
l'histoire des luttes du mouvement ouvrier et, en particulier, de ces deux dernières
décennies, n'est-elle pas l'impossibilité d'une transformation
presque naturelle ?
C'est en réalité un rapport de force qui se négocie et
pour la classe des salariés il n'y aura rien d'acquis tant que survivra
la propriété privée capitaliste. C'est dire aussi l'ampleur
de la confrontation que le mouvement social a devant lui. Il a la force de la
gagner s'il sait voir l'adversaire en toute lucidité, ce à quoi
contribue de façon fort utile, indépendamment des questions qu'il
laisse en suspens, le livre de Michel Husson.
Catherine
Aulnay