| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°60
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4
mars 2005
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| Sommaire : | ||||||||||
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La crise sociale et politique mûrit, les travailleurs s'unissent autour de leurs propres exigences |
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Fillon oppose le parlement à la rue. La jeunesse relève le défi ! |
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La dette extérieure de l'Argentine : une négociation avec l'impérialisme |
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La
crise sociale et politique mûrit,
les travailleurs s'unissent autour de leurs propres exigences
Il
y a quelques jours, la presse titrait " 2004, cru exceptionnel
pour le Cac 40 ". A tour de rôle, les grandes entreprises
annoncent des profits " records ". Arcelor, Total
(qui a battu le record de bénéfice annuel des entreprises françaises
et qui annonce en même temps 568 licenciements supplémentaires),
les banques, Bouygues
les milliards s'amoncellent. Ces profits sans précédent
viennent de l'augmentation de l'exploitation, des " restructurations ",
des licenciements, des bas salaires et de la précarité. Et ces
milliards ne sont même pas réinvestis dans la production :
ils sont dilapidés, distribués aux actionnaires sous forme de
dividendes ou par le biais des rachats d'actions pour alimenter la bourse.
Le parasitisme de la bourgeoisie s'étale au grand jour, de même
que le cynisme de son personnel politique : Gaymard, ministre des Finances
qui voulait " se désintoxiquer de la dépense publique ",
était logé dans un appartement qui coûtait chaque mois l'équivalent
de son salaire, 14 SMIC. Son successeur vient d'accepter un grand " sacrifice "
nous dit la presse, ses revenus vont être divisés par 8 :
il a touché en 2004 l'équivalent de 116 SMIC mensuels à
France Telecom où il a " redressé "
l'entreprise en supprimant 22 500 postes.
Parallèlement, les comptes publics viennent d'être publiés :
la dette de l'Etat a atteint un nouveau record, 1066 milliards d'euros, soit
65,6 % du PIB contre 63,9 en 2003. Et le chômage vient de dépasser
officiellement les 10 %. Alors que l'argent coule à flot d'un côté,
la crise du système s'approfondit, la misère progresse :
pour satisfaire la soif de profits d'une minorité de parasites, la part
des richesses qui revient au monde du travail continue à diminuer et
tout ce qui constitue un frein à l'exploitation doit tomber.
Les
éléments d'une crise politique
Face à tant de parasitisme et de cynisme, la révolte s'approfondit
parmi les travailleurs et la jeunesse. En même temps, les illusions s'érodent
sur le rôle du Parlement, simple chambre d'enregistrement des exigences
de la Finance. Les " affrontements " verbaux des
députés s'y font dans une indifférence de plus en plus
grande.
La démission éclair de Gaymard, le discrédit qui s'est
exprimé à cette occasion vis-à-vis des politiciens et du
pouvoir, la lucidité qui se forge sur la réalité de la
" démocratie " parlementaire participent à
la maturation d'une crise politique.
Pour une fraction des travailleurs comme pour la jeunesse qui manifeste, la
pression de la rue, la lutte et la grève apparaissent aujourd'hui comme
la seule issue pour obtenir satisfaction et faire reculer le gouvernement.
Le
social-libéralisme contre les travailleurs
Plusieurs ténors du Parti socialiste ont tenu à se montrer dans
les cortèges le 5 février, le sourire aux lèvres et le
regard fixé sur 2007
Quelques jours plus tard, lors de la grève
à Air France, Ségolène Royal jugeait sur RTL " intolérable
qu'autant de voyageurs soient pris en otage brutalement " disant
souhaiter un " médiateur " pour que " le
dialogue reprenne très vite ". Ce soutien à De Robien
et au gouvernement, au moment où la contestation s'amplifie, n'est que
le pendant de celui que Hollande et ses amis apportent à Chirac et à
la droite pour le référendum.
" Si on veut une sanction, ce sera pour 2007 " a
expliqué Guigou. " Il ne faut pas se tromper de colère "
a renchéri Strauss-Kahn, ajoutant " peu mporte ce que fait
Chirac, tant mieux s'il est désormais sur nos positions "
Pour les " gens qui souffrent ", Strauss-Kahn a expliqué
à la télé sa grande idée, son " projet
personnel " : une " grande négociation
salariale " après 2007.
Quant à Ayrault, au lendemain de la première journée de
manifestations lycéennes contre la loi Fillon, il expliquait " il
ne faut pas créer l'illusion qu'on pourrait empêcher ce texte de
passer. De plus, la mobilisation de mardi ne m'a pas paru massive ".
Face à la jeunesse, à son impétuosité et son peu
de respect de l'autorité établie, le PS, comme le gouvernement,
est inquiet.
Construire
un mouvement d'ensemble, à la base
Cette irruption de la jeunesse dans la rue est un encouragement pour tout le
monde du travail. Cette révolte " spontanée ",
en dehors de tout encadrement d'appareil -et pour cela imprévisible pour
le pouvoir qui ne sait qui convoquer pour canaliser la colère- préfigure
d'une certaine façon la capacité d'initiatives des travailleurs
en train d'acquérir plus largement une lucidité sur la politique
du diagnostic partagé prônée par les appareils syndicaux,
dont la capacité de nuisance est par là même réduite.
C'est à la base, grâce aux militants du mouvement, syndiqués
ou non, et indépendamment de la volonté des directions syndicales,
que démarrent et s'organisent beaucoup des luttes actuelles, qu'il s'agisse
d'actions en réaction à des licenciements, de luttes pour des
augmentations de salaire ou de grèves de solidarité comme à
la SNCF après le viol d'une contrôleuse et à Air France
contre la sanction d'un agent de piste après la mort accidentelle d'une
salariée.
Comme c'est à la base que nous avons transformé les journées
d'actions planifiées de longue date en ordre dispersé en autant
d'étapes vers un possible mouvement d'ensemble, malgré la volonté
des appareils. C'est le succès imprévu des journées de
grève des 18, 19 et 20 janvier et de la manifestation du samedi 5 février
qui a amené l'ensemble des directions syndicales à transformer
la journée d'action de la métallurgie du 10 mars en une journée
de grève interprofessionnelle. Cette journée, deux jours après
la grève des lycéens qui ont également annoncé qu'ils
s'inviteraient le 10, peut être une nouvelle étape pour construire
un mouvement d'ensemble. Bien des choses semblent possibles, qui peuvent faire
basculer le rapport de forces.
La
campagne pour le NON, une campagne pour les revendications du monde du travail
et de la jeunesse
C'est dans ce contexte qu'a lieu la campagne pour le référendum
sur le traité constitutionnel européen, référendum
dont Chirac et Hollande viennent de décider qu'il se tiendrait le 29
mai prochain. Cette campagne est l'occasion pour nous tous, travailleurs et
jeunes, de faire entendre nos revendications et de sanctionner par notre Non
le libéralisme et le social-libéralisme, le camp du Oui. Ce camp
est chaque jour plus uni et solidaire, comme l'a montré la venue de Zapatero
à l'Assemblée. Invité par Debré, il a été
courtisé tant par Raffarin que par Ayrault... et il a mis tout le monde
d'accord en déclarant sous les applaudissements : " Pour
moi, c'est un Oui sans nom de famille ".
Face au camp libéral et social-libéral, la campagne pour le Non
est pour nous une campagne pour les revendications des salariés et de
la jeunesse. La question sociale est aujourd'hui plus que jamais la question
politique essentielle. Notre Non est celui de la lutte, en rupture avec ceux
dont le Non ne sert qu'à préparer l'alternative pour 2007 telle
Buffet qui déclarait récemment : " Nous sommes
en train de retrouver une seconde jeunesse et la gauche a besoin d'un PCF qui
reprend de la vitalité "
Ou Emmanuelli qui, dans
une lettre aux militants PS, fait semblant de découvrir, " après
avoir mûrement réfléchi " et " en
espérant ne heurter personne ", " qu'il est
difficile de ne pas voir qu'on veut nous faire avaler un bloc ultralibéral
à travers le vote du traité ".
Notre Non est une sanction et un désaveu de tous les partis qui ont mis
en place l'Europe des patrons.
Faire
entendre nos exigences sans rien attendre des futurs éventuels changements
gouvernementaux
A travers la lutte, le monde du travail est en train de s'unir autour de ses
propres exigences, l'augmentation des salaires, le partage du temps de travail,
le droit de tous à vivre pleinement. Avec la jeunesse qui écrit
elle-même son calendrier et lance un défi à Fillon et au
Parlement, le monde du travail est pour une part en train de s'affranchir des
illusions parlementaires et du cadre institutionnel dont il était prisonnier,
de reconquérir son indépendance.
Sans préjuger du succès qu'aura ou non la journée du 10
mars ni du déroulement de ses suites, elle est une étape nouvelle
vers un possible mouvement d'ensemble du monde du travail. Il apparaît
que toutes les composantes du social-libéralisme, tant syndicales et
que politiques n'en veulent pas, alors qu'à l'évidence, il n'y
a pas d'autres possibilités de faire céder le gouvernement. L'idée
d'attendre 2007 et les éventuels changements de gouvernement ne fait
guère recette mais le manque de confiance pèse encore sur les
esprits. Le discrédit de l'adversaire grandit mais de là à
se convaincre qu'il est possible de le faire reculer, il y a un pas qui n'est
pas encore franchi. L'intervention de la jeunesse peut accélérer
les choses, une nouvelle génération est en train de s'éveiller
à la lutte, lucide, libre de tout passé et avide d'avenir. Elle
peut entraîner et encourager la génération des parents,
qui, en soutenant ses enfants, se réapproprie pour une part sa propre
révolte, sa propre liberté.
Quels que soient les lendemains immédiats du 10 mars, le regroupement
est en train de se faire à la base dans les entreprises, au cours des
luttes, dans les syndicats, de tous ceux qui veulent faire entendre les exigences
du monde du travail. C'est le regroupement de ceux qui ne craignent pas de bousculer
le calendrier parlementaire et institutionnel, qui ont conscience que l'affrontement
et la crise sont inévitables, qu'il faut les préparer en discutant
de la politique nécessaire aux luttes pour faire pression et pallier
la passivité des directions syndicales.
Carole
Lucas
Fillon
oppose le parlement à la rue.
La jeunesse relève le défi !
En affirmant sur
LCI au lendemain du vote de son projet au parlement " La loi ne
se fait pas dans la rue ", Fillon, face au mouvement lycéen,
reprend la stratégie de Raffarin en mai-juin 2003 : nier toute légitimité
à la contestation sociale pour lui opposer le débat parlementaire.
Un défi politique est lancé aux centaines de milliers de lycéens,
qui, depuis un mois, sont sortis dans la rue pour exprimer leur colère
et exiger le retrait du plan Fillon, renouant ainsi le fil de la lutte sociale
après le mouvement des salariés du printemps 2003. Ne pas s'arrêter
devant le parlementarisme, imposer une victoire populaire de la rue, voilà
le défi que tente de relever la jeunesse. Sa force est qu'elle peut,
par sa détermination, contribuer à la mobilisation de l'ensemble
des salariés. Dégagée des appareils, elle incite le mouvement
social à surmonter l'obstacle des négociations au sommet et du
compromis raisonnable qu'est la politique des directions syndicales.
Le
mécontentement s'accumule...
Dès le jeudi 20 janvier, journée d'action nationale de la Fonction
publique, des petits groupes de lycéens étaient présents,
lors des manifestations, aux côtés des profs de leurs bahuts pour
affirmer haut et fort leur refus de cette éducation à deux vitesses.
La semaine qui a suivi, sur certains lycées en banlieue parisienne, les
lycéens se sont mis en grève, soutenus par les profs et les parents.
Ces grèves sont une réponse spontanée à des problèmes
locaux : manque de moyens, profs non remplacés, suppressions de
filières, flicage. Ainsi, sur le lycée Pablo Picasso à
Fontenay Sous Bois (94), les lycéens ont pris la relève des enseignants,
dont la mobilisation s'essoufflait, pour défendre le maintien du poste
d'un prof vacataire. Face au mépris de l'administration et du rectorat,
les lycéens ont très vite saisi qu'ils ne pouvaient compter que
sur eux-mêmes. Ils ont fait une semaine de grève, avec actions
et manifestations tous les jours. Dans le même temps, l'annonce de la
suppression de la seule classe prépa existant dans une ZEP, ressentie
comme un symbole, a mis le feu aux poudres au lycée Paul Eluard à
Saint Denis (93). Des lycéens se sont également révoltés
spontanément à la suite de descentes de police, accompagnées
de fouilles et contrôles d'identité, à l'entrée de
leurs établissements.
Très rapidement, la lutte s'organise : AG locales, manifs, actions,
débrayages des lycées voisins, début de coordinations.
Le niveau d'organisation est faible mais le mécontentement est profond
et la détermination forte. De plus, les lycéens sont conscients
que leurs problèmes sont liés, que leur légitimité
est totale. Ils étendent leurs revendications, discutent d'élargir
le mouvement aux autres lycées, aux autres villes, aux profs et personnels
de l'éducation, cherchent à faire le lien avec les salariés.
puis explose
Le mardi 1er février, des lycéens de toute la région parisienne
se regroupent devant l'assemblée nationale et c'est quelques milliers
de jeunes qui partent en manif spontanée. La police comme les organisations
encore peu présentes sont totalement dépassées.
Lors de la manifestation pour les 35 heures, les salaires et les services publics,
du samedi 5 février, dans plusieurs villes, des cortèges de lycéens
défilent aux côtés des salariés, réalisant
dans la rue le lien entre les revendications de la jeunesse et celles des travailleurs.
Le mouvement s'amplifie, devient alors réellement national, toujours
aussi radical et déterminé. Le jeudi 10 février voit descendre
100 000 jeunes dans la rue à travers toute la France, faisant reculer
Fillon qui annonce le retrait du volet bac de son projet de loi. Loin de satisfaire
les lycéens qui ne sont pas dupes, cette annonce apparaît comme
une tentative de manipulation et comme un premier signe de faiblesse. Le mouvement
lycéen commence à prendre confiance dans ses propres forces sans
mesurer réellement ce qu'il vient déjà de réaliser :
imposer un recul, modeste certes, mais réel, à un gouvernement
de casse sociale que les profs, les parents ou les aînés n'avaient
pas réussi à faire céder par leur mouvement en 2003.
Le mardi 15 février, alors que la plupart des régions sont en
vacances, et même si les profs manquent à l'appel, les lycéens
sont plus de 50 000 à Paris et 15 000 à Bordeaux pour
exiger le retrait pur et simple du projet.
A la suite de cette journée, la panique du gouvernement face à
la détermination du mouvement, se confirme. Après avoir joué
la carte de la compréhension paternaliste et méprisante, il joue
celle de la force. Raffarin annonce la procédure d'urgence le 16 raccourcissant
les débats sur la loi à l'Assemblée et au Sénat.
Fillon veut prendre le mouvement de vitesse et profiter des vacances à
Paris et à Bordeaux pour faire voter la loi au Parlement. Nouvel échec,
dans les académies qui reprennent, les lycéens se mettent en grève,
20 à 30 000 manifestants le 24 février et le 1er mars dans
plus de 25 villes. Le mouvement s'étend géographiquement et, comme
le disent certains lycéens, c'est un échauffement pour le 8 mars
où toutes les académies seront rentrées et pour le 10,
où lycéens, profs, salariés du public et du privé
descendront ensemble dans la rue contre les dégradations sociales, les
attaques du gouvernement et pour les salaires.
C'est un point important de marqué, le mouvement conteste la légitimité
du Parlement à décider pour lui.
La
jeunesse, expression de la révolte du monde du travail
Par sa détermination, la jeunesse réussit la jonction qu'elle
cherchait avec les salariés et les profs, redonnant à tous confiance
dans la lutte. L'inquiétude du pouvoir est justifiée.
L'irruption en masse de jeunes issus de lycées de banlieues, professionnels
et techniques, donne au mouvement un caractère spontané, révolté
et incontrôlable. C'est la future classe ouvrière qui descend dans
la rue. D'ailleurs, les lycéens eux-mêmes ne s'y trompent pas :
" Notre avenir, on le connaît : c'est l'usine, la précarité,
le chômage ". La jeunesse se fait la porte-parole du mécontentement
grandissant de l'ensemble du monde du travail et son irruption sur le terrain
social ouvre une crise profonde.
Sa spontanéité est ce qui fait la force du mouvement. Par leur
énergie et leur audace, les lycéens débordent les cadres
des appareils, s'emparent des journées d'actions posées par les
syndicats pour y défendre leurs propres mots d'ordre. L'UNL et la FIDL
n'ont quasiment aucune prise sur les lycéens pour avancer leur politique
d'une " bonne réforme ", de la bonne négociation,
politique du diagnostic partagé des directions syndicales qui avait enfermée
le mouvement en 2003, limitant son horizon à celui du Parlement. Cette
politique qui avait trouvé comme alliée l'ancienne gauche plurielle,
n'est pas applicable à ce mouvement. Les anciens ministres de l'éducation,
Ferry et Lang, le disent eux-mêmes : " Les lycéens,
c'est comme le dentifrice : quand ils sont sortis du tube, on ne peut plus
les faire rentrer ". " C'est la vraie difficulté
dans ces situations : négocier, mais avec qui ? "
" C'est la hantise de tout ministre d'avoir les lycéens
dans la rue ".
De la spontanéité
à la démocratie active et vivante, une lutte politique
Si le mouvement lycéen n'est pas encadrable, c'est parce qu'il est, dans
sa nature, démocratique. C'est cette démocratie à la base,
celle de la lutte, et la détermination pour faire céder le gouvernement,
qui poussent les lycéens à organiser leur mouvement, organiser
leur spontanéité pour lui donner plus de force et de légitimité.
Conjuguer efficacité de la lutte, démocratie et spontanéité
n'est pas facile. Cela prend du temps, le temps qu'une nouvelle génération
fasse ses armes.
Cette volonté de s'organiser démocratiquement rompt avec une vision
bureaucratique, par en haut, à laquelle nous habituent les directions
syndicales. Il ne peut exister aucune direction autoproclamée, aucun
dirigeant charismatique lié aux appareils capables d'encadrer le mouvement
pour le contrôler. Le gouvernement n'a pas de prise sur cette aspiration
démocratique à contrôler sa lutte. " Qu'ils
votent la loi ou pas ne changera rien, la rentrée sera chaude ",
lâche une lycéenne. Elle l'est déjà. La force politique
du mouvement c'est aussi cela : pas de tergiversation pour savoir si on
y va ou si on n'y va pas
la jeunesse se jette dans la lutte sans retenue
ni calcul, animée d'une révolte entière pour un autre avenir.
La démocratie du mouvement s'impose face à la soi-disant légitimité
du Parlement, et n'a aucune raison de s'incliner devant celui-ci.
Ce qui fonde cette confiance, cette légitimité de la lutte des
lycéens, c'est la légitimité de leur combat, leur révolte
contre l'injustice et l'inégalité. Au travers du projet de la
réforme Fillon, et en particulier de la remise en cause du bac national,
c'est l'aggravation des inégalités sociales face à l'éducation
et à la culture qui a provoqué la colère des lycéens.
Ils refusent aussi ce socle commun qui n'a pour but que de faire d'eux " de
la chair à patrons ", main d'uvre peu chère
et servile. Ils refusent que la culture, les options, soient le privilège
d'une élite des quartiers aisés. En refusant cette réforme
qui ne ferait qu'aggraver une situation déjà profondément
inégalitaire tout en l'accompagnant d'une ségrégation géographique
insupportable, c'est contre le fonctionnement même de ce système
qu'ils se soulèvent. A la dégradation des conditions de vie, d'étude
et de travail, les jeunes opposent un autre projet de société :
ils veulent une société plus juste, une société
d'égalité où chacun a accès à la culture.
Alors que les députés veulent rendre obligatoire l'apprentissage
de la Marseillaise à l'école et que l'examen du projet
de loi Fillon s'est soldé par la création d'un enseignement du
fait religieux sur proposition d'un député du PC, dans la rue
les mots d'ordre contrastent : les lycéens avancent leur désir
d'être formés à l'exercice d'un esprit critique et refusent
de recevoir une éducation appauvrie dont le seul but est d'en faire des
travailleurs obéissants et des citoyens dociles.
De
la contestation des inégalités à la contestation de la
société capitaliste
Une nouvelle génération militante a fait son entrée sur
le terrain social ; elle veut sa propre émancipation et celle de
toute la société. Résolue dans la lutte face à un
système qui ne lui offre aucun avenir, elle se forge une nouvelle conscience
de classe, en solidarité avec les générations précédentes
dont elle porte les espoirs d'une société plus juste.
Par l'ampleur de sa mobilisation, la jeunesse aide le monde du travail à
tourner la page de la période de démoralisation qui a suivi l'échec
de mai-juin 2003. Le rapport de forces se trouve ainsi modifié.
N'attendant personne pour se mobiliser, le mouvement lycéen fixe ses
propres rythmes de lutte. Sa faculté à passer outre tous les cadres
syndicaux et les obliger à s'y mettre, comme son mépris pour le
calendrier parlementaire, peut déverrouiller la situation et ouvrir la
perspective d'une victoire du mouvement social, reprenant l'offensive pour imposer
ses droits contre ce système inégalitaire.
Aux yeux de tous, la jeunesse populaire se révèle dans toute sa
vigueur et se dessine, agissante et consciente, comme le moteur du futur parti
des luttes et de la révolution.
Clarisse
Fango et Vincent Campbell
Nouvelle offensive impérialiste au Proche-Orient
Lors de son discours
annuel sur l'état de l'Union devant le Congrès le 2 février,
George W. Bush a relancé son projet de " grand Moyen-Orient ",
dont l'objectif revendiqué est de porter la démocratie " de
Kaboul à Ramallah ". Pas moins. La tournée européenne
fin février du président fraîchement réélu
a été une nouvelle occasion d'affirmer la priorité fixée
par l'administration états-unienne à la démocratisation
de l'ensemble des régimes de la région qu'encourageraient, à
ses yeux, les élections en janvier en Irak et en Palestine.
" Pour promouvoir la paix et la stabilité dans le Grand
Moyen-Orient, les États-Unis travailleront avec nos amis dans la région
pour combattre la menace commune posée par le terrorisme, tout en encourageant
une élévation du niveau de liberté ", a précisé
Bush. Et il a ouvertement menacé, " les régimes qui
continuent d'abriter des terroristes et cherchent à se doter d'armes
de meurtre de masse ". Pays visés : la Syrie et l'Iran.
" Pour promouvoir la paix au Moyen-Orient ", l'administration
Bush n'entend écarter aucune solution, y compris militaire.
Le conflit israélo-palestinien est le dossier sur lequel Condoleezza
Rice va concentrer le tir dans les prochains mois. Le processus de paix " passera
par des hauts et des bas ", pronostique la secrétaire d'État,
" mais nous avons la volonté de réussir ",
martèle-t-elle. Le conflit israélo-palestinien est au cur,
en effet, des tensions régionales depuis 1947, tensions singulièrement
aggravées après la guerre de 1967 et l'occupation par les troupes
israéliennes de la Cisjordanie et de Gaza qui en a résultée.
Le nombre de morts depuis le début de l'Intifada Al-Aqsa, en septembre
2000, dépasse les 4 000, dont plus de 3 000 Palestiniens et
près de 1 000 Israéliens.
Apporter au conflit israélo-palestinien un semblant de réponse,
même partielle et limitée dans le temps, ce serait un atout décisif
dans le jeu de l'impérialisme états-unien pour redessiner un grand
Moyen-Orient sous sa domination. Depuis le 11 septembre, l'administration Bush
tente d'imposer tout azimut ses solutions réactionnaires, profitant d'un
rapport de force qui n'a cessé de se dégrader pour les opprimés
du Proche et du Moyen-Orient depuis 1991. La volonté affichée
par l'équipe au pouvoir aux États-Unis de passer à la vitesse
supérieure aujourd'hui découle du nouveau contexte en Palestine
et alentour.
Une " opportunité
" attendue
Une première fenêtre s'est ouverte avec la disparition de Yasser
Arafat. Le raïs était persona non gratta à la Maison Blanche
comme à Jérusalem, contraint, à la fin de sa vie, à
vivre reclus à Ramallah, dans un bunker à demi ruiné de
la Mouqata'a. La communauté internationale accusait, alors, Yasser Arafat
d'avoir saboté le sommet de camp David en juillet 2000 et torpillé
les négociations israélo-palestiniennes que Bush cherchait à
relancer au printemps 2003.
Son remplacement à la tête de l'Autorité palestinienne début
janvier par Mahmoud Abbas facilite une reprise des négociations :
c'est Mahmoud Abbas, alors Premier ministre de Yasser Arafat, qui avait négocié
en 2003 lors du sommet d'Aqaba la " feuille de route "
avec George W. Bush et Ariel Sharon ; c'est Mahmoud Abbas déjà
qui représentait les intérêts palestiniens lors du processus
de paix entamé à Madrid en octobre 1991 et concrétisé
par la déclaration de principes d'Oslo en septembre 1993.
Les choses n'ont d'ailleurs pas traîné
Un sommet a rassemblé
Mahmoud Abbas et Ariel Sharon à Charm el-Cheikh en Égypte le 8
février sous le patronage du président égyptien, Hosni
Moubarak, et du roi de Jordanie, Abdallah II. C'est la première réunion
au plus haut niveau entre les deux parties depuis le début de l'Intifada
en septembre 2000. " L'objectif de deux États démocratiques,
Israël et la Palestine, vivant côte à côte en paix,
est à portée de main et l'Amérique les aidera à
l'atteindre ", annonçait Bush devant le Congrès
en janvier. À l'issue du sommet de Charm el-Cheikh, Mahmoud Abbas évoquait
" une nouvelle ère ", Ariel Sharon lui " une
nouvelle période ". Au vu, des discussions engagées
et des accords intervenus, nous en sommes loin.
Qu'est-il sorti de la rencontre au juste? En réalité rien qui
n'ait déjà été arrêté lors des sommets
précédents et jamais suivi d'effet. Significativement, toutes
les discussions sur les questions centrales ont été remises à
plus tard, à commencer par celles concernant la colonisation de la Cisjordanie
qui continue à un rythme sans précédent ou celles touchant
la construction du mur qui s'accélère de jour en jour.
Le plan israélien de retrait unilatéral officialisé en
février 2004 par Sharon prévoit ainsi l'évacuation à
partir du 20 juillet des colonies de Gaza et de quatre autres petites implantations
isolées du nord de la Cisjordanie (Ganim, Kadim, Sanour et Homesh), soit
un total de 8 500 colons. Pas plus. Et ce retrait doit encore s'étaler
sur douze semaines au moins, mais pourrait être remis en cause à
la moindre occasion ! Certes, le nouveau tracé du mur englobe environ
7 % de la Cisjordanie occupée, contre 17 % pour le projet initial ;
mais il place côté " israélien ", les
grands blocs de colonies de la Cisjordanie (Ariel, Maalé Adoumim et le
Goush Etzion), soit près de 240 000 colons.
Par conséquent, les concessions de Sharon ne sont que de la poudre aux
yeux ; elles ne peuvent aveugler sur le sens de la politique engagée
par le " Général Bulldozer " : créer
une situation de séparation de fait entre Palestiniens et Israéliens,
rendant caduque toute négociation ultérieure entre l'autorité
palestinienne et l'État d'Israël.
Le processus de paix dont il est question dans la presse internationale, s'il
aboutit, verra la création d'un semblant d'État palestinien sans
continuité territoriale et soumis à la domination politique, économique
et militaire israélienne. Mais y compris cette fausse solution est loin
d'être acquise, puisque toute future évolution est conditionnée
par Sharon et l'administration Bush au désarmement des milices palestiniennes.
Le cessez le feu conclu à Charm el-Cheikh n'a d'ailleurs tenu que quelques
jours
Une occasion supplémentaire pour le gouvernement israélien
de faire monter un peu plus les enchères.
Lors du sommet, Sharon était on ne peut plus explicite sur ces intentions :
" Vous devez, vous aussi, apostrophait-il la délégation
palestinienne, prouver que vous avez la force et le courage de faire des compromis,
d'abandonner des rêves irréalistes, de réduire à
néant les forces qui s'opposent à la paix, et de vivre avec nous
dans la paix et le respect mutuel, côte à côte ".
Et pour imposer cette normalisation au peuple palestinien, la réunion
" de soutien à l'Autorité palestinienne ",
tenue à Londres le 1er mars, a adopté un plan visant à
renforcer l'autorité de Mahmoud Abbas afin qu'il puisse s'acquitter des
basses uvres que lui commandent les Israéliens, préalable
à toute réelle avancée. Le principe d'un " groupe
de coordination " intergouvernemental animé par le général
étatsunien, William Ward, a été retenu à la conférence
de Londres pour y veiller.
une
deuxième inespérée
Une deuxième " opportunité " encourageant
les impérialistes à agir aussi promptement en Palestine est venue
du Liban voisin. L'attentat qui a coûté la vie le 14 février
à Rafic Hariri et à 17 autres personnes à Beyrouth précipite
l'intervention en élargissant le théâtre des opérations
aux acteurs essentiels du conflit israélo-palestinien, la Syrie et ses
différents alliés au pays du Cèdre, à savoir le
pouvoir en place et le Hezbollah libanais.
Quelle soit impliquée ou non dans l'assassinat de l'ancien Premier ministre,
la Syrie fait figure de suspect idéal. Ces dénégations
n'y changeront rien. L' " opportunité " est
trop belle pour les États-Unis qui ont inscrit la Syrie sur la liste
des États qui soutiennent le terrorisme depuis 1979 et à laquelle
ils reprochent de soutenir le Hezbollah et de laisser la résistance irakienne
utiliser son territoire comme base arrière pour son financement et sa
logistique. C'est d'autant plus vrai que tout au long du mois de février
et ce, dès la conférence de Charm el-Cheikh, le 8 février,
l'Autorité palestinienne accusait publiquement le mouvement chiite libanais
Hezbollah de tout mettre en uvre pour faire dérailler le processus,
et à travers lui son tuteur syrien ; le gouvernement Sharon mettait
lui, au même moment, en garde contre des attentats suicides visant le
territoire israélien commandités de Damas où se trouve
l'officine du Djihad islamique. Pour Condoleezza Rice, il n'y a aucun doute :
" Il y a des preuves que le Djihad islamique qui a son quartier
général en Syrie, était en fait impliqué dans la
préparation de ces attentats à Tel Aviv ".
L'administration peut même espérer faire d'une pierre deux coups,
et contraindre Bachar al-Assad à reculer au Liban et à sécuriser
sa frontière avec l'Irak. Paradoxalement, les intérêts syriens
et étatsuniens pourraient se rejoindre. Et l'histoire démontre
que Washington s'accommode fort bien de la présence syrienne au Liban
comme le souligne l'accord de Taef, signé en 1989 entre la Syrie et le
Liban. À l'époque, Bush père était trop content
de compter sur la Syrie d'Hafez Al-Assad dans sa guerre contre l'Irak de Saddam
Hussein. La Syrie a tout à perdre d'un retrait définitif du Liban,
alors que l'opposition libanaise est divisée quant aux relations à
entretenir avec Damas. De plus, le développement du pouvoir chiite -l'Irak,
après l'Iran- pourrait peser lourd dans la balance et pousser la Syrie
sunnite de Bachar al-Assad à épouser les vues des régimes
arabes sunnites alliés des étatsuniens (Jordanie, Égypte,
monarchies du Golfe).
Quelques indices appuient ce possible revirement. La pression de la population
libanaise et celle des grandes puissances, États-Unis et France en tête,
ont déjà coûté son poste à Omar Karamé,
le Premier ministre, lâché rapidement par les Syriens. Il semble
en outre avéré que c'est Damas qui a remis aux autorités
irakiennes Sabaoui Ibrahim Al-Hassan, demi-frère de Saddam Hussein et
numéro 36 sur la liste des 55 dirigeants irakiens les plus recherchés
par Washington. Mieux, un intense balai diplomatique initié par l'Égypte
avec l'appui de l'Autorité palestinienne tente de rallier la Syrie à
une solution globale du conflit israélo-palestinien. À Charm el-Cheikh
en février, Mahmoud Abbas et Hosni Moubarak ont explicitement réclamé
l'élargissement de la discussion au Golan sur lequel Damas a réitéré
sa volonté de rouvrir les négociations avec l'État hébreu.
Ce qui est incontestable, c'est le coût financier pour les bourgeoisies
locales de cette situation de guerre. Selon une étude commandée
par l'ONG britannique, Oxfam, et réalisée par le centre d'études
socio-économiques Adva de Tel-Aviv, le coût de l'occupation des
territoires palestiniens par Israël n'a cessé d'augmenter depuis
la première Intifada. " La seconde Intifada a provoqué
un arrêt de la croissance économique, une baisse du niveau de vie,
la ruine des services sociaux, la diminution de la couverture sociale et l'augmentation
de l'étendue et de la profondeur de la pauvreté ",
note également le rapport. Ce fardeau pèse sur l'État hébreu.
Il entrave le commerce avec ses voisins. Les capitalistes locaux envisagent
une autre voie. L'Égypte et Israël ont, d'ores et déjà,
signé un accord de coopération économique sous l'égide
des États-Unis. D'autres pourraient suivre
Un
processus contre les peuples
Le démantèlement des " infrastructures terroristes "
et la confiscation des armes des miliciens palestiniens est la tâche à
laquelle Mahmoud Abbas va devoir s'atteler s'il veut convaincre l'État
hébreu et Washington de sa volonté d'en finir avec les " rêves
irréalistes ".
Le résultat paraît improbable. Quel argument le chef du Fatah pourrait-il
donner à la jeunesse désuvrée de Palestine pour la
convaincre ?
Pour autant, on ne peut préjuger de l'influence sur les masses de décennies
de privation et de l'échec de la lutte armée contre l'occupant.
Jamais les colons israéliens n'ont été aussi nombreux dans
les territoires occupés. Le désespoir pousse à accepter
le projet impérialiste. Bush mise sur cette lassitude.
D'une certaine façon, c'est l'échec d'une politique : celle
de la libération nationale basée sur la lutte armée et
non sur l'armement politique du prolétariat.
Les cartes se redistribuent. L'impérialisme et les bourgeoisies locales,
paradoxalement, travaillent à déblayer le terrain pour un renouveau
de la lutte de classe. Ils agissent avec la brutalité et le mépris
des peuples dont les uns et les autres sont coutumiers et démontrent
à l'évidence qu'il n'y a pas de solution autre qu'ouvrière,
intégrant un combat dépassant le cadre des États bourgeois,
en place ou émergeant, visant à mettre à bas tous les pouvoirs
qui cadenassent le Proche et le Moyen-Orient depuis des décennies.
Nous en sommes loin. Peut-être, mais certainement moins loin que dans
le passé où triomphaient les nationalismes. Dans sa politique,
l'impérialisme s'appuiera, au nom bien sûr de la liberté
et la démocratie, sur les forces les plus réactionnaires, quasi
féodales, la réaction religieuse avec lesquelles les nationalistes
ont toujours su s'allier contre les opprimés.
C'est sur les ruines de ces politiques que se construira la seule politique
des masses opprimées, démocratique et internationaliste.
Serge
Godard
La dette extérieure de l'Argentine :une négociation avec l'impérialisme
Le
gouvernement argentin vient d'annoncer qu'il a finalisé " avec
succès " la négociation de la dette privée.
Pour le président Kirchner, il s'agit d'une victoire politique importante
qui va favoriser le développement national (message au Congrès
du 1er mars). Il a fêté cet événement dans une réunion
tripartite avec Lula et Chavez à Montevideo où les trois présidents
ont proclamé qu'" ils vont unifier des principes communs
pour négocier avec le FMI et les autres organismes ".
La presse française (Libération et Le Monde) parle aussi
de succès. C'est un événement considérable pour
le système financier international, et pour l'Amérique Latine.
Il faut l'analyser avec beaucoup d'attention parce qu'il illustre des éléments
clés du développement capitaliste d'aujourd'hui, de la lutte de
classes, de la dynamique de l'impérialisme.
La
dette externe et la cessation de paiements
La cessation de paiements a été décrétée
par l'Argentine en décembre 2001 et fut une de manifestations majeures
de la crise. À ce moment-là, la dette était de l'ordre
de 145 milliards de dollars, dont 81,8 milliards de dette privée, dette
" souveraine " émise en bons. Avant la négociation,
la dette externe était montée à 181 milliards, en augmentation
de 35 milliards par rapport à 2001.
L'endettement de l'Argentine fut un vecteur essentiel du développement
du capitalisme national et mondial dans les années 90 et une manifestation
flagrante de son caractère parasitaire comme de l'aggravation de l'exploitation
impérialiste. La dette structurait l'ensemble du processus de distribution
du profit et les relations entre l'économie nationale et l'économie
mondiale.
L'endettement des Etats et de l'ensemble des administrations est devenu un trait
dominant d'un capitalisme de rentiers. Pour donner un ordre de grandeur, en
France, " en 1980, la dette publique s'élevait à
90 milliards ; elle est cette année de 1066 milliards [d'euros] "
(Thierry Breton lors de sa première intervention à l'Assemblée
nationale) et, chaque jour, les Etats-unis s'endettent de 1,8 milliard de dollars,
plus de 600 milliards par an (1,3 dollar = 1€).
L'énorme endettement de l'Argentine n'est pas une aberration, mais le
résultat d'une politique qui s'intègre parfaitement à l'ensemble
des mécanismes du marché financier. Une partie de cet endettement
se fait dans le cadre de la " privatisation " des
retraites. C'est ainsi que 450 000 Italiens et des milliers d'Allemands
et de Japonais ont acheté de titres de la dette argentine.
Dans ce cadre, la cessation de paiement de décembre 2001 était
inévitable comme l'éclatement de toute bulle spéculative
à un moment ou à un autre. Les nouveaux prêts, contractés
en 2001, ont servi seulement à financer la sortie de capitaux à
l'étranger au taux fixe garanti par la convertibilité de un peso
(la monnaie nationale) pour un dollar, taux qui permettait des profits spéculatifs
énormes pour les capitaux parce que les taux d'intérêts
servis dans le pays multipliaient par 3 le taux d'intérêt de base
du marché financier mondial (de 5 à 15 %).
La cessation de paiement et la diminution générale de la valeur
des titres comme de l'ensemble des formes du capital sont aussi le premier pas
vers la reconstitution d'un nouveau cycle d'accumulation. La crise a signifié
la misère matérielle et morale pour les masses laborieuses et
aussi une dégradation nationale. Celle-ci se repartit entre les différentes
fractions du capital. Pour quelques-uns, la crise signifie la faillite. La fin
de la cessation de paiements qui est proclamée aujourd'hui signifie que
la bourgeoisie argentine et le système capitaliste mondial essaient de
mettre un point final aux effets directs de la crise de 2001. Dans ce sens,
le gouvernement argentin a fait ce qu'il avait à faire. Cette politique
n'a aucun contenu anti-impérialiste.
Une
nouvelle forme de négociation
En moyenne, chaque créancier va recevoir des titres d'une " valeur
actuelle " de 0,30 à 0,33 centimes pour chaque dollar prêté.
La valeur actuelle, c'est-à-dire le prix du titre sur le marché,
dépend de la valeur nominale, des échéances de paiement
et des taux d'intérêt du marché. La décote de titres
de la dette argentine est de l'ordre du 70 %. La décote était
de 40 % dans les autres négociations (Russie, Equateur
) suite
aux cessations de paiement. C'est ce chiffre qui est présenté
comme une victoire. Néanmoins, l'offre originale du gouvernement argentin
en 2003 était une décote de 90 % et l'offre finale est montée
jusqu'à 30-33 % parce que les taux d'intérêt du marché
sont restés étonnamment bas dans la période de la négociation,
poussant ainsi les créanciers à accepter l'offre. Le gouvernement
argentin a fait suffisamment de concessions, mais on peut toujours estimer qu'il
aurait pu aller plus loin du point de vue de chaque créancier et en vue
des négociations futures.
Différents éléments expliquent la facilité avec
laquelle le gouvernement argentin a pu arriver à ce résultat.
Il faut revenir à la crise de 2001. Elle fut accélérée
par le refus du FMI de concéder des nouveaux prêts à l'Argentine
et parce que le Département du Trésor des Etats-Unis a refusé
aussi de financer un rééchelonnement de la dette à travers
un " paquet ", méthode utilisée par
Clinton dans le cas mexicain. Une nouvelle doctrine a émergé :
les frais de l'éclatement des bulles spéculatives devaient être
payés aussi par les créditeurs privés et non par les gouvernements
impérialistes et le FMI.
La dette privée argentine était composée de la façon
suivante :
Argentine : 38,4 % ; Italie : 15,6 % ; Suisse :
10,3 % ; Etats-Unis : 9,1 % ; Allemagne : 5,1 % ;
Japon : 3,1 % ; autres : 18,2 %.
Plus de la moitié du pourcentage détenu par les Argentins eux-mêmes
était dans les mains des fonds privés de retraite, les AFJP et
les frais de la décote de 20 % de la dette tombent directement sur
les retraités argentins. Par ailleurs, la négociation a permis
à ces fonds privés de retraite d'assurer leur permanence. C'est
une autre faveur du gouvernement argentin aux mécanismes du capital financier
qui a facilité le cours de l'ensemble de l'opération.
Finalement, il faut se rappeler que le gouvernent paye régulièrement
la dette au FMI, à la Banque Mondiale et autres organismes internationaux.
Entre 2001 et 2004, il a payé plus de 10 milliards de dollars. Le FMI
est un créancier privilégié et c'était une de conditions
pour qu'il accepte une espèce de neutralité face à l'offre
argentine aux créanciers privés. L'exiguïté de cette
offre se justifie aussi parce qu'on paye le 100 % de la dette au FMI. L'Argentine
a fait tout le nécessaire pour que la négociation perturbe le
moins possible le système financier international et ses institutions.
La négociation " directe " avec le marché
en faisant payer une partie importante des coûts aux " petits
porteurs " exprime aussi les difficultés des institutions
étatiques à contrôler le marché et les effets de
la crise. Il ne faut pas penser le système impérialiste comme
une armée gouvernée par un Etat major tout puissant. La concurrence
et l'anarchie caractérisent le système et le gouvernement des
Etats Unis préfère aujourd'hui rester observateur des affrontements
entre les uns et les autres, sans prendre parti tant que des intérêts
vitaux ne sont pas en cause.
La
dette continue
Le président Kirchner peut proclamer que l'Argentine a résolu
la question de la dette avec dignité en sauvegardant l'avenir du pays ;
les faits et les chiffres nous disent autre chose.
Le gouvernement calcule que la nouvelle dette totale est de 125 milliards de
dollars, 72 % du PIB. Le chiffre réel est probablement, en incluant
la dette en litige, de plus de 140 milliards, entre 80 et 85 % du PIB.
En 2001, la dette était de 57 % du PBI. Le pays est plus endetté
aujourd'hui qu'hier par rapport à sa richesse nationale.
Le gouvernement a pris l'engagement ferme de consacrer 3 % du PIB au paiement
de la dette, en assurant une politique budgétaire orthodoxe et un excédent
budgétaire de cet ordre. En 2004, l'excédent a été
de 4 %. On a restructuré les paiements de la dette ancienne, mais
en 2005, le gouvernement devrait payer 13 milliards et 12,5 milliards en 2006,
plus de 7 % du PBI. De nouveaux échelonnements sont inévitables
pour ne pas dépasser en 2005 les 4 % du PIB. L'Argentine reste solidement
ancrée à sa dette externe et les négociations avec le FMI
commencent dans les prochains jours. La sortie de la cessation de paiement n'a
pas changé les conditions structurelles de domination de l'impérialisme.
Il faut souligner un autre fait. Jusqu'en 2001, toute la dette était
libellée en dollars et autres devises. Après la sortie de la cessation
de paiement, une partie importante de la dette privée, de l'ordre de
45 %, va être libellée en monnaie nationale et sa valeur nominale
va évoluer avec l'inflation. Les spécifications du changement
de titres anciens et nouveaux permettent aux créanciers de faire un bénéfice
de l'ordre de 20 % en 2005. La négociation a donné lieu déjà
à une nouvelle forme de spéculation parce que les fonds d'investissement
ont acheté les titres anciens et comptent encaisser ce bénéfice
spéculatif avec les nouveaux.
Le gouvernement est décidé à maintenir la cotation du dollar
autour de 3 pesos même s'il perd de la valeur face aux autres devises.
La combinaison entre ces différentes sources -convertibilité de
fait autour de 3 pesos et peut-être moins, inflation et augmentation de
la valeur nominale de titres- fera que la valeur en dollars va augmenter peut-être
d'une manière explosive et le pays sera obligé de payer cette
nouvelle bulle avec ses exportations. La misère sociale et nationale
continue à alimenter le mécanisme de la dette et la dette continue
à alimenter la misère.
La bourgeoisie argentine ne se trompe pas. L'Union Industrial Argentine, une
des centrales du patronat, a défini son appui à la négociation
avec des mots très clairs : " la clé n'est pas
dans l'allongement des délais de paiement ou dans la diminution des taux
d'intérêts ; elle n'est pas non plus dans l'importance de
la décote. La raison fondamentale du succès de la proposition
est son sérieux, qui a permis de l'appuyer et de négocier avec
fermeté ". Le sérieux pour une organisation patronale
est la volonté d'un gouvernement de favoriser les affaires et le cycle
du capital. Voilà le secret de Kirchner.
Kirchner
et les autres
L'opposition entre Lula et Chavez a été un des thèmes de
Porto Alegre. Les deux chefs d'Etat étaient à côté
de Kirchner, mercredi 2 mars, pour fixer une position commune sur la dette.
Chavez a souligné que le Venezuela avait payé plus de 25 milliards
de dollars dans les cinq dernières années et que sa dette externe
était de 24 milliards.
Les oppositions politiques existent, mais ce n'est pas inintéressant
d'observer qu'en ce qui concerne la dette externe -un des éléments
clé qui définit la forme de relation avec le système capitaliste
mondial- les trois pays ont adopté des modalités de paiement qui
ne perturbent pas la stabilité du marché. Chavez procède
de la même manière avec le pétrole. À Montevideo,
un accord a émergé entre PDVSA, Petrobras et Enarsa pour travailler
ensemble dans l'exploitation du pétrole C'est un secteur dans lequel
les trois entreprises nationales ont mis en place des partenariats avec les
compagnies privées internationales -l'espagnole Repsol, Total, des compagnies
américaines- mais Enarsa est pour l'instant plus un projet sur le papier
qu'une réalité. Kirchner essaie de donner des leçons en
matière de dette externe et demande la collaboration des autres pour
le pétrole. L'exploitation commune de la Bolivie et de son gaz fait partie
de l'affaire.
Dans la pratique et les formulations politiques de Kirchner, on trouve une recherche
d'accord avec l'impérialisme, accompagnée parfois d'affrontements
avec telle ou telle expression du capital. Ce sont les limites propres au nationalisme ;
chez Chavez, ces affrontements concernent directement la forme de domination
politique du pays et les débordements sont possibles.
L'alliance entre Brasilia, Buenos Aires et Caracas peut donner le sentiment
d'un pouvoir autonome plus fort et provoquer des accrochages plus fréquents
avec Washington. Sur le fond, elle est destinée à essayer d'assurer
une forme de domination impérialiste et capitaliste et non pas à
avancer dans la lutte de libération nationale et sociale de l'Amérique
Latine.
Marcelo
N.