Elections européennes : affirmer l'unité et l'indépendance politique du monde du travail
La
campagne des élections européennes est ouverte. Elle commence
encore plus en creux que la campagne des élections régionales
tellement les partis institutionnels sont divisés et en porte-à-faux
sur la question de l'Europe. Les grandes généralités tiennent
lieu de programme à la droite comme à la gauche, l'une et l'autre
engagée dans la même politique au service de la construction de
l'Europe des multinationales et de la finance. La droite rêve sans y croire
de relativiser son désaveu aux Régionales, le PS de confirmer
son succès en essayant de faire oublier sa politique passée au
nom d'une " Europe sociale ", nouveau mythe électoral
du social-libéralisme.
L'enjeu du point de vue des intérêts des classes populaires est
de confirmer la sanction du gouvernement du 28 mars dernier en rejetant une
politique soumise aux intérêts du patronat que ce soit la droite
ou la gauche qui la mène, ici, ou au niveau de l'Europe.
Face à l'ensemble des forces politiques qui s'inscrivent dans le cadre
du système capitaliste, du règne de la propriété
privée, des Etats nationaux et des frontières, nous voulons tracer
une autre perspective politique, en rupture avec ce système économique
et social, ses institutions, celle d'une politique indépendante, unitaire,
internationaliste pour la défense des intérêts des travailleurs.
L'enjeu de ces élections est que le pôle d'extrême gauche
porteur de cette perspective autour de l'axe LCR-LO s'affirme avec le plus de
force possible.
Les électeurs de gauche et des classes populaires ont voulu lors des
élections régionales effacer le vote du 5 mai 2002. Contre Le
Pen, ils avaient voté Chirac, contre la droite et le gouvernement Chirac-Raffarin,
ils ont voté pour le PS. Ce vote de sanction et de rejet démontre
l'illégitimité du gouvernement mais il n'est en rien une approbation
de la politique passée de la gauche plurielle et encore moins un vote
d'adhésion à un projet politique que nous connaîtrons au
plus tôt
après les congés d'été !
Oui, ce gouvernement est illégitime et nous exigeons avec l'ensemble
des salariés l'abrogation des lois Fillon sur les retraites, l'arrêt
de la privatisation d'EDF-GDF, le retrait du projet Douste-Blazy sur l'assurance
maladie
Le gouvernement dit avoir entendu le message des électeurs lui qui n'avait
pas su entendre celui du mouvement du printemps dernier, mais Chirac et ses
ministres ne cherchent qu'à gagner du temps, le temps d'une élection.
Ils ne reculent sur rien d'essentiel, gardent le cap des réformes en
tentant d'esquiver le mécontentement croissant pour, les élections
passées, relancer l'offensive des attaques contre les salariés
et la population.
Il est clair que la sanction n'a pas été suffisante.
La sanction du 28 mars n'a pas été suffisante parce que les dirigeants
du PS ont tout de suite déclaré qu'ils ne voulaient pas de crise.
Ils attendent 2007 en opposants loyaux vis à vis de la droite et
du patronat.
Mais les retraités, les chômeurs, les précaires, les recalculés,
les menacés de licenciement, l'ensemble des salariés qui voient
leur niveau de vie baisser, les jeunes à l'avenir bouché, les
femmes sur lesquelles le recul social pèse doublement, ne peuvent attendre.
Et ils n'ont aucune confiance à donner à cette opposition qui
ne conteste la politique de la droite et du Medef que le temps des élections.
N'est-ce pas elle qui a commencé à mener l'offensive qu'accentuent
Chirac-Raffarin contre nos acquis sociaux sous le gouvernement Jospin dans le
cadre de la construction de l'Europe de la finance, de la BCE, l'Europe des
profits, celle des Schröder, Berlusconi, Aznar
Ensemble, ils se préparent à imposer aux travailleurs et aux peuples
une Constitution qui prétend, sans rire, donner à l'économie
de marché, au règne de la propriété privée,
à la tyrannie de la finance une portée universelle.
Nous voulons une Europe des droits sociaux, de la démocratie et de la
paix.
Contre l'Europe des profits et de la concurrence, nous voulons l'Europe de la
solidarité et de la coopération.
Cette Europe ne pourra naître que la mobilisation des travailleurs et
des peuples pour faire valoir leurs droits et imposer leur contrôle sur
la marche de l'ensemble de la société. Les listes LCR-LO entendent
uvrer au niveau de l'Europe au regroupement de tous ceux qui se reconnaissent
dans cette perspective.
Par delà les frontières, héritage du passé, les
travailleurs ont les mêmes intérêts.
Le parti nouveau dont le monde du travail a besoin et dont nous nous voulons
les porte-parole s'inscrit dans la perspective d'Etats unis socialistes d'Europe.
Ainsi, notre campagne combine le rejet de Chirac-Raffarin et de leur politique,
le refus d'amnistier ou de cautionner les différents partis de l'ex-gauche
plurielle pour leur politique passée ou à venir, avec la dénonciation
de l'Europe du capital dans l'affirmation de l'unité et de l'indépendance
du monde du travail autour d'une politique internationaliste.
Les enjeux des Européennes s'inscrivent dans la continuité de
la bataille politique que nous avons mené aux Régionales. A cette
occasion, il n'a pas manqué de commentateurs pour discourir sur l'échec
des listes unitaires d'extrême gauche.
Certes, les résultats électoraux ne sont pas sans importance,
ils sont l'expression déformée des rapports de force politiques
et sociaux, mais ce n'est pas notre seul critère pour juger de la justesse
de notre politique, de nos succès ou de nos échecs.
Alors bien sûr il est nécessaire de prendre la mesure de nos limites
qu'indiquent les scores électoraux, des difficultés devant lesquelles
se trouvent nos deux organisations pour dépasser une longue histoire
parallèle quoique jalonnée de périodes d'unité.
Les divergences passées n'étaient pas anodines, loin s'en faut,
mais aujourd'hui elles n'ont plus le même contenu, la campagne des Régionales
en témoigne.
Et il nous semble que le fait que nous soyons capables, après les Régionales,
de porter dans la campagne des Européennes, les perspectives internationalistes
créent les conditions de rapprochements ultérieurs sur le terrain
des luttes et de la construction d'un nouveau parti.
Les élections régionales ont révélé et l'écho
rencontré par notre politique et, dans le même temps, les limites
d'une extrême-gauche divisée encore incapable de s'affirmer comme
parti.
Créer les conditions pour de nouveaux rapprochements est aussi un enjeu
de ces élections. Ce dernier est en fait la déclinaison des enjeux
généraux, leur conséquence logique, la nécessité
d'affirmer l'unité de ceux qui tournent le dos à la collaboration
de classe, au social-libéralisme en renouant avec l'internationalisme
du monde du travail.
Les multiples meetings et réunions de la campagne en seront l'occasion,
la fête de Lutte ouvrière, le meeting du Zénith
Il est évident que plus notre campagne aura d'écho, plus les voix
que nos listes recueilleront seront nombreuses, plus ces élections seront
un pas vers l'unité des révolutionnaires.
Mais la nécessité de travailler à cette unité résulte
de besoins objectifs bien plus profonds, les besoins même du mouvement
social, des luttes.
Alors que le mécontentement social s'accroît, l'apathie, la routine
des grandes confédérations syndicales, des appareils, leur impuissance
à contester la politique du patronat, leur acceptation de la politique
des réformes, apparaît pleinement comme un obstacle sur le chemin
de la mobilisation.
Elles sont politiquement dominées par la politique du patronat, parce
qu'elles ont depuis longtemps abandonné une politique de classe pleinement
indépendante. De plus en plus nombreux sont ceux qui en prennent conscience,
ils ont besoin d'une politique comme d'un cadre ouvert et démocratique
pour militer, se former, échanger leurs expériences, participer
à l'élaboration de leurs interventions.
C'est cette perspective d'indépendance de classe dont les listes LCR-LO
sont porteuses, et aussi, comme l'écrit la profession de foi, celle d'une
force nouvelle représentant les intérêts du monde du travail.
Les résultats électoraux indiqueront un rapport de force, ils
donneront la mesure des acquis du mouvement révolutionnaire, malgré
ses divisions, ses erreurs, à l'issue de plus dix années de transformations
économiques, sociales et politiques, les progrès accomplis au
sein du monde du travail. Ils donneront aussi, soyons en sûr, la mesure
des tâches que nous avons devant nous pour faire du mouvement révolutionnaire
un véritable mouvement de masse.
C'est bien le défi qu'il nous faut relever.
Yvan
Lemaitre
A travers les difficultés que rencontre la mobilisation, une conscience nouvelle se forme
" Soleil et lutte de classe " titrait le Figaro lundi
matin à propos de Cannes. Et de toute évidence, la lutte de classe
s'est imposée à Cannes, la lutte d'une fraction de travailleurs
parmi les plus exploités, les femmes de ménage des prestigieux
palaces, les salariés précaires du Carlton, rejoints depuis par
ceux du Hilton, du Gray d'Albion et du Magestic
Encouragés par
la lutte des intermittents qui sont devenus de fait, par leur ténacité,
les porte-parole de tous les précaires, les salariés des hôtels
de luxe de la Croisette sont descendus dans la rue pour dénoncer leurs
conditions de travail, la précarité et les salaires de misère,
accompagnés en musique par des intermittents... Et s'ils n'ont pour le
moment obtenu que " l'ouverture de négociations "
et le paiement de leurs jours de grève, comme l'a dit un de leurs porte-parole,
" il y a un avant et un après la grève des palaces ".
Haut lieu des smokings, des robes du soir et du mépris de classe, Cannes
est devenu à l'occasion du festival un lieu de lutte pour ceux qui font
tourner tant les palaces que les films. Une lutte qui a gagné la sympathie
et la solidarité de l'ensemble des salariés, dont ceux de la presse
qui avaient pris place au premier rang de la manifestation de samedi et qui
ont été violemment pris à partie par les CRS. Des journalistes
ont témoigné aux journaux télévisés de leur
solidarité avec leurs collègues agressés mais aussi avec
le combat des précaires. Et la direction de FR3 s'est sentie obligée
de porter plainte contre la police.
Sous l'il des caméras, le festival de Cannes affiche, grâce
aux luttes des précaires, la brutalité des rapports de classes
et l'émergence d'une conscience nouvelle des opprimés qui osent
affirmer leur bon droit et exiger leur dû.
Négociations
des directions syndicales pour une " réforme indispensable "
Ces luttes et leur vitalité ne rendent que plus voyants la pesanteur
et l'immobilisme des directions des confédérations syndicales
qui multiplient les rendez-vous, les " entretiens bilatéraux "
tant avec les ministres qu'entre bureaucrates. Thibault a ainsi consulté
à tout va et a laissé planer le doute au maximum avant d'annoncer
une journée nationale de manifestations le 5 juin à l'appel de
la CGT, de la FSU, de l'UNSA, à laquelle s'est joint le Groupe des 10.
Les " retrouvailles officielles " entre Thibault
et Chérèque ont par ailleurs été savamment médiatisées
au moment où la CFDT indiquait vouloir " attendre les positions
concrètes du gouvernement ". Depuis, Chérèque
a précisé sa pensée : il trouve les " propositions
de réforme " de Douste-Blazy " insuffisantes ".
Quant à Thibault, perspicace, il déclarait le matin des déclarations
de Douste : " On voudrait proposer des mauvaises choses dans
ce domaine qu'on ne s'y prendrait pas autrement "
Mais la CGT, la FSU et l'UNSA n'ont pu faire autrement que d'appeler à
une journée de manifestations, même si le communiqué commun
reflète le cadre que les directions voudraient pouvoir imposer. Elles
regrettent " un calendrier très court, qui rend difficiles
de réelles négociations " et elles préviennent
que le gouvernement prend le risque " d'imposer des mesures inadaptées
et dangereuses, qui, sans répondre aux problèmes posés,
susciteront un légitime mécontentement ". Comme
pour les retraites l'an dernier, le communiqué commun CGTFSUUNSA
précise que ces organisations " jugent la réforme
indispensable "
une suite logique au " diagnostic
partagé " avec le Medef et Mattéï.
Le PS, lui, a fait savoir sa " déception ".
Ayrault, le président du groupe PS au Parlement a ainsi expliqué :
" il n'y a pas d'ambition dans le projet du gouvernement. Ce n'est
pas à la hauteur de l'enjeu pour sauver l'assurance maladie [
]
Soit le gouvernement manque de courage, ce que je crains, soit il nous prépare
des mauvais coups, ou les deux, après les élections européennes ".
C'est peu de dire que le PS ne veut surtout rien dire qui puisse être
pris comme un encouragement à la mobilisation
La
pression du monde du travail crée une situation ouverte
Mais malgré l'immobilisme des syndicats paralysés par le " dialogue
social " avec le gouvernement, et les efforts du PS pour que le
mouvement ne contrarie pas son bel arrangement de cohabitation pour les trois
ans à venir, le mouvement social exerce sa pression, même s'il
ne mesure pas encore sa force.
Le fait que les fédérations CGT de la construction, de la métallurgie,
l'ensemble de celles des cheminots, (voire de la Santé ou de l'Education
dans certains départements,) aient finalement décidé d'appeler
le 27 mai, le même jour qu'à EDF-GDF (même si, pour le moment,
les syndicats de la SNCF n'appellent pas à la grève), est de toute
évidence le résultat de la pression exercée par les militants
à la base dans les syndicats, les UL, les UD, et de la crainte qu'ils
inspirent à leurs directions .
Personne ne peut dire aujourd'hui quels seront les lendemains de cette journée
- précédée de la grève dans l'Education du 25 mai
- suivie de la journée nationale de manifestations le 5 juin. Le mouvement
aura-t-il la force de faire basculer la situation et de forcer la main aux directions
syndicales qui ont programmé de multiples négociations, non seulement
sur la Sécu mais aussi, entre autres, sur la modernisation sociale et
le financement des syndicats ? Les obstacles à surmonter sont de
taille, les difficultés et les hésitations bien réelles,
mais la situation est de fait ouverte grâce aux pressions exercées
par le monde du travail, et la base militante peut jouer un rôle dans
cette situation, pour peu qu'elle prenne conscience des possibilités.
Construire un
rapport de forces
Quelle que soit l'issue de la bataille immédiate sur la Sécu,
les évolutions qui sont en cours, même encore timides, les ruptures
qui s'opèrent préparent les étapes prochaines.
Dans cette situation, les collectifs qui se constituent à travers la
lutte contre les attaques sur la Sécu, ou qui se reconstituent sur la
base des réseaux militants de l'an dernier, peuvent pour une part peser
sur le cours des choses. A travers eux, une pression de classe peut s'exercer
sur les militants et leurs organisations. Expression du besoin de faire converger
les initiatives et les forces, même s'ils ne regroupent souvent que des
minorités militantes, les collectifs sont un cadre démocratique
de débat.
Dans leurs réunions, comme dans les syndicats ou les AG, le débat
qui se mène entre militants du mouvement social est indispensable pour
préparer les luttes. " Diagnostic partagé et bonne
réforme " ou bien renverser le rapport de forces pour imposer
un autre partage des richesses ? Luttes 100 % alter ou lutte de classes ?
Le débat longtemps difficile entre militants de différentes organisations
syndicales et politiques, parfois impossible, devient aujourd'hui une nécessité
qui s'impose à tous ceux qui veulent agir et préparer la lutte.
Ceux qui voudraient l'étouffer au nom du consensus nécessaire
à l'unité en sont, le plus souvent, pour leur frais. Il apparaît,
à l'opposé, que l'unité pour la lutte suppose que les militants,
les travailleurs sortent de l'ornière des capitulations syndicales pour
discuter en toute liberté de leurs propres intérêts. Cette
étape de débat et de confrontation politique est incontournable
pour que puisse se construire une lucidité et une conscience nouvelles,
une conscience de classe forte et indépendante des pressions patronales
et des partis parlementaires de droite et de gauche.
Carole
Lucas
Référendum sur le projet de constitution européenne : des préoccupations qui ont peu de choses à voir avec le souci de la démocratie
Ces dernières semaines, a été relancé le projet
de constitution européenne, qui avait capoté lors du sommet de
Bruxelles, le 13 décembre dernier. La défaite électorale
d'Aznar et de la droite en Espagne, remplacés au pouvoir par Zapatero
et le Parti socialiste espagnol, la crainte de la Pologne de se retrouver, du
coup, isolée, ont levé une partie des oppositions qui avaient
fait échouer les négociations en décembre. La présidence
irlandaise a remis à l'ordre du jour l'objectif de faire aboutir les
tractations entre les 25 membres de l'UE avant la fin de son mandat, fin juin.
Rien n'est encore joué cependant, et d'ores et déjà, ce
serait un projet " retricoté " par rapport
à celui issu de la Convention de Giscard qui serait soumis à l'approbation
du Conseil européen. De nombreux différents subsistent en effet,
comme le calcul du poids de chaque pays dans le scrutin à double majorité
envisagé pour la prise des décisions au Conseil européen
ou l'étendue des domaines auxquels s'appliquerait le vote à la
majorité qualifiée. Ces divergences sont l'expression autant des
rivalités d'intérêts entre les Etats que du souci de leur
opinion publique de la part des différents gouvernements à l'approche
d'élections nationales. Souci démagogique s'il en est, tant par
ailleurs, ces gouvernements s'accordent à l'échelle européenne
sur toutes les décisions qui vont dans le sens de l'intérêt
des trusts, contre les intérêts de la population, et les mettent
en uvre à l'échelle nationale, à des rythmes qui
varient en fonction du rapport de forces dans chaque pays.
Au gré
de leurs intérêts électoraux
On peut en dire autant des prises de position des uns et des autres en faveur
ou non d'un referendum pour faire approuver la Constitution. Tant que celle-ci
semblait enterrée, après le sommet de Bruxelles, aussi bien Blair
que Chirac en avaient écarté l'idée. Depuis qu'un accord
possible se dessine entre les Vingt-Cinq, Blair a effectué un virage
à 180° sur le sujet, se prononçant très officiellement,
devant la Chambre des Communes, pour un referendum. Malmené dans l'opinion
publique à cause de sa politique en Irak, Blair veut couper l'herbe sous
le pied de l'opposition conservatrice avant les élections européennes
et avant les élections générales qui doivent avoir lieu
dans un an. Quant à Chirac, il n'a pas encore pris sa décision.
Jusqu'alors il semblait favorable, contrairement à une promesse électorale
qu'il avait faite lors de la présidentielle en 2002, à une adoption
du projet de constitution par le Parlement ou le Congrès (Parlement et
Sénat), voire à travers une mise en scène commune avec
l'Allemagne. Mais son rival, Sarkozy, l'a pris de vitesse, en se prononçant,
à l'encontre lui aussi de ses prises de position antérieures,
pour un referendum. Ce qui a décidé Juppé, l'actuel président
de l'UMP, dont Sarkozy vise la place, à faire voter une motion dans ce
sens par les délégués de l'UMP. A-t-il anticipé
la décision de Chirac lui-même ? A-t-il voulu ne pas laisser
le bénéfice de l'initiative, aux yeux des militants de l'UMP,
à Sarkozy ? C'est difficile à dire, mais ces manuvres
illustrent à quel point les dirigeants politiques, malgré de grandes
phrases sur la volonté de " consulter tout le peuple ",
sont préoccupés avant tout dans cette affaire d'intérêts
politiciens.
Les dirigeants du Parti socialiste ne sont pas en reste. Lors de leur conseil
national qui décidait du programme du PS pour les élections européennes,
les courants minoritaires, NPS et Nouveau Monde, seuls à s'être
opposés au projet de Constitution, se sont ralliés à une
synthèse commune faussement critique de l'Europe libérale et de
sa Constitution. Il est vrai que c'est au cours du même conseil national
qu'était décidée la constitution des listes
Le PC, de la
rue aux urnes : l'impasse institutionnelle et parlementaire
Parmi les forces politiques dont la position n'a pas varié par rapport
à la " Constitution " européenne et la tenue
d'un referendum, nous laisserons de côté les souverainistes de
droite et d'extrême droite, les Villiers, Pasqua ou le Pen, dont l'opposition
à l'Europe fait partie de leur fonds de commerce, leur démagogie
xénophobe et raciste. Leur opposition à l'entrée de la
Turquie dans l'UE donne d'ailleurs dans le même registre.
La politique du PC est d'un autre ordre. Si, pendant longtemps, sa politique
a flirté avec la démagogie nationaliste, comme avec le " produire
français ", il se prononce aujourd'hui, sans ambages, pour
l'Europe. Dans les partis traditionnels de droite, aussi, l'opposition nationaliste,
séguiniste du début des années 90, a laissé la place
aux intérêts bien compris de la bourgeoisie. Les partis de gouvernement
se sont adaptés au cadre défini par la mondialisation capitaliste
et le PC a connu la même évolution lors de sa participation au
gouvernement Jospin de 1997 à 2002.
" L'Europe : oui mais pas celle-là ! ",
tel est le titre de son programme pour l'Europe. On ne pourrait que souscrire,
si le vague de la formule ne cachait pas une politique qui ne remet pas en cause
l'Europe telle qu'elle est aujourd'hui, l'Europe capitaliste. Supprimer le chômage,
développer les services publics, harmoniser les droits par le haut, on
est bien entendu d'accord avec ces têtes de chapitre, le seul problème
étant comment. Certes, il est bien question, à propos du chômage
de capitalisme, mais ce capitalisme est bien éthéré et
loin de la réalité sociale. Il n'y a pas la moindre trace de la
lutte entre les classes, du rapport de forces qui détermine les conditions
sociales. Le chômage massif en Europe ? C'est le " produit
de choix capitalistes ", comme si d'autres choix pouvaient être
faits sans rupture, sans révolution sociale.
Très significatif à cet égard est l'introduction à
ce programme. " L'Union européenne est de taille à
porter ce projet exaltant [construire un monde meilleur pour les peuples]. Elle
doit pour cela s'affranchir de la conception qui a prévalu jusqu'à
maintenant à sa construction : ultra-libérale, technocratique,
atlantiste. Et se donner les moyens de répondre vraiment aux aspirations
profondes des peuples qui la composent : aspirations au progrès
social, à la maîtrise citoyenne des choix, à la coopération
entre les peuples et à la paix. "
Il suffirait, en somme, de faire de bons choix politiques. Rien d'étonnant,
dans ces conditions, si le premier point de ce programme concerne la Constitution
et présente, comme un " choix crucial " l'éventualité
de son adoption. " La Convention " Giscard ",
dit le texte, propose une constitution qui aggraverait et érigerait
en principe intangible la logique ultra-libérale du traité de
Maastricht. L'Europe deviendrait pour longtemps un espace de mise en concurrence
des peuples qui la composent. La course au " moins-disant social "
deviendrait la règle. Salaires, retraites, protection sociale, santé,
éducation, culture... : toutes les dépenses dites " sociales "
deviendraient encore plus qu'aujourd'hui des coûts à réduire
à tout prix. Le " modèle anti-social européen "
deviendrait une machine à broyer tous les acquis sociaux. "
On s'étonne de tant de verbes au conditionnel. L'Union européenne
ne serait-elle donc déjà pas cela ? Ou bien faudrait-il croire
que la situation s'est singulièrement dégradée depuis la
fin du gouvernement Jospin et des 13 gouvernements de gauche que l'UE a comptés
pendant quelques années ?
L'habillage institutionnel, qui n'est certes pas sans conséquence, prend
ainsi une importance démesurée, propre à situer l'enjeu
de la lutte, avant tout, dans le cadre des institutions, et par-là même
et surtout, par-dessus le socle de l'Europe capitaliste. " Ce projet
de constitution ultra-libérale rendrait impossible tout espoir d'Europe
sociale. Il faut le mettre en échec. Un nouveau traité doit être
mis en chantier, en associant les élus nationaux et européens,
les syndicats, les associations et les citoyen-ne-s. Il doit se conclure par
référendum. "
Pour le PC, le salut viendrait d'un referendum ou des élections. " De
la rue aux urnes ", avance-t-il en en-tête. Même si,
dans sa propagande de campagne, les luttes sont mises en avant, l'aboutissement
doit en être les urnes, un changement de majorité et de gouvernement
par les seules élections.
Pas de combat
contre la Constitution, pour une Europe démocratique, sans combat contre
l'Europe capitaliste
Les gouvernements de l'Union européenne sont incapables de doter l'Europe
d'institutions démocratiques qui pourraient permettre aux peuples de
choisir librement leur avenir, d'imposer leurs aspirations à la coopération,
au bien-être social et à la paix. Née de la conjonction
d'intérêts impérialistes rivaux de ceux des Etats-Unis ou
de l'Asie, renforcée en tant qu'instrument de la mondialisation capitaliste,
de l'offensive des trusts et de leurs Etats contre les travailleurs des pays
riches et les peuples des pays pauvres, l'Europe actuelle ne peut être
démocratique. Ses objectifs sont par trop inavouables et contraires aux
intérêts des populations, indissolublement liés à
la propriété privée capitaliste, comme à tous les
privilèges qui lui sont attachés, dont ceux, nationaux et rivaux,
des bourgeoisies et des Etats qui la composent.
La tentative des gouvernements de donner un habillage institutionnel à
cette Europe procède d'ailleurs autant d'une volonté de la légitimer
aux yeux des populations que de faciliter son fonctionnement à vingt-cinq,
en assurant la domination d'une poignée d'Etats les plus puissants sur
les autres. En faisant avaliser une " constitution " par les populations,
les dirigeants de l'UE voudraient faire admettre comme naturels et universels
les principes qui guident depuis longtemps leur politique, ceux de la propriété
privée, de l'économie de marché, de la concurrence.
C'est en tant que tel que nous dénonçons le projet de constitution
européenne, en tant qu'habillage d'une Europe capitaliste face à
laquelle la seule alternative est les Etats-Unis socialistes d'Europe.
Galia
Trépère
Angleterre : la coalition RESPECT : une alternative à Blair ?
" Naissance d'une gauche nouvelle ". C'est par ce
titre qu'Inprecor(1) salue dans un article d'Alan Thornett, dirigeant de l'International
Socialist Group (ISG) et membre du bureau exécutif de la IVème
Internationale, la naissance de RESPECT, une nouvelle coalition lancée
en Grande-Bretagne à la fin du mois de janvier.
Pour les camarades de l'ISG qui participent à ce regroupement, il s'agit
de " représenter la radicalisation qui est apparue depuis
la guerre ", " construire quelque chose de neuf et
de large ".
Le mouvement
contre la guerre et le tournant du SWP vers les mosquées
La Grande-Bretagne a connu un mouvement très puissant contre la guerre
en Irak, avec des mobilisations historiques qui ont rassemblé des millions
de personnes. La coalition Stop the War, lancée en novembre 2001, initiée
et animée par le Socialist Workers Party (SWP), la principale organisation
d'extrême gauche, a joué un rôle prépondérant
dans cette mobilisation.
Dans le mensuel Socialist Review de novembre 2001, juste après les attentats
du 11 septembre, le SWP expliquait : " Nous devons construire
un mouvement anti-guerre de masse sur la base de l'unité la plus large
possible. Cela veut dire l'unité sur la base de l'opposition à
la guerre seule, sans mettre d'autres conditions (par exemple, des condamnations
du terrorisme) qui pourraient nous aliéner des alliés potentiels
importants et sous-entendre que l'ennemi principal est autre que l'impérialisme
occidental ".(2)
Pour le SWP, il s'agissait de créer le front unique le plus large possible,
quitte à adopter des positions (ou bien sûr en taire d'autres)
susceptibles de rassembler jusqu'aux organisations défendant l'islam
politique.
Au nom de la lutte contre la guerre et le caractère supposé anti-impérialiste
des mouvements intégristes qui ont pourtant été, pendant
des décennies, utilisés, financés et armés par l'impérialisme
britannique et américain contre les travailleurs et les peuples, le SWP
faisait le choix d'intégrer à la coalition contre la guerre une
série d'organisations réactionnaires comme le MAB (Association
Musulmane de Grande-Bretagne).
Sous prétexte de ne pas " s'isoler des musulmans et d'en
rejeter ainsi un grand nombre dans les bras des intégristes "
contrairement à " la gauche radicale en France "(3)
, le SWP n'a pas hésité à présenter complaisamment
le voile islamique comme un symbole anti-impérialiste en gardant le silence
sur le rôle réactionnaire de la religion et le projet anti-démocratique
de ces courants.
En présentant le MAB (qui ne revendique pourtant que 10 branches dans
le pays) et les imams comme des interlocuteurs " naturels "
et " incontournables ", en faisant le choix de tenir
des meetings dans les mosquées, le SWP a contribué à leur
donner une crédibilité dans les quartiers.
Loin de permettre une politisation et une radicalisation des jeunes et des travailleurs
de confession musulmane sur la base de notre combat social, une telle démarche
ne pouvait et ne peut que renforcer le poids de l'islamisme politique en présentant
sous un jour progressiste une mouvance dont les objectifs sont la négation
même du combat de révolutionnaires socialistes.
Traduire dans
les urnes le mouvement contre la guerre ?
L'élection à Preston de Lavalette, membre du SWP et candidat de
l'Alliance Socialiste(4), grâce aux appels des imams de la ville lors
des prêches a marqué un pas supplémentaire dans le tournant
du SWP vers les mosquées. Pour le SWP, cette élection devenait
l'exemple à suivre. Il fallait que l'opposition à la guerre et
à l'occupation de l'Irak s'exprime sur le terrain électoral.
Manquait à ce stade une figure de proue qui permettrait de donner du
crédit à une nouvelle alliance regroupant musulmans, révolutionnaires
et travaillistes écoeurés par la politique ultra-libérale
et impérialiste de Blair. L'exclusion du parti travailliste du très
médiatique et controversé député George Galloway(5),
parce qu'il avait appelé les soldats à l'insoumission, allait
permettre la naissance de la nouvelle coalition RESPECT.
Pour le SWP et l'ISG, l'exclusion de Galloway donnait à un regroupement
électoral " la crédibilité nécessaire "
pour exprimer " la radicalisation apparue contre la guerre "
et a agi " comme un catalyseur dans la formation de RESPECT ".
Le 10 juin, lors des prochaines élections européennes, George
Galloway sera le candidat de RESPECT dans la circonscription de Londres.
Dans d'autres circonscriptions, ce seront des responsables du MAB qui seront
tête de liste pour RESPECT comme Anas Altikriti. Ancien chargé
de presse du MAB et responsable de campagne en direction des électeurs
musulmans, il avait appelé à voter lors d'une élection
partielle pour ...le candidat du parti Libéral-Démocrate, l'UDF
britannique.
Un programme...
respectable
En voulant traduire sur le terrain électoral un mouvement anti-guerre
extrêmement large dans ses composantes, ses revendications, et ses niveaux
de conscience, la plateforme de RESPECT ne pouvait se résumer qu'au plus
petit de ses dénominateurs communs.
Assez logiquement, le contenu politique de la coalition est aussi flou que l'acronyme
de RESPECT (Respect, Egalité, Socialisme, Paix, Environnementalisme,
Communauté et Trade unionisme (Syndicalisme)). Outre l'opposition à
l'occupation de l'Irak et la défense du peuple Palestinien, il y a bien
le refus des privatisations et la défense de ce qui reste des services
publics, mais la perspective tracée est au mieux celle d'une Europe sociale
mais pas d'une Europe socialiste. Tout a été fait ou presque pour
présenter un visage respectable et se concilier les soutiens de personnalités
comme Galloway et les dignitaires religieux du MAB.
Ainsi à la conférence de fondation de RESPECT du 25 janvier, l'exigence
qui était celle de l'Alliance Socialiste que les élus éventuels
reversent leur indemnités pour se contenter du salaire moyen d'un ouvrier
a été repoussée alors même que le SWP et les autres
partenaires de l'extrême-gauche formaient l'écrasante majorité
des présents.
Cette revendication a été explicitement rejetée pour garantir
la participation de George Galloway qui déclarait dans un journal écossais :
" Comme je l'ai dit une fois à Tommy Sheridan, je ne pourrai
vivre avec le salaire de trois ouvriers... J'ai gagné presque £150
000 l'an dernier : j'ai un découvert. Je n'ai pas d'économies.
Je dépense pour les choses dont j'ai besoin pour fonctionner comme il
faut en tant que personnalité dirigeante d'une partie du système
politique britannique "(6) .
Anas Altikriti, candidat de RESPECT du MAB pour la circonscription de Yorshire
et Humberside, explique dans une interview au Weekly Worker que l'idée
qu'un élu ne devrait pas gagner plus que ceux qu'il représente
" est admirable. Si c'était la politique de RESPECT, je
ne dirai pas non - en un sens, cela serait utile. En même temps, ce qu'il
nous faut souligner - et c'est quelque chose qui me vient du fait que je suis
musulman - c'est qu'il y aura toujours des riches et des pauvres. C'est pourquoi
il y a une obligation pour les riches - et pour ceux qui ont des emplois, des
positions, des talents ou des compétences qui leur permettent des rémunérations
plus grandes - d'assumer des responsabilités plus grandes dans des projets
pour servir la communauté. [...] De cette manière, l'écart
entre riches et pauvres restera proportionnel, acceptable et raisonnable."(7)
Lady Diana n'aurait pas dit autrement mais il est vrai que la convention pour
lancer RESPECT a également rejeté le mot d'ordre d'abolition de
la monarchie...
De la même façon, les positionnements de la coalition sur le droit
des femmes, des homosexuels sont restées délibérément
vagues, notamment sur la question de l'avortement pour ne pas heurter le MAB
et les idées réactionnaires de Galloway. RESPECT affirme le droit
à " l'autodétermination de chaque individu en relation
à ses croyances religieuses ou non, en même temps qu'à ses
choix sexuels "(8) . Une formulation bien floue qui permet bien
des positionnements, jusqu'aux plus rétrogrades.
Interviewé le 5 avril dans The Independent on Sunday, l'un des
grands quotidiens nationaux, George Galloway déclarait : " Je
suis fermement opposé à l'avortement. Je crois que la vie commence
à la conception et par conséquent que les foetus ont des droits.
Je pense que l'avortement est immoral ". Et Galloway d'ajouter :
" je crois en Dieu. J'ai besoin de croire que le rassemblement
de cellules à une âme "(9).
Dans un communiqué en date du 23 avril, le MAB a salué les déclarations
de Galloway contre l'avortement " qui seront sans nul doute chaleureusement
accueillies par tous les musulmans de Grande-Bretagne "(10).
Que feraient Galloway ou Altikriti s'ils étaient élus au Parlement
européen et amenés à voter sur la question ?
Sur ces déclarations comme sur les autres, pas un mot dans l'hebdomadaire
du SWP, le Socialist Worker. Les camarades de l'ISG ont demandé
pour leur part l'ouverture d'un débat dans RESPECT.
Autre revendication sacrifiée sur l'autel de la respectabilité,
l'ouverture des frontières et le refus des contrôles d'immigration,
la majorité des représentants lui préférant la revendication
de la défense des droits des réfugiés et des demandeurs
d'asiles. Tout en étant juste " dans l'abstrait ",
une telle demande était " clairement trop radicale pour
une organisation large comme RESPECT "(11) d'après Jane
Kelly de l'ISG,
La plateforme de RESPECT est très en recul sur les précédentes
plateformes de l'Alliance Socialiste, drapeau sous lequel la grande majorité
de l'extrême gauche apparaissait depuis 4 ans en Angleterre et au pays
de Galles. Il n'y a rien dedans qui corresponde vraiment à un programme
de classe. Concessions sur concessions ont été faites pour ménager
les islamistes, les personnalités comme Galloway, et la gauche travailliste
sous prétexte de représenter une alternative large et " crédible "
à Blair. Elles ont pourtant peu de chance d'attirer à RESPECT
un vote significatif. Le parti des Verts, voire les Libéraux-Démocrates(12)
, qui se sont inscrits dans l'opposition à la guerre ont autant de chance,
sinon plus, de profiter de la crise politique en Grande-Bretagne et du rejet
de la politique de Blair. Mais même si elle parvenait à attirer
un vote important, en quoi cela pourrait être un point d'appui pour les
travailleurs, un pas fait dans le sens de la construction d'une alternative
au parti travailliste sur une base d'indépendance de classe ?
L'impasse de
la gauche travailliste
George Galloway, comme Ken Livingstone, l'actuel maire de Londres, fait partie
de cette vieille gauche travailliste réformiste qui a au mieux servie
de caution de gauche à la droite ultra-libérale du parti travailliste
sans jamais rompre sur le fond avec sa politique.
Exclu du parti travailliste pour s'être présenté contre
le candidat officiel du parti lors des dernières élections municipales,
Ken Livingstone, qui sera à nouveau candidat au poste de maire, vient
d'être réintégré dans le Labour au début de
l'année. " Je suis ravi d'être à nouveau membre
du parti auquel j'ai adhéré pour la première fois il y
a plus de 30 ans "(13), a t-il commenté dans un communiqué
en s'engageant à ne pas passer son temps à attaquer le gouvernement
travailliste.
Prisonnier de ses choix opportunistes, RESPECT, qui se veut pourtant une alternative
au Labour Party, appelle à voter pour Ken Livingstone en second choix
dans le cadre de l'élection du maire de Londres qui aura lieu en même
temps que les européennes.
Vers un nouveau
parti " large " ?
RESPECT s'effondrera t-elle sous ses propres contradictions ou le SWP et les
camarades de l'ISG feront t-ils de cette démarche une orientation durable
en tentant de transformer ce qui est pour l'instant un front électoral
en nouveau parti " large " regroupant représentants musulmans,
révolutionnaires et réformistes dissidents du parti travailliste ?
C'est en tout cas ce que semble indiquer la convocation d'une conférence
à l'automne pour structurer la coalition et lui donner des statuts. C'est
aussi apparemment la politique des camarades de l'ISG pour qui " la
tâche consiste aujourd'hui à construire RESPECT en tant que nouvelle
organisation politique [qui] sera sans aucun doute une organisation plus diverse
politiquement que l'Alliance Socialiste ou le SSP "(14)
L'ISG explique que " RESPECT devra capter l'électorat sur
sa droite en cette période si elle veut avoir un impact. Elle cherchera
les voix d'anciens électeurs travaillistes, de jeunes qui ne se considèrent
pas encore comme socialistes, de nombreux autres qui se sont opposés
à la guerre en Irak, qui sont peut-être anti-impérialistes,
mais qui n'ont pas encore tirés des conclusions anti-capitalistes. [...]
Comme les partis larges de gauche en Europe comme Refondation Communiste en
Italie, RESPECT peut évoluer à gauche ou à droite, selon
la situation politique dans laquelle elle se trouve. En fin de compte, ce ne
sont pas les mots écrits sur le papier qui détermineront sa nature
politique, mais la nature des forces qu'elle attire "(15). Ce
sont pourtant les bases programmatiques qui tracent les contours de la force
nouvelle. En cherchant un raccourci électoraliste sans principe sur la
droite, la démarche de RESPECT tourne le dos à toute indépendance
de classe.
La concrétisation de ce projet serait clairement un recul et une impasse
dans la perspective d'un nouveau parti des travailleurs.
La poursuite de la collaboration avec des forces religieuses réactionnaires
totalement étrangères au mouvement ouvrier, elle, aurait rapidement
des conséquences incalculables pour l'avenir de l'extrême-gauche
en Grande-Bretagne.
Raymond
Adams
1)
http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
2) http://www.swp.org.uk/SR/257/SR4.HTM
3) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Callinicos.htm
4) L'Alliance Socialiste est un front électoral né il y a maintenant
4 ans regroupant une grande partie de l'extrême gauche en Angleterre et
au Pays de Galles. Avec le SWP, il regroupait également l'ISG, l'AWL
(Alliance for Workers Liberty), le CPGB (Communist Party of Great Britain),
WP (Worker's Power). L'Alliance Socialiste n'a jamais été le creuset
d'un nouveau parti même s'il rassemblait aussi des militants inorganisés
et s'il a permis une collaboration entre militants d'extrême gauche. Composante
majoritaire de l'alliance, le SWP le considérait comme " un front
unique d'un genre particulier " qui n'a jamais eu d'existence en dehors
des échéances électorales.
5) Membre du parti travailliste pendant 35 ans, député au parlement,
George Galloway n'hésitait pas à déclarer devant les caméras
en 1994 lors d'une visite à Saddam Hussein à Bagdad : " Monsieur,
je salue votre courage, votre force, votre ténacité et je veux
que vous sachiez que nous sommes avec vous ".
6) http://news.scotsman.com/index.cfm?id=565562003
7) http://www.cpgb.org.uk/worker/526/altikriti.html
8) http://www.RESPECTcoalition.org/?ite=3
9) http://news.independent.co.uk/people/profiles/story.jsp?story=508608
10) http://www.mabonline.net/media/press_releases/articles/gallowayprolife.htm
11) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm
12) A noter la place de choix offerte par le SWP aux Lib Dems à la tribune
des meetings anti-guerre. L'Alliance Socialiste, elle, n'était pas présente.
13) http://politics.guardian.co.uk/labour/story/0,9061,1117614,00.html
14) http://www.inprecor.org/489-490/GB_Thornett.htm
15) http://www.socialistresistance.net/jkelly13.htm
Face aux nouveaux défis posés aux révolutionnaires, quels enseignements tirer de l'expérience brésilienne ?
La question du Brésil nous concerne tous. Le mouvement révolutionnaire
fait face à de nouvelles responsabilités, il ne peut élargir
son expérience, construire une conscience commune qu'à travers
la discussion des expériences auxquelles il est confronté. Loin
de dire aux camarades brésiliens la conduite à avoir ni de leur
jeter l'anathème, il est utile pour nous d'analyser à la lumière
de la réalité concrète et à l'aide de l'expérience
du mouvement ouvrier leur propre expérience et d'en tirer des enseignements
pour l'avenir.
Cette expérience est utile pour ceux qui militent pour un parti des luttes,
autour de l'unité des révolutionnaires, pour construire avec tous
ceux qui luttent, avec tous ceux qui ont rompu ou rompent avec la politique
de gestion du capitalisme, un instrument de transformation révolutionnaire
de la société basé sur des liens démocratiques profonds
avec les masses.
Il se joue au Brésil une bataille qui comptera dans le rapport de forces
en Amérique du Sud et au-delà. Cette expérience aide à
éclairer les tâches des révolutionnaires en donnant des
réponses à une question aujourd'hui au cur de nos préoccupations :
comment le mouvement révolutionnaire peut-il faire face à la nouvelle
situation pour devenir réellement un mouvement de masse ?
Nous voudrions donc mettre en valeur deux enseignements de cette expérience,
celle de l'impasse du " réformisme sans réformes "
de Lula, et celle de la démarche d'Heloísa et ses compagnons dont
nous sommes tout à fait solidaires mais dont l'écueil pourrait
être de rester prisonniers du mythe du PT.
L'expérience brésilienne intervient à un moment charnière :
une page se tourne, nous entrons dans un nouveau cycle, après la fin
de la période de recul, dans la foulée de la chute de l'ex-URSS.
Un bilan est à faire, celui de la gestion socio-libérale du capitalisme.
Un autre bilan est nécessaire, celui de l'intervention d'une extrême
gauche qui se développe à travers ces bouleversements.
Face au PT qui
mène une politique de gestion des affaires de la bourgeoisie
Pour nos camarades de DS (Démocratie socialiste, la tendance membre de
la IVème Internationale au Brésil) et membres du PT, la politique
de Lula est de plus en plus opposée aux intérêts populaires.
Dans sa résolution " Un nouveau monde est possible, un autre
Brésil est urgent " d'avril dernier, DS ne revient pas
sur sa participation gouvernementale pourtant contestée y compris au
sein de DS, en particulier par les camarades de la fraction " Liberté
Rouge " (dont Heloísa Helena, Joao Machado) qui écrivent
dans leur plateforme toute récente : " la participation
au gouvernement Lula est de plus en plus opposée à la défense
des intérêts populaires et du socialisme. La gauche du PT (et des
autres partis) est face à la nécessité de plus en plus
pressante de rompre avec ce gouvernement. Les ministres qui voudront maintenir
de façon cohérente leur condition de militants de gauche, de socialistes,
doivent quitter le gouvernement. "
Au Brésil, à l'heure où le chômage augmente et les
budgets sociaux sont démantelés, on est encore sous le choc d'une
récente affaire de corruption dans les milieux gouvernementaux du PT,
l'affaire Waldomiro Diniz. Elle est un reflet de l'adaptation, de l'intégration
du PT, non seulement à la gestion politique du système mais à
sa gestion économique aux côtés de représentants
réactionnaires de patrons, de banquiers, de propriétaires fonciers,
dont certains véreux, voire directement avec eux.
Il est loin le temps où, à sa naissance dans les luttes des années
de dictature, la Charte des principes du PT de 1979 affirmait : " Le
PT refuse d'accepter en son sein des représentants des classes exploiteuses
(
) Le PT est un parti sans patrons " !
La politique actuelle nourrit la prospérité des industriels et
banques eux-mêmes ; par exemple, la Bradesco, banque privée
qui vient d'acheter une banque publique (il y en a 4 à privatiser au
programme de Lula) a augmenté ses bénéfices de 14 %
en 2003 par rapport à 2002.
Dans le même temps, des coupes sombres sont faites dans les budgets sociaux
(par exemple, pour le programme-phare de Lula, le plan Faim Zéro, les
crédits ont diminué de 575 millions d'€ en 2003 à
134 millions en 2004 !)
L'exploitation des travailleurs nourrit le capital financier, en particulier
par le biais de la dette. La politique de Lula a conduit cette année
à l'excédent fiscal (sans paiement de la dette) le plus important
de l'histoire du Brésil, plus important même que celui exigé
par le FMI pour payer une dette publique qui représente 60 % du
PIB, en constante augmentation.
Les taux d'intérêt sont parmi les plus élevés du
monde (10,5 %), ce qui attire les capitaux spéculatifs. La réforme
de la Prévoyance et des retraites qui avait entraîné la
grève des fonctionnaires en avril-juin 2003 allait dans ce sens, renforçant
les fonds de pension.
Le gouvernement Lula n'est même pas un gouvernement de type " front
populaire " ; il n'est pas issu d'une montée des luttes
mais de leur recul. Il gouverne depuis le début de l'année, suite
à son dernier remaniement ministériel, avec presque tous les partis
de droite du pays et la gauche du PT est de plus en plus écartée.
Il n'y a plus de marge de manuvre pour des gouvernements du type Lula ;
il leur faut appliquer les plans du FMI et de l'impérialisme ou se démettre.
Pour cela, ils doivent défendre la dictature des capitalistes sur toute
la société. Du coup, ils perdent ce qui restait de " socialiste "
dans leur discours et leur " démocratie participative "
revient au droit de se taire si on ne veut pas s'incliner devant les capitalistes
et les propriétaires fonciers.
Toutes les réformes d'aujourd'hui sont des contre-réformes au
service de quelques nantis. Quant aux vraies réformes sociales comme
la réforme agraire -si urgente dans un pays-continent comme le Brésil
où 1 % des propriétaires règne sur la moitié
des terres cultivables-, elles sont au point mort, avec l'aval du Ministre du
développement agraire et membre de DS, Rossetto. Seulement 13 000
familles ont obtenu des terres sur 100 000 par an promises alors que les
occupations de terres ont augmenté de 115 % par rapport à
2002. En 2003, 60 activistes paysans ont été assassinés
par les milices des propriétaires terriens, plus qu'à l'époque
de Cardoso
Face à cette situation, Rossetto a déclaré
au journal O Estado, en juillet 2004 : " Nous ne tolérerons
aucune manifestation violente d'où qu'elle vienne, des sans-terre ou
des milices armées des grands propriétaires ".
L'impasse est donc totale. Cette politique d'exécutants des intérêts
de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers est le produit de la
bureaucratisation du PT voire de son intégration à l'Etat et à
la bourgeoisie.
Après avoir organisé une génération de militants,
de travailleurs contre ces mêmes capitalistes et propriétaires
fonciers, il s'est retrouvé dans une période de recul, de démantèlement
industriel, de privatisations, à diriger plus de villes et de régions
que de luttes. C'est aussi de ce phénomène qu'il faut tirer un
bilan.
après
avoir dirigé les luttes des travailleurs
Le PT s'est construit dans une période de développement et de
montée ouvrière mais sur une base programmatique ambiguë.
Par exemple, au 1er Congrès du PT en 1991, le " socialisme "
était défini comme une combinaison de " planification
étatique et d'un marché orienté socialement ",
où le principal acteur du changement était déjà
un " Etat (qui) exerce une action régulatrice sur l'économie
à travers ses propres entreprises et des mécanismes de contrôle
du système financier, des politiques d'imposition des prix, du crédit,
une législation antimonopoliste et de protection des consommateurs, des
salariés et des petits propriétaires ". Ce n'étaient
pas les travailleurs les acteurs de leur propre émancipation.
Le mouvement ouvrier marquant le pas face aux attaques des capitalistes nationaux
et internationaux durant les années 90, la bourgeoisie a su pour mieux
le dompter associer le PT à la gestion des affaires d'abord dans les
municipalités et les Etats. Elle s'est servie de l'influence politique
de ce dernier en tant d'organisateur du mouvement ouvrier avec le syndicat CUT
qu'il avait créé pour mieux contenir les progrès démocratiques
imposés par les masses.
Le phénomène est devenu visible lorsqu'à partir de 1988,
le PT a remporté 39 municipalités de villes grandes ou moyennes
dont celle de Sao Paulo. Cela s'est traduit par la concession à la CUT
de la gestion de fonds d'épargne et de banques d'Etat (qui vont être
privatisées aujourd'hui).
Des militants du PT et de la CUT se sont intégrés au sein des
mairies et Etats (l'équivalent de nos régions) aux cotés
du personnel de la bourgeoisie qui les paie, soumis à ses pressions plus
qu'à celles des couches populaires. Ils se sont progressivement éloignés
des besoins et des idées des masses pauvres de plus en plus inorganisées.
C'est ainsi qu'à l'occasion de la 11ème Rencontre nationale du
PT en 1997, 60 % des délégués étaient des " professionnels
politiques " (occupant des postes dans l'appareil d'Etat, du parti
ou des organisations de masse qui lui sont liées). Ils étaient
déjà 28,8 % en 1991.
Avec les 187 maires et 2485 conseillers municipaux élus en 2000 puis
l'arrivée du PT au pouvoir, bien plus de dirigeants et de cadres du parti
sont devenus dépendants directement des appareils de l'Etat ou du PT :
députés, gouverneurs, maires ou conseillers, mais aussi membres
de cabinets, responsables d'administrations, permanents du PT ou de la CUT
Parmi les militants de base recensés en 1997 dans les municipalités,
25 % gagnaient de 10 à 15 salaires minimum
et seulement 2 %
des dirigeants de régions gagnaient moins de 1 salaire minimum
dans un pays où la famine sévit encore avec une espérance
de vie de 67,2 ans
De parti organisateur de luttes, le PT est ainsi devenu un parti de gestion,
de compromis, voulant améliorer l'Etat et le capitalisme et non les renverser.
Comme l'a dit Mantega, un des principaux conseillers politiques de Lula :
" le PT est un parti de gauche moderne, semblable au Parti socialiste
en France ou au Parti travailliste anglais, semblable à la gauche italienne
(
) le socialisme est aujourd'hui quelque chose de totalement indéfini,
il n'existe plus. Nous voulons un capitalisme plus efficace, et donc humanisé "
(revue Exame, 21 Novembre 2002).
En même temps que le PT s'est bureaucratisé, la vie démocratique
y a disparu cédant la place à des structures au mieux électorales,
sans organiser des membres issus des couches les plus exploitées.
L'expérience brésilienne le prouve : il n'y a pas de gestion
du système capitaliste favorable aux opprimés. Faute d'avoir pu
faire du PT un instrument d'émancipation, en totale rupture politique,
sociale, humaine avec la bourgeoisie, ses murs, ses sinécures et
autres privilèges parfois sonnants et trébuchants, faute d'avoir
eu une politique totalement indépendante d'elle, il est devenu une courroie
de transmission des intérêts de la bourgeoisie, aujourd'hui au
pouvoir directement avec elle contre les masses.
"un
nouveau parti est un besoin social"
C'est l'intitulé d'un texte du courant d'extrême gauche MES s'engageant
aujourd'hui avec d'autres dans le mouvement " pour un parti de
la gauche socialiste et démocratique ".
C'est le problème de l'heure. La dégradation des conditions de
vie et de travail sous Lula a entraîné des transformations des
consciences dans les milieux populaires. Il y a eu un regain des mouvements
sociaux depuis 2003 avec des grèves chez les fonctionnaires mais aussi
à General Motors, Renault, Volkswagen, chez les étudiants et même
chez les marchands ambulants
Des illusions sur un " bon "
gouvernement Lula tombent. Des fractures se font dans les syndicats en particulier
le MST (Mouvement des sans-terre).
Cela s'est traduit aussi par l'action des 4 élus dits " radicaux "
aujourd'hui exclus du PT, appartenant à différents courants du
PT mais dont l'unité vient de leur refus de se plier au credo libéral
sous prétexte de solidarité de parti, de leur attachement à
leur classe loin des sinécures et compromissions politiques.
Leur pétition pour un mouvement pour un nouveau parti a recueilli déjà
7 000 signatures et l'adhésion de sections syndicales et de mouvements
populaires ; ils multiplient les réunions à travers tout
le pays.
Notre camarade de DS Heloísa Helena est à ce jour au Brésil
la deuxième personnalité du PT la plus populaire après
Lula. Issue d'une région du Nordeste particulièrement déshéritée,
elle symbolise les luttes des plus pauvres dont les femmes ainsi que la résistance
au libéralisme. Lorsqu'elle a été exclue, un groupe de
militants de DS de l'Etat de Paraná a rédigé une déclaration
de démission collective du PT et pour la construction d'un nouveau parti.
Le mouvement pour un nouveau parti défend la perspective d'un parti aux
contours encore flous, par exemple dans leur premier texte est défendue
la nécessité d'un parti " de lutte, contre le modèle
néolibéral et le gouvernement qui l'applique, internationaliste "
et défendant " le socialisme dans la démocratie ".
Qu'est-ce à dire, après l'expérience du PT ?
Par ailleurs, certains camarades qui militent dans le mouvement pour un nouveau
parti autour des députés exclus Luciana Genro et Babá défendent
une politique de " regroupement et de réorganisation de
la gauche brésilienne " autour d'un programme comprenant
la réforme agraire (" la terre à qui la travaille "),
contre les privatisations, la corruption, le FMI, la Zone de libre-échange
des Amériques (l'ALCA), le paiement de la dette externe, programme basé
sur l'indépendance de classe et une vie démocratique du parti
(droit de tendances, organisation de la base
). Ils s'adressent à
toutes les organisations révolutionnaires, y compris le PSTU, organisation
trotskyste issue aussi du mouvement moréniste, exclue en 1991 du PT,
qui refuse d'envisager un nouveau parti
avec des tendances !
Les camarades de DS qui veulent construire un autre parti et qui s'adressent
aux militants combatifs restés au PT ne peuvent écarter d'un trait
de plume cet unique parti d'extrême gauche existant hors du PT, le PSTU,
en affirmant dans leur plateforme qu'il " n'a pas la capacité
politique de s'opposer au PT " tout en défendant à
juste titre que " dans le mouvement pour un parti pour une gauche
socialiste et démocratique, en respectant les diverses expériences
et itinéraires de ceux qui sont présents en son sein, nous luttons
pour la construction d'un parti démocratique et militant mais surtout
de classe, anticapitaliste, anti-impérialiste, socialiste et internationaliste
constitué par tous les secteurs de la classe ouvrière.(
)
La gauche socialiste et démocratique est dans notre pays face au défi
de construire un nouveau parti politique qui refuse la construction politique
commune avec la bourgeoisie et qui s'attaque non seulement aux politiques néolibérales
mais remette en cause la légitimité du régime capitaliste
en défendant les mobilisations sociales et l'auto-organisation démocratique
des travailleurs ".
La vie, les luttes donneront un contenu plus précis à ce mouvement
dont la rupture avec la bourgeoisie et le PT est une première avancée,
une perspective d'organisation pour les opprimés.
Quels enseignements
pour les révolutionnaires ?
L'expérience brésilienne montre de façon dramatique l'impasse
totale du socio-libéralisme, prolongement du réformismedans le
contexte de mondialisation actuelle. Il n'est plus possible d'obtenir ne serait-ce
que des miettes d'avancées sociales dans le cadre du libéralisme
impérialiste.
Une des vielles leçons de l'histoire du mouvement ouvrier depuis l'expérience
de Louis Blanc en 1848 ou celle de Millerand en 1898 et de la Deuxième
Internationale, il ne peut être question pour des partis des travailleurs
de participer au gouvernement de la bourgeoisie, est une fois de plus confirmée
par l'expérience Lula. La participation gouvernementale aura un prix
très lourd à payer pour le PT et les masses.
Cette expérience montre par la négative la nécessité
de construire un outil pour les luttes armé d'une conscience émancipée
de la domination capitaliste, lié par toutes ses fibres aux débats
et aux luttes des masses, c'est-à-dire d'une conscience marxiste, révolutionnaire.
Le parti à construire sera organisé sur la base de liens démocratiques
vivants avec le monde du travail, en totale rupture avec la routine, le parlementarisme,
le bureaucratisme, la collaboration avec la bourgeoisie.
Cette expérience révèle aussi les limites de regroupements
larges non politiquement délimités " anticapitalistes ",
" à gauche de la gauche ". Le regroupement des forces
militantes ne se fera pas en un jour, il aura ses étapes. Au cours de
celles-ci, inévitablement, des débats et de l'action naîtront
des tendances, courants voire fractions. Mais pour que ce regroupement se fasse
autour d'un programme de lutte, d'indépendance de classe, les révolutionnaires
doivent en constituer l'axe démocratique sans préjuger de la nature
des courants de ce parti, sans dire d'avance que les révolutionnaires
ne seront qu'une fraction minoritaire du parti. Là encore, la vie et
la lutte feront leur uvre, de nouvelles pages sont à écrire.
Mais l'expérience passée du mouvement ouvrier est un capital important
qu'il nous faut nous approprier afin de ne pas perdre un temps précieux
à explorer des voies sans issue contraires aux intérêts
de l'émancipation.
Enfin, l'une des plus grosses difficultés au Brésil est aussi
la nôtre : être utiles aux camarades du monde du travail, dans
les luttes, à s'organiser politiquement. Sortir des petits groupes qui
ont une analyse théorique par trop formaliste et sans lien avec une intervention
dans les lutte des masses, souvent enfermés dans le sectarisme, alors
que l'heure est au débat, à l'unité autour d'un programme
de classe, à la fusion et à l'intégration avec de nouveaux
militants voire de groupes contre le capitalisme et l'impérialisme, en
vue d'une transformation révolutionnaire de la société.
Sophie
Candela
A
propos d'une nouvelle mobilisation des piqueteros en Argentine
Le 12 mai, a eu
lieu en Argentine, une importante mobilisation nationale de plus de 40 000 travailleurs
qui ont occupé les rues de tout le pays et qui ont effectué plus
de 100 " cortes de ruta " (blocage de routes ou " piquetes ").
Cette mobilisation constitue la première étape d'un plan de lutte
décidé par la VIe Assemblée nationale de travailleurs (ANT)
qui a réuni plus de 4 000 délégués de tout
le pays à la mi-avril. Il s'agit, avant tout, du mouvement de lutte des
organisations et des travailleurs " piqueteros " (chômeurs),
mais auquel se sont joints d'autres secteurs de la classe ouvrière, le
mouvement des étudiants combatifs, les usines occupées et d'autres
formes d'organisations de la population exploitée.
On pourrait croire qu'on se trouve simplement face à un nouvel épisode
d'une histoire sociale et politique de mobilisation qui a commencé en
décembre 2001, avec l'" Argentinazo ", la
rébellion populaire qui a fait tomber le gouvernement de centre-gauche,
bourgeois et pro-impérialiste de De la Rua. Nonobstant, chacune des étapes
que vit l'Argentine depuis les trois dernières années mérite
d'être connue, analysée et discutée. Il en va de même
pour les événements de l'année écoulée avec
l'avènement d'un gouvernement péroniste dit " progressiste ",
avec à sa tête, le Président Kirchner.
La presse française passe pratiquement sous silence les mobilisations
ouvrières et populaires en Argentine, et consacre ses commentaires à
la " miraculeuse " embellie économique et aux prétendus
" gestes " de Kirchner en faveur des Droits de l'Homme,
ou à son affrontement avec le FMI. Les journaux de l'extrême gauche
ne sont pas, malheureusement, plus explicites.
Pourtant, les événements argentins ont une grande importance nationale
et internationale. Avant tout, cette importance découle du fait qu'en
Argentine coïncident la crise capitaliste, l'intervention de masses et
du mouvement ouvrier, la mobilisation pour des revendications immédiates,
un développement politique révolutionnaire, l'intervention dirigeante
des organisations politiques trotskystes, les diverses alternatives politiques
de l'impérialisme et de la bourgeoisie (depuis l'intervention militaire
jusqu'au gouvernement de " gauche "), la relation directe
avec d'autres situations révolutionnaires (en Bolivie) et politiquement
fondamentales (au Brésil). Cette conjonction de situations et de faits
est peut-être unique actuellement et elle justifie à elle seule
une attention passionnée pour ce qui se passe en Argentine.
Il s'avère impossible de traiter l'ensemble de ces points dans ce seul
article, mais nous aurons probablement l'occasion de revenir sur l'Argentine
dans Débat Militant. Dans ce texte, nous aborderons un point en
particulier. Il s'agit d'expliquer les raisons pour lesquelles les mobilisations
de la classe ouvrière et des exploités argentins continuent à
être aussi importants, et ce, malgré un gouvernement qui se présente
comme progressiste et populaire, et une crise qui dure depuis de longues années,
et qui plus est, dans une situation économique pour l'heure plus favorable
avec une croissance du PIB de près de 10 % pour l'année dernière.
L'organisation
sociale et politique de la classe ouvrière
On peut affirmer que l'Argentine présente tous les éléments
poussés à leur paroxysme d'une crise capitaliste aiguë dans
un pays dominé par l'impérialisme : chute brutale des salaires,
travail au noir, détérioration des conditions de travail, chômage,
dette extérieure usurière, privatisations, mainmise des entreprises
multinationales étrangères... La caractéristique originale
du pays est que cette crise ait produit des formes nouvelles d'organisation
et de mobilisation de la classe ouvrière, en premier lieu, les " piqueteros ",
avec une intervention politique indépendante et un affrontement direct
avec le capitalisme et l'État bourgeois.
La crise capitaliste provoque, non seulement une régression salariale,
du régime de travail, de la retraite (beaucoup plus aigue mais du même
type qu'en France), de l'éducation, de la santé, mais aussi et
avant tout, la destruction de la force de travail, le chômage massif,
la destruction sociale de la classe ouvrière. Des millions d'ouvriers
sont rejetés hors de l'appareil productif et étaient destinés
à rester en marge de toute activité sociale, amassés près
des tas d'ordures dans les bidonvilles des faubourgs.
C'est cette population qui s'organise pour résister à la politique
du capitalisme et invente de nouvelles formes de mobilisation : elle occupe
les rues dans les cités ouvrières et bloque les routes et les
accès vers les villes ; elle organise les piquets et s'est donné
le nom de " piqueteros ". Il n'est pas opportun de retracer
ici l'histoire des piqueteros, mais il faut insister sur le fait que les " piqueteros "
sont les ouvriers qui viennent d'être expulsés de leurs usines
et de perdre leur emploi -avec une riche expérience syndicale- et qui,
peu à peu, rassemblent toute la population sans travail, y compris celle
qui ne connaît pas les usines. Le mérite historique des organisations
de gauche est d'avoir participé à ce mouvement depuis ses origines.
Le mouvement piquetero, comme tout mouvement historique de la classe ouvrière,
est le résultat de la conjonction entre de nouvelles et combatives mobilisations
sociales et une nouvelle expérience politique.
Cette expérience politique est fondamentale et peut nous éclairer
sur la forme et le contenu que prend l'organisation combative de la classe ouvrière
face à la crise capitaliste. Plusieurs forces politiques de gauche [l'expression
" gauche " équivaut en Argentine à notre expression
extrême-gauche] interviennent dans la formation de ce mouvement qui commence
en 1995, parmi lesquelles le Parti ouvrier (PO), en tant qu'organisation trotskyste.
À chaque étape, à chaque moment, la capacité de
mobilisation combative du mouvement a été déterminée
également par son indépendance politique vis-à-vis de la
bourgeoisie et de ses différentes expressions politiques. Une forme d'organisation
des masses dans la lutte pour la satisfaction de leurs revendications immédiates,
et qui réunit, à l'image des syndicats, des dizaines de milliers
de personnes, correspond à une structure qui lui permet aussi un enracinement
social (le chômeur qui reste en dehors du mouvement piquetero devenant
un marginal) et une intervention politique. Le mouvement assume dès le
début des positions politiques en portant les étendards des différents
courants politiques.
En fin de compte, le développement du mouvement piquetero a été
rendu possible par la rupture politique, organisationnel et pratique avec la
bureaucratie des syndicats dans ses diverses variantes, y comprit la " gauche ",
et le péronisme, qui ont été les camisoles de force, l'appareil
et le programme qui ont soumis historiquement la classe ouvrière à
la domination de la bourgeoisie et qui l'ont condamnée à la défaite
dans ses confrontations concrètes avec le capital.
Il est clair qu'un des problèmes fondamentaux du mouvement piquetero
a été et continue d'être sa relation avec la classe ouvrière
au travail, avec le mouvement syndical combatif, avec l'avant-garde des usines
occupées, et avec le reste de la population en général.
Mais, il s'est donné un instrument pour affronter ce défi :
l'Assemblée nationale des travailleurs (ANT) qui réunit les délégués
des organisations piqueteros et des autres secteurs de la classe ouvrière
en lutte. Les 17 et 18 avril 2004 a eu lieu la VIe Assemblée avec la
participation de 4 000 délégués représentatifs.
L'ANT est le laboratoire du front unique dans un processus révolutionnaire.
Elle a eu différentes composantes depuis le début. Par exemple,
le CCC (Courant classiste et combatif, lié au PCR, maoïste national)
y a participé au début, mais a été marginalisé
par la suite. Quelques tendances du péronisme " combatif "
s'en sont éloignées ces derniers temps. À l'intérieur
de l'ANT, coexistent diverses organisations, y compris " centristes ",
diverses variantes de la gauche et autres. Le Bloque Piquetero - la colonne
vertébrale de l'ANT - est un accord politique entre tendances et
organisations sur la base de l'unité de la lutte, d'un programme commun
de revendications, du principe partagé de l'indépendance politique
(pour le gouvernement des travailleurs et du peuple) et une délibération
de l'ensemble des militants à travers les Assemblées nationales.
Les partis de l'extrême gauche participent à l'ANT, à l'exception
du PTS qui considère qu'il s'agit d'un phénomène marginal
par rapport à la classe ouvrière travaillant dans les grandes
usines - colonne vertébrale du prolétariat - et au mouvement
syndical, et du MAS qui soutient que l'ANT viole les principes de la démocratie
ouvrière, dans la mesure où les décisions sont prises à
travers des accords entre les organisations qui la composent.
La mobilisation
actuelle des piqueteros, de la classe ouvrière et de la population
Le gouvernement péroniste de Kirchner, à partir du 25 mai 2003,
a ouvert une nouvelle étape politique, dans laquelle la bourgeoisie nationale
tente de restaurer l'autorité de l'État et le gouvernement s'efforce
d'utiliser l'appareil de l'État dans le but d'unifier les classes dominantes
dans leur relation avec l'impérialisme et la classe ouvrière.
C'est un processus classique dans un pays semi-colonial comme l'Argentine, ainsi
que le fait que ce type de gouvernement ait l'appui de la gauche conciliatrice,
staliniste, collaborationniste. C'est, en même temps, l'épisode
de " gauche " propre à tout processus révolutionnaire.
Son destin n'est pas écrit d'avance. Il dépendra de l'évolution
de la crise, des alternatives impérialistes et surtout de la capacité
d'intervention indépendante de la classe ouvrière et des exploités.
En Argentine, pour la première fois depuis des décennies, un gouvernement
de ces caractéristiques s'établit à côté d'un
mouvement indépendant et combatif des exploités. La responsabilité
du trotskisme est historique.
Il n'y a rien d'étonnant au fait que l'un des objectifs fondamentaux
du gouvernement Kirchner soit de soumettre, de désorganiser, de contrôler,
réprimer, bureaucratiser le mouvement piquetero, à partir des
mécanismes de l'État, de la bureaucratie syndicale (la Centrale
unique des travailleurs, CTA), des tendances politiques afférentes. Il
a essayé de créer un " mouvement piquetero "
kirchneriste, de contrôler les organisations grâce à des
subsides pour les petites entreprises, de gérer les subventions de manière
clientéliste, de réprimer avec l'aide de la justice, de monter
la petite bourgeoisie contre les chômeurs, de provoquer ; tous les
moyens sont utilisés actuellement, avec l'appui d'un ensemble de forces
politiques, qui comprennent le péronisme de gauche, le castrisme, le
stalinisme, et des défaitistes issus du trotskysme. Kirchner a réussi
à enrôler une organisation comme les Mères de la Place de
Mai, ce qui montre qu'il n'économise ni ses efforts, ni son énergie.
Cela est très loin d'être une affaire de moindre importance.
Nous pouvons maintenant mieux comprendre l'importance politique de la journée
du 12 mai. Les actions menées furent des marches et des piquetes dans
tout le pays. Les revendications incluent l'augmentation de l'aide aux chômeurs
de 150 à 350 pesos (45 euros à 100 euros), l'augmentation des
salaires, des solutions à la crise de l'énergie et au manque de
gaz, le refus de payer la dette externe, et la dénonciation de la répression
et de la police, de la " gâchette facile ".
La mobilisation avait été appelée par l'ANT pour le 13
et fut avancée au 12, pour coïncider avec une " journée
de lutte " appelée par la CTA. Cette organisation bureaucratique
n'a pas trouvé mieux que d'annuler sa manifestation. D'autre part, le
Parti communiste a ordonné à son mouvement piquetero de ne pas
participer à la mobilisation. Les pressions contre l'ANT sont immenses.
La journée de mobilisation du 12 mai a permis un accord entre l'ANT et
la CCC, ce qui peut être interprété comme une défaite
du gouvernement Kirchner, étant donné que cette organisation avait
ouvert une période d'attente et refusait les actions communes avec l'ANT
et le Bloque piquetero.
Une marche fédérale, de toutes les provinces du pays vers la ville
de Buenos Aires, se prépare maintenant pour le mois de juin, en tant
que nouvelle étape dans le plan de lutte de l'ANT. Cependant, le gouvernement
continuera à mener sa politique de soumission à l'impérialisme
à travers des négociations et des capitulations. Un accord de
cette nature vient d'être signé avec Aguas Argentinas (groupe Suez),
pour le maintien de la privatisation du service d'eau à Buenos Aires.
Cet accord marque aussi un pas en avant dans les relations entre l'impérialisme
français et le nouveau gouvernement.
Suivons attentivement ces événements et étudions les comportements
des classes et des partis dans la crise révolutionnaire argentine. Cela
fait partie de notre apprentissage. Et inversement.
Marcelo
N.