| Débat militant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°61
|
18
mars 2005
|
||||||||
|
|
||||||||||
| Sommaire : | ||||||||||
|
Le Non de la lutte et la lutte pour le Non, Une même politique pour les travailleurs |
||||||||||
|
|
||||||||||
Les
lycéens ont relevé le défi, les travailleurs regroupent
leur force,
une nouvelle étape de la mobilisation se prépare
Une
semaine après être descendus à 165 000 dans la rue, les
jeunes ont à nouveau relevé le défi le 15 mars. 50 000
selon les forces de police, 100 000 selon les syndicats, les lycéens
ont manifesté en nombre, alors même que certains enterraient déjà
le mouvement.
" Ils ont défié Fillon et les casseurs, écrivait
le lendemain un journaliste du Monde, les jeunes sont revenus malgré
tout ". Face à Fillon, affirmant " dans la
démocratie, le pouvoir n'est pas dans la rue mais la décision
revient au Parlement ", la jeunesse est revenue dire non :
non à Fillon, non à une société d'injustice et non
au Parlement qui avait voté la loi le 2 mars. Quels que soient les développements
à venir du mouvement, les jeunes lui ont fait franchir une étape
: en ne s'arrêtant pas face au Parlement une fois la loi votée,
ils ont dépassé l'obstacle contre lequel avait buté le
mouvement en 2003. Avoir réussi à surmonter les obstacles pour
contester le Parlement est en soi un succès politique, quelle que soit
l'issue immédiate.
Et si mardi 15 mars, le nombre de jeunes dans la rue avait diminué, le
mouvement n'en est pas moins profond. A un journaliste qui discutait du nombre,
une jeune manifestante répondait " Oui, mais moi je suis
là ", résumant probablement le sentiment de bien
des jeunes découvrant, depuis quelques semaines, le combat politique,
l'action, par eux-mêmes. A travers ce mouvement, une nouvelle génération
s'éveille à la lutte, cherchant au fur et à mesure à
résoudre les problèmes auxquels le mouvement est confronté.
S'organiser
pour le combat et pour gagner la fraction de la jeunesse en dérive
Sur Paris, les jeunes ont aussi tenu bon face à ceux que la presse a
appelé les " casseurs ", pour la plupart des jeunes
eux-mêmes venus des lycées, une fraction désorientée
de la jeunesse. Leur irruption dans les manifestations a révélé
le manque d'organisation du mouvement, ses difficultés, mettant les jeunes
devant la nécessité de s'organiser eux-mêmes, démocratiquement,
non seulement pour faire leur police face à la violence, organiser leur
propre service d'ordre, mais pour décider de leur politique, se coordonner.
Mardi, les jeunes se sont donné les moyens de protéger leur cortège,
avec l'aide de militants syndicaux et une lourde présence policière
qui, après avoir, en particulier lors de la manifestation du 8, laissé
faire, s'affichait. Mais au-delà de la protection et du service d'ordre,
les jeunes, comme l'ensemble du mouvement ouvrier, sont confrontés à
la question de quelle politique pour répondre à cette partie de
la jeunesse en dérive, pour non seulement s'en faire respecter, protéger
ses manifestations, se donner les moyens de lui résister mais aussi pour
la gagner, pour offrir un tout autre débouché à sa révolte
et à son rejet de cette société qui la rejette.
Les organisations ouvrières n'ont pas su, pas pu, apporter de réponse
au désarroi de cette partie de la jeunesse. L'ensemble des militants
est aujourd'hui confronté à cette nécessité, au
moment où la classe ouvrière est en train de vérifier qu'elle
peut exercer sa pression, au moment où la jonction est en train de se
refaire entre public et privé, où le monde du travail retrouve
son unité et où les lycéens ont affirmé leur solidarité
avec les salariés en participant aux manifestations du 10 mars.
Les
travailleurs regroupent leurs forces, le gouvernement provoque, les directions
syndicales " négocient "
La journée du 10 mars avec un million de manifestants en grève
dans 150 villes, dont une forte proportion de salariés du privé,
a marqué une nouvelle étape. Le mouvement, quels que soient ses
rythmes, s'étend et s'approfondit.
L'unité du public et du privé est aujourd'hui possible autour
de la revendication sur les salaires, principale question sociale. Dans les
cortèges, certaines banderoles d'entreprises en lutte chiffraient la
revendication : " 150 euros pour tous dans le commerce ",
" pas de salaires en dessous de 1400 euros "
avec la conviction que seul, un mouvement d'ensemble peut imposer un autre partage
des richesses, que le problème des salaires ne se résoudra pas
entreprise par entreprise.
Le gouvernement, après une soirée de silence, a répondu
en tentant de diviser et en provoquant. Se partageant les rôles, Raffarin
a évoqué un " coup de pouce " pour
les salaires des fonctionnaires " en échange d'une modernisation
profonde de l'Etat ", c'est-à-dire de nouveaux dégraissages.
Refusant de rien chiffrer, il a convoqué les syndicats qui se sont empressés
de répondre. Le Duigou, pour la CGT, s'est réjoui du " net
recul " du gouvernement et de l'annonce de " la reprise
de discussions "
Breton, le nouveau ministre de l'Economie,
a annoncé pour le privé " une prime d'intéressement
exceptionnelle " pour 2005 de " 200 euros maximum "
déductible de l'impôt sur les sociétés : pas
question de faire payer les patrons sur les profits, ce seront les contribuables
qui paieront. Et il a invité " les organisations syndicales
à discuter avec les entreprises pour mettre en uvre ce dispositif
le plus rapidement possible ".
Thibault a eu beau déclarer le week-end dernier : " Il
est évident que [...] les syndicats ont la capacité d'installer
une mobilisation durable et d'envisager d'autres initiatives si nous n'obtenons
pas, dans les jours prochains, de réponses appropriées ",
le silence des organisations syndicales est assourdissant.
Au lieu de donner un objectif visant à renforcer l'unité entre
le public et le privé en posant une revendication commune à l'ensemble
des salariés, la revalorisation des salaires, ils donnent prise aux manuvres
de division du gouvernement et du patronat.
Seule la
pression des militants et des travailleurs pourra les contraindre à prendre
de nouvelles initiatives pour répondre aux attentes et aux espoirs qu'a
fait naître la démonstration de force que constitue la journée
du 10 mars.
Préparer
les prochaines étapes vers un mouvement d'ensemble
Dans les entreprises, les syndicats, les équipes militantes qui se sont
constituées, le débat se mène sur les suites du mouvement,
avec une confiance retrouvée dans la lutte collective, dans notre capacité
à exercer notre pression, et en mesurant le décalage entre la
situation créée par la mobilisation et l'absence de perspectives
des directions syndicales qui maintiennent le mouvement prisonnier des "
négociations " du gouvernement.
La bourgeoisie et le gouvernement font l'opinion en profitant du manque de perspective
des organisations ouvrières qui s'adaptent. En même temps, un mouvement
profond est en cours à travers lequel des militants, des fractions de
la classe ouvrière, sont en train de rompre avec la politique du diagnostic
partagé, cherchant à tisser des liens pour agir, contrebalancer
le recul du mouvement ouvrier et préparer la suite.
Des clarifications sont en cours, et la campagne pour le traité constitutionnel
aide à cette nouvelle lucidité, révélant les duplicités,
les opportunismes. Quels que soient les rythmes du mouvement, les transformations
en cours, dans les consciences et dans la classe ouvrière, sont profondes.
L'heure est à la mise en commun, aux débats, aux initiatives pour
faire la jonction entre le public-privé sur la question des salaires,
entre le mouvement social et la jeunesse, et préparer la prochaine étape
de la lutte.
La lutte politique et la lutte sociale ont un même rendez-vous pour faire
céder le gouvernement et le patronat.
Carole
Lucas
Le
Non de la lutte et la lutte pour le Non,
Une même politique pour les travailleurs
La
question de l'Europe et du référendum met les démagogues
du petit monde parlementaire dans des postures pour le moins instables dont
les dramatisations grandiloquentes soulignent le ridicule.
N'a-t-on pas vu ces derniers jours, la droite courir au secours de Hollande
et du PS devant les vérités rappelées par Emmanuelli. Certes,
on peut s'étonner de voir le député des Landes agresser
ainsi son propre parti en répondant à son ami et partisan du non
comme lui, Alain Vidalies, qui lui reprochait d'avoir " franchi
une ligne infranchissable " en passant outre au vote majoritaire :
" Il n'y a pas de ligne infranchissable (...) Il y a eu une majorité
socialiste pour envoyer le contingent en Algérie, ce n'est pas pour autant
que cela a été une bonne chose. Il y a eu une majorité
pour voter les pleins pouvoirs à Laval, ceux qui ont résisté
sont passés à la postérité. Ceux qui ont approuvé
ont été couverts d'opprobre. La ligne infranchissable dépend
des moments et des causes ". Le propos était ferme, mais,
si l'on remplace Laval par le maréchal Pétain, les faits sont
indiscutables.
L'indignation que suscitent ces propos ne mériterait guère que
l'on s'y attarde si ce n'est que le psychodrame qui agite aujourd'hui l'ex-gauche
plurielle est révélateur de son cynisme.
Les boules de neige de Guéret destinées au premier secrétaire
du Parti socialiste ont attisé les rivalités au sein du PS. Fabius,
tout en regrettant certes l'incident, a parlé à propos de Hollande
du " mélange des rôles avec Chirac ".
L'ancien partisan du vote Chirac essaie aujourd'hui de se refaire une image
opposée à la cohabitation. Henri Weber d'insister : " la
confusion, le gommage du clivage droite gauche est réel ".
C'est indiscutable. Comme le dit Cohn Bendit avec son élégance
habituelle : " le oui n'a pas d'odeur "
Et la politique de la droite et de la gauche sert, quant au fond, les mêmes
intérêts. Eux-mêmes le disent ! Ce n'est pas très
nouveau d'ailleurs. En 92, Fabius comme Emmanuelli défendaient le " oui "
à Maastricht.
Puis, effet boule de neige oblige
s'est ouvert un débat sur les
menaces de " schisme ", selon Julien Dray, au sein de la
gauche. Hollande et ses proches se sont inquiété des divisions
fratricides, brandissant on ne sait trop quelles menaces contre ceux qui feraient
" tréteaux communs avec des formations qui jettent des boules
de neige ".
Tous se sont empressés de rassurer le premier secrétaire, bien
convaincus que la gauche du non et la gauche du oui n'auront guère de
mal à se rabibocher demain pour aller au pouvoir. Fabius parle de " notre
ambition d'une Europe puissante et solidaire [
] l'oubliée de l'Europe
présente, qui risque de dériver de plus en plus vers un grand
marché ouvert à tous les vents et politiquement dilué ".
Strauss Kahn pourrait signer. Quant à Pierre Moscovici, partisan du oui,
il précise : " c'est surtout sur l'Europe sociale que
le PS doit insister ".
On le voit, au sein du PS, le fossé du oui et du non n'est, quant au
fond, pas bien grand.
Marie-Georges Buffet précise dans une interview donnée au Monde,
qu'il n'y a là qu'une de " nos différences "
autour desquelles s'organise le débat sur l'alternance ou l'alternative
entre partis de gouvernement " pour créer un rassemblement
majoritaire à gauche ". Et c'est bien parce que nous nous
retrouvons au coude à coude dans les luttes comme dans la campagne pour
le Non avec les militants du PC que nous nous devons de leur dire ce que nous
pensons, en toute démocratie. Tirer les leçons des échecs
passés, c'est rompre avec la politique qui en est responsable.
La polémique sur la directive Bolkestein a fourni de nouveaux épisodes
à la comédie que les partis institutionnels jouent pour essayer
de se gagner les sympathies de futurs électeurs de
2007. Le chef
des partisans du oui s'indigne - " inacceptable " -
pour ne pas laisser le terrain à ses opposants du oui comme du non. Les
uns comme les autres sont de fieffés hypocrites puisque cette circulaire,
certes scandaleuse, avait été adoptée avec l'aval tant
de la droite que de la gauche. Elle s'inscrit dans le cadre de la politique
que droite et gauche ont menée ensemble ou séparément pour
étendre la concurrence aux services publics.
Comme le note avec toute la pertinence dont il est capable Emmanuelli, il est
" difficile de s'opposer à cette directive en disant oui
à la constitution ". Ce fin observateur a dû sûrement
aussi remarquer qu'il était tout aussi difficile de s'opposer à
cette directive après avoir dit oui à Lisbonne
Ceci dit, tant mieux que tous s'accordent à dénoncer leur propre
politique même si ce n'est que le temps d'un référendum !
Les travailleurs les mettront tous d'accord en votant non, sans être dupes,
pour dire non à la politique des gouvernements de droite ou de gauche
qui ont construit l'Europe de la finance.
Ce sera aussi une façon d'affirmer leur indépendance à
l'égard de ceux qui, au sein même des syndicats ouvriers, ce font
les relais de la politique de la classe capitaliste à l'image de François
Chérèque, actif défenseur du " oui ".
" On aura des outils, a-t-il dit, pour pouvoir défendre
l'Europe sociale, pour défendre notre modèle, pour pouvoir négocier,
faire avancer les choses ". Pour rajouter : " ce
qui est libéral en Europe, ce n'est pas le traité, ce sont les
politiques ". La simple question de savoir si le traité
ne serait pas la conséquence des politiques ne semble pas lui être
venue à l'esprit !
Le référendum sera l'occasion pour les travailleurs de montrer
leur rupture avec tous les tenants de l'Europe capitaliste. Il vient en complément
des mobilisations offrir l'occasion de dire non à toutes les politiques
libérales, quel que soit le gouvernement et quelles que soient les contorsions
des uns ou des autres pour se refaire une image crédible.
Il y a quelques raisons de penser qu'il n'est pas impossible qu'avec le référendum
Chirac ait fait un nouveau coup du genre de la dissolution de 1997. Pour avoir
voulu garder la main, reconstruire l'unité de la droite et de la gauche
derrière lui, il pourrait bien avoir un 5 mai à l'envers.
Là est, en tout cas, l'intérêt des classes populaires.
Certes, le Non au référendum ne permettra pas d'enrayer la politique
dictée par le patronat et les financiers au gouvernement, à l'Etat.
Le rapport de forces se construit dans les mobilisations et le bulletin de vote
ne saurait les remplacer. Il peut cependant affaiblir l'adversaire, permettre
de lui porter un coup sur le plan politique. Les mobilisations se nourrissent
de politique et nourrissent la politique.
Le baron Seillière accusait le gouvernement de laxisme par peur de perdre
le référendum. Il est vrai que Raffarin en faisant quelques petits
gestes en direction des salariés entend non seulement tenter de désamorcer
la montée des luttes mais aussi la montée du Non qui l'accompagne.
Il cherche à calmer le mécontentement qui ne dédaigne aucun
terrain pour s'exprimer.
Une victoire du Non accentuerait la crise politique latente, elle affaiblirait
non seulement le gouvernement mais la gauche libérale. Elle serait l'expression
d'une rupture croissante de l'opinion populaire avec le social-libéralisme
qui est le principal facteur de stabilité du pays, en particulier depuis
le vote Chirac.
Les mobilisations de ces dernières semaines, résurgence du printemps
2003, expriment cet affranchissement et contribuent à le renforcer. C'est
ce qui explique aussi les progrès du Non dont la victoire serait un accélérateur
des évolutions en cours. A condition du moins que l'extrême-gauche
ne se laisse pas étouffer par le Non de la gauche sociale-libérale,
la gauche de gouvernement, ou ne reste pas dans un attentisme prudent voire
un abstentionnisme passif.
Dans les urnes, tous les Non se ressembleront mais ce que nous dirons dans la
campagne est essentiel pour préparer la suite. C'est pourquoi nous ne
menons pas campagne simplement pour que le Non gagne, laissant croire que tous
les Non se ressemblent. Nous menons campagne pour aider au mûrissement
des consciences au sein du monde du travail, prendre argument de la crise qui
divise la gauche pour révéler ambiguïtés et duplicité
des uns et des autres, pour armer les travailleurs afin d'aider au regroupement
de tous ceux qui savent qu'ils ne pourront compter que sur leurs propres forces
pour imposer la satisfaction de leurs revendications. Et cela, quel que soit
le gouvernement en place.
Faire campagne pour le Non, voter Non, c'est rejeter la droite, désavouer
la gauche libérale.
C'est soutenir et encourager les luttes pour affirmer la perspective d'une Europe
des travailleurs et des peuples.
Yvan
Lemaitre
Chávez
refait le monde avec Chirac
Le
président de la République bolivarienne du Venezuela, Hugo Chávez,
a achevé une tournée diplomatique mondiale de neuf jours le 9
mars dernier à Paris. À cette occasion, un " meeting "
était prévu à la maison de la Radio avec celui qui a volé
la vedette à Lula lors du dernier Forum social mondial de Porto Alegre.
Hugo Chávez s'est décommandé. Il a préféré
se rendre à l'Élysée et négocier avec Total.
C'est bien connu : le temps, c'est de l'argent ! Et Chávez
a mis à profit son escale parisienne de vingt-quatre heures : " Total
va passer de 200 000 à 400 000 barils de pétrole par
jour, il va doubler [sa production], avec un investissement de plusieurs milliards
de dollars ", a-t-il triomphé, sur le perron de l'Élysée
après un entretien de plus d'une heure avec Jacques Chirac. Le Venezuela
est le cinquième exportateur mondial de pétrole. La France est
le deuxième investisseur du pays. L'intérêt de Chávez
et de Chirac était de s'entendre
Et plutôt que de donner de la voix contre l'administration Bush à
la maison de la Radio, le président vénézuélien
s'est employé à redonner du souffle à un partenariat avec
la France lui permettant de desserrer un peu l'étau états-unien
qui l'enserre. Le Venezuela est le deuxième fournisseur de pétrole
des États-Unis avec la dépendance économique qui en découle
- le Venezuela y vend 85 % de sa production, soit 15 % de l'approvisionnement
des États-Unis. Et la pression de l'impérialisme US contre le
pouvoir en place à Caracas s'accroît dangereusement depuis quelques
mois : les accords signés à Paris, comme les contrats passés
avec la Russie, assurent Chávez de soutiens de poids au moment où
il accuse Washington de vouloir attenter à sa vie.
D'aucuns voient dans la volte-face du président vénézuélien
à Paris un signe des contradictions et des tensions qui traversent l'administration
vénézuélienne. On retrouve sous une forme à peine
différente l'idée émise lors de l'arrivée au pouvoir
du Parti des travailleurs au Brésil, évoquant " les
deux âmes du gouvernement Lula ". D'un côté,
expliquait-on, se trouvait la bourgeoisie, de l'autre la classe ouvrière :
les intérêts des uns et des autres s'entrechoquaient, entrant en
conflit.
Selon ce point de vue, il fallait peser pour faire pencher la balance du bon
côté, y compris jusqu'à participer au gouvernement où
siégeaient les représentants patentés du FMI et de la Banque
mondiale. L'expérience a confirmé l'inconsistance de ce raisonnement ;
pire, elle en a révélé tout le danger pour les travailleurs
brésiliens, désorientés et sans organisation à même
de les défendre face aux remises en cause tous azimuts de leurs acquis,
à commencer par leur retraite.
Si une contradiction existait bel et bien au Brésil, elle ne traversait
pas le gouvernement dont les intentions ne faisaient aucun doute avant même
sa constitution. La contradiction se situait entre les aspirations de ceux qui
ont porté Lula au pouvoir et la politique anti-sociale d'ajustement structurel
commandée par le FMI et la Banque mondiale que le gouvernement du PT
et de ses alliés défendaient. Le triomphe de Lula ne symbolisait
pas la revanche de Porto Alegre sur Davos ; il témoignait, au contraire,
de la conversion au social-libéralisme à laquelle n'échappe
aucune des familles réformistes, et qui gangrène la " gauche
de gauche " ou labellisée comme telle. Lula et le PT ont réussi,
pour un temps, à canaliser le mécontentement populaire.
S'illusionner sur l'anticapitalisme de Chávez est porteur du même
danger. Chávez n'est pas un Lula conséquent, allant là
où le premier refuserait d'aller. Certes, à Porto Alegre, le président
de la République bolivarienne du Venezuela cite Trotsky devant 15 000
personnes. C'est vrai, il se fait le chantre d'une " révolution
bolivarienne " qu'il entend exporter - " Il
faut inventer le socialisme du XXIe siècle " dit-il. Oui,
il a radicalisé son discours pour gagner l'adhésion des masses.
" Nier leurs droits aux peuples est le chemin de la barbarie,
a martelé Chávez devant un auditoire enthousiaste à Porto
Alegre. Le capitalisme, c'est la barbarie. J'en suis un peu plus convaincu
chaque jour [
]. Beaucoup d'intellectuels disent qu'il faut transcender
le capitalisme, mais j'ajoute qu'on ne peut le transcender dans le cadre du
capitalisme, non. Il faut le transcender par la voie du socialisme [
],
le véritable socialisme ".
Mais quelle politique mène-t-il concrètement depuis sa victoire
à l'élection présidentielle en 1998 et sa réélection
en 2000 ? A-t-il nationalisé le complexe pétrolier qui s'assure
de juteux profit quand les masses vivent dans la misère ? Il n'en
défend pas la nécessité. A-t-il exproprié les grands
propriétaires terriens qui exploitent et affament le prolétariat
des villes et des campagnes ? Il refuse de remettre en cause la propriété
privée. A-t-il simplement redistribué les nombreuses terres que
l'État possède pour alléger le fardeau qui pèse
sur des millions de famille ? Il réduit la réforme agraire
à la portion congrue en redistribuant des terres, pour l'heure, à
100 000 familles.
À Porto Alegre, Chávez était, cette année, invité
officiellement par le Mouvement des Sans Terre du Brésil. Quel paradoxe !
Moins de 5 % des propriétaires terriens du Venezuela possèdent
près de 80 % du total des biens fonciers, tandis que 75 % des
petits exploitants n'en possédaient que 6 % ; et la situation
ne sort pas transformée après sept années de présidence
Chávez. Sa politique ne tranche nullement de celle de son " ami "
Lula ; et pour cause, au Venezuela comme au Brésil, à l'heure
de la mondialisation, les contraintes de la course effrénée aux
profits imposent leurs diktats aux rapports de production dominés par
le capitalisme. La différence, si différence il y a entre les
deux pays, tient à la rente pétrolière qui assure à
l'équipe Chávez de conséquents revenus pour financer une
politique sociale quand le gouvernement Lula est, lui, étranglé
par une dette colossale. Dans un cas comme dans l'autre, il existe une alternative :
le socialisme. Mais encore faut-il s'en remettre à l'intervention de
la classe ouvrière. Et Chávez comme Lula se rejoignent pour en
rejeter la perspective.
" La révolution dans la révolution "
avancée par le dirigeant vénézuélien reprend l'antienne
réformiste d'une révolution sans rupture révolutionnaire,
tenant pour accessoire ce qui marque le point de départ de toute orientation
visant la fin de toute exploitation et de toute oppression : l'expropriation
de la bourgeoisie et la destruction de l'État qui lui assure sa domination
de classe sur la majorité de la population. Chávez a peut-être
lu La révolution permanente de Trotsky mais il cherche à opérer
un changement que Trotsky estimait impossible il y a déjà 70 ans.
Il n'y a pas d'entre-deux. La lutte contre le capitalisme appelle des moyens
révolutionnaires, sans quoi le but revendiqué - le socialisme -
n'est rien.
C'est la leçon d'un siècle d'échecs du réformisme.
Et c'est une leçon que les révolutionnaires devraient méditer
au moment où leurs responsabilités se trouvent décuplées
avec l'effacement des organisations qui encadraient le mouvement ouvrier. La
région regorge d'exemples, de Cuba au Nicaragua.
Rechercher systématiquement des secteurs de la bourgeoisie sur lesquels
s'appuyer plutôt que de miser sur la lutte indépendante des ouvriers,
des paysans et des pauvres, est le plus sûr moyen de remettre en selle
des solutions qui n'en sont pas, sinon pour la bourgeoisie trop heureuse de
voir la combativité des masses détournée de la lutte pour
le pouvoir. Gagner le prolétariat et les paysans pauvres ou sans terre
qui, incontestablement, appuient Chávez aujourd'hui, au projet d'une
organisation des travailleurs entièrement indépendante de la bourgeoisie
et ne défendant que ses intérêts propres est évidemment
une autre histoire. Mais il n'y pas d'autre voie pour que le mouvement populaire
dont Chavez a su saisir et utiliser les contradictions et les faiblesses puisse
mener sa propre politique, non seulement contre les vielles classes réactionnaires
mais aussi en toute indépendance de la bourgeoise et de la petite bourgeoisie
nationaliste.
En Amérique latine et ailleurs, l'histoire a apporté de cruels
démentis à ceux qui ont été aveuglés par
des expériences comparables à celles du Brésil ou du Venezuela
pour qu'il ne soit pas permis de renouer, à nouveau, avec les mêmes
illusions. La lucidité est complémentaire du soutien au peuple
du Venezuela contre les classes réactionnaires et l'impérialisme.
Serge
Godard
A l'occasion du 8 Mars : retour sur l'analyse marxiste de l'oppression et de l'émancipation des femmes, partie intégrante de l'émancipation de tous les opprimés
La ou le socialiste
qui n'est pas féministe manque de largeur de vues. La ou le féministe
qui n'est pas socialiste manque de stratégie. Au socialiste à
l'esprit étroit qui dit : "Le socialisme est un mouvement de
la classe ouvrière pour sa liberté, et nous n'avons rien à
faire avec les femmes en tant que telles", la féministe perspicace
répond : "Le mouvement socialiste est le seul moyen dont dispose
la femme, en tant que femme, pour obtenir sa véritable émancipation".
Louise W. Kneeland, New Review (PSA américain), août 1914
Le mouvement féministe
apparaît aujourd'hui divisé, avec d'un côté, les féministes
" traditionnelles ", rattachées aux courants du féminisme
dit radical et tolérantes pour certaines à l'égard du port
du voile, et de l'autre, Ni Putes Ni Soumises, reflet de l'émergence
d'un féminisme dans les quartiers défavorisés, défendant
la mixité et la solidarité avec les femmes d'origine musulmane
qui refusent de porter le voile, mais au nom de la laïcité républicaine
en évitant de poser la question sociale.
Cette division marque, au moment où le mouvement ouvrier, dont le mouvement
des femmes, reprend un nouveau souffle, en particulier dans les luttes, dans
les milieux défavorisés, un moment charnière pour l'ensemble
du mouvement féministe.
Essayer de dépasser cette crise nécessite un débat au sein
du mouvement féministe, de toutes ses composantes pour formuler une politique
qui pose clairement les bases de l'unité possible.
Le recul social et politique de ces dernières années a affecté
les conditions de vie et de travail des femmes, leur oppression, comme celle
de tous les exploités, mais a aussi déformé voire effacé
le lien essentiel entre leur combat et le combat de l'ensemble des opprimés
pour leur émancipation. Bien des féministes, dont des militant(e)s
qui se revendiquaient du marxisme, ont pu séparer le combat féministe
du combat de l'ensemble des opprimés contre le capitalisme en prenant
argument de la caricature de l'analyse marxiste de l'oppression féminine
véhiculée par les réformistes et les staliniens.
Pourtant, notre combat socialiste, communiste, ne peut être dissocié
du combat féministe quotidien ; il nécessite de recréer,
par la discussion, par la pratique militante parmi les femmes et les hommes,
les liens rompus par le réformisme et le stalinisme entre les militant(e)s
de la transformation révolutionnaire de la société et les
militant(e)s féministes.
Cela nécessite, pour nous, de reprendre l'analyse marxiste de l'oppression
et de l'émancipation des femmes et d'être, dans les luttes, les
militant(e)s de l'ensemble des opprimés, dont les plus opprimées
d'entre eux, les femmes, pour l'unité de l'ensemble du mouvement.
Cet article se propose de discuter de l'actualité de cette analyse marxiste
au regard des difficultés que rencontre aujourd'hui le mouvement féministe.
Un outil pour
comprendre l'origine de l'oppression des femmes
L'analyse marxiste montre en effet que les femmes n'ont pas été
opprimées par les hommes de tout temps, par " nature ",
leur oppression n'étant pas d'origine biologique mais sociale. Cette
oppression trouvera des solutions dans des actions concertées des hommes
et des femmes qui militent pour la transformation sociale, et non dans leur
division en sexes, voire leur opposition.
L'origine de l'oppression des femmes, ce qu'Engels a appelé la " défaite
historique de la femme " (dans l'Origine de la famille, de
la propriété privée et de l'Etat, 1884), est dans l'apparition
des classes, lorsque, à un stade déterminé de leur développement,
les sociétés humaines ont été capables pour la première
fois de produire plus qu'il n'était nécessaire pour survivre,
par la découverte de l'agriculture et de l'élevage.
Ce progrès considérable s'est traduit par une division du travail
encore plus accentuée entre les sexes. Dans les premières sociétés,
dont on connaît des éléments à partir de recherches
anthropologiques sur des tribus actuelles restées à des stades
très primitifs de développement, donc, de façon encore
incomplète, femmes et hommes vivaient de façon très rudimentaire,
à la recherche de plantes et d'animaux nécessaires à leur
survie, certainement en hordes, comme les grands primates, en aucun cas isolés
les uns des autres.
La condition de leur survie dans des milieux hostiles et sans moyens pour y
résister, était de travailler collectivement et de partager les
fruits du travail. Hommes et femmes devaient certainement s'entraider dans la
vie quotidienne, mais tout laisse à penser que les femmes étaient
moins mobiles à cause des maternités, bien qu'il ait pu y avoir
des tribus d'Amazones aussi actives à l'extérieur des tribus que
les hommes.
Dans ces sociétés, il ne pouvait être question de propriété
privée ni de biens, ni de personnes. On ne connaissait que la filiation
par la mère, ce qui semble prouver l'existence de sociétés
matrilinéaires, où le poids de la femme était très
important, sans qu'il ait eu besoin d'être dominant.
Tout cela a changé lorsque, avec la découverte de l'élevage
des animaux, les hommes, qui n'ayant pas la charge de la maternité dans
ces conditions difficiles, pouvaient davantage s'éloigner de la tribu,
ont pu prendre possession des animaux, et donc avoir une propriété
durable et comptable à léguer, inexistante lorsqu'on prenait juste
dans la nature ce qui était utile pour vivre, pour changer ensuite de
campement, sans rien semer, garder, ni posséder.
Pour quelles raisons la découverte de l'agriculture et de l'élevage,
au lieu d'entraîner une culture et un élevage collectifs, ont-ils
cédé la place à la propriété privée ;
était-ce parce que c'était plus efficace avec les outils très
rudimentaires de l'époque ? Toujours est-il qu'à partir de
ce moment-là, les femmes, de productrices égales aux hommes et
disposant d'importantes prérogatives dans la tribu, sont devenues productrices
privées dans des foyers privés, dominées par l'homme devenu
propriétaire de sa femme et de ses enfants, imposant à celle-ci
d'avoir une descendance patrilinéaire exclusive à qui léguer
" ses " biens.
Malgré ces faits indéniables, des anthropologues comme Maurice
Godelier ou Françoise Héritier maintiennent que l'oppression de
la femme existait avant les sociétés de classe, sans pouvoir cependant
le prouver de façon scientifique. D'où viendrait l'oppression
dans une société sans classes, quel est même le contenu
de ce concept avant que ne commence l'histoire humaine à proprement parler ?
La rechercher encore et toujours, n'est-ce pas voir les sociétés
primitives avec le prisme de la société actuelle, une façon
de céder au préjugé comme quoi l'oppression de la femme
existerait de toute éternité ?
Cette découverte de l'oppression des femmes par Marx et Engels remettait
en cause toutes les idées préconçues sur l'infériorité
" naturelle " de la femme, mais surtout battait en brèche
l'idée bien ancrée que la famille monogamique, du mari dominant
la femme, était la seule forme de famille possible.
Elle montrait du coup que d'autres formes de famille, et l'émancipation
des femmes étaient possibles mais que, pour cela, il fallait en finir
avec la propriété des moyens de production et avec l'enfermement
de la femme dans les tâches domestiques.
Le capitalisme fournit justement pour la première fois à la femme,
avec le salariat, les moyens de travailler et de gagner sa vie hors du foyer.
Mais cela ne suffit pas. Il faut que les moyens existent, sous contrôle
de la population, pour qu'elle soit, dans la mesure de ses besoins, déchargée
du fardeau domestique, que celui-ci soit confié à la collectivité,
par le développement de services publics de l'enfance, de l'éducation,
respectant bien sûr les personnalités et les liens affectifs.
Il ne peut donc y avoir d'émancipation féminine sans renversement
de la propriété privée des moyens de production, sans contrôle
des exploités sur l'économie et leur intervention contre son cortège
de rapports sociaux, de préjugés, de morale d'un autre temps,.
Par ailleurs, que Marx ou Engels aient omis d'aborder les questions de l'homosexualité
et de la contraception - contraception qui commençait à être
prise en compte à leur époque, de façon très marginale
par des disciples du communiste utopique, Robert Owen - est une marque
de leur temps, que seuls des raisonnements dogmatiques voulant transposer une
compréhension du XXIème siècle au XIXème siècle,
peuvent nier.
Aujourd'hui, nous défendons ouvertement tous les droits démocratiques,
dont ceux des homosexuel(le)s. Nous comprenons aussi que l'homosexualité
n'est pas d'origine naturelle mais sociale. D'une certaine façon, telle
qu'elle s'exprime dans la société d'oppression, elle n'est pas
sans lien avec la perversion des rapports entre hommes et femmes, conséquence
de l'oppression, rapports auxquels d'ailleurs elle ne peut échapper et
que, souvent, elle reproduit, parfois même de façon caricaturale.
L'analyse marxiste de l'oppression des femmes n'est donc pas un dogme qu'il
faudrait combattre à l'aide d'autres dogmes, mais un outil pour comprendre
l'origine sociale de l'oppression spécifique des femmes, pour la combattre
dans la société de classes actuelle.
La critique
du marxisme par les féministes radicales
Le mouvement féministe actuel ne s'est pas construit sur les bases du
mouvement ouvrier mais en se considérant pour l'essentiel de ses composantes
comme autonome voire extérieur à lui. Les féministes dites
radicales comme Christine Delphy sont parties d'un raisonnement emprunté
au marxisme : les comportements dits féminins ont une origine sociale
et non naturelle, et cela quelle que soit la classe sociale.
Elles ont vigoureusement dénoncé la double journée de travail
des femmes (au travail et à la maison), double journée dont Lénine
dénonçait la perpétuation après la révolution
ainsi : " Parmi nos camarades, il y en a encore beaucoup dont
on peut dire malheureusement "grattez un peu le communiste, et vous
trouverez le philistin". Certes, il faut gratter à l'endroit sensible :
sa mentalité à l'égard de la femme. En est-il une preuve
plus évidente que le fait que les hommes regardent tranquillement les
femmes s'user à un menu travail monotone, éreintant, qui absorbe
leur temps et leurs forces : les soins du ménage ?
... Bien sûr, il ne s'agit pas des dames bourgeoises qui se déchargent
de tous les travaux du ménage, y compris des soins à donner aux
enfants, sur les domestiques. Ce dont je parle concerne la grande majorité
des femmes, dont les femmes d'ouvriers, sans excepter celles qui passent leur
journée à la fabrique et gagnent elles-mêmes leur vie.
Il y a très peu de maris, même parmi les prolétaires, qui
pensent à alléger sensiblement les peines et les soucis de leurs
femmes ou même à les en débarrasser complètement,
en les aidant au " travail féminin "
Ils exigent
pour eux le repos et le confort. La vie domestique de la femme, c'est le sacrifice
quotidien d'elle-même dans de petits riens.
L'ancienne domination du mari survit sous une forme latente. Son esclave s'en
venge objectivement, sous une forme latente également : l'état
arriéré de la femme, son incapacité à comprendre
les idéaux révolutionnaires du mari affaiblissent son courage
et sa résolution dans la lutte
Notre travail communiste parmi les masses de femmes, notre activité politique
comporte une grande part de travail d'éducation parmi les hommes. Il
faut extirper jusqu'aux moindres vestiges l'ancien point de vue esclavagiste,
dans le parti comme dans les masses ". (Entretiens avec Clara
Zetkin, 1920)
Ayant rompu avec le stalinisme, défenseur inconditionnel de la famille
et de l'asservissement de la femme à leur époque, les féministes
radicales ont rejeté le marxisme en général, transformant
la lutte des classes en lutte des sexes. Elles en ont conclu à la nécessité
d'un mouvement non seulement autonome, mais non mixte des femmes, unies, quelle
que soit leur classe contre tous les hommes.
Si le mouvement féministe a été porteur des revendications
des femmes, s'il s'est battu activement pour des réformes indispensables
comme le droit à l'avortement et à la contraception libres et
gratuits, il a pu accréditer l'idée que seules des femmes et des
féministes pouvaient défendre les revendications féminines
car le mouvement ouvrier en recul, sous influence réformiste ou stalinienne,
est apparu, éloigné voire coupé des femmes.
Et
des débuts de réponse du mouvement ouvrier
Le mouvement féministe s'est ainsi construit en extériorité
par rapport au mouvement ouvrier.
Cette division s'est accru ces dernières années, les féministes
radicales s'investissant essentiellement dans la défense de lois en faveur
de la parité en politique et de l'égalité professionnelle,
contre les violences conjugales, la prostitution et la pornographie ou les atteintes
au droit à l'avortement et à la contraception. Ce sont des réformes
indispensables, qui n'ont été octroyées que par la mobilisation
de femmes et d'hommes de progrès, mais qui révèlent aussi
qu'une fois acquises, elles sont en permanence remises en cause, et que l'exploitation
et la subordination des femmes demeurent dans la société.
C'est d'autant plus flagrant que, comme toute la société recule
sous les coups de la mondialisation impérialiste et de sa gestion par
les gouvernements de droite et de gauche, la condition des femmes recule aussi.
Des féministes qui défendaient de telles réformes, sans
remettre en cause fondamentalement le système capitaliste, ont été
pour certaines jusque dans les sphères du pouvoir, voire aspirent à
y revenir, et sont devenues, comme les dirigeantes socialistes, les défenseures
inconditionnelles de politiques sociales et familiales à l'encontre des
femmes, de la fermeture des services publics de maternité, de la petite
enfance, d'éducation
Alors, un réexamen critique de ce féminisme est à faire !
En perdant la boussole de classe, les féministes ont déformé
l'analyse marxiste de l'oppression des femmes. En croyant la réactualiser,
elles en ont perdu les références historiques et sociales jusqu'à
la caricature. Des féministes comme C. Delphy sont aujourd'hui en faveur
du port du voile, symbole de l'oppression féminine s'il en est !
De telles dérives, par delà leur aspect caricatural, illustrent
la faiblesse de leur raisonnement qui ne se situe plus du point de vue de l'ensemble
des opprimés.
C'est de ce point de vue que le combat féministe et le combat pour renverser
cette société sont liés.
C'est pourquoi les premiers à défendre le droit au travail des
femmes, contre les partisans de la femme au foyer dans la famille traditionnelle
comme les proudhoniens, parmi les premiers militants ouvriers, ont été
des militants marxistes. Marx, Engels et Paul Lafargue ont défendu un
salaire égal des femmes pour un travail égal avec les hommes,
tout en se battant pour l'interdiction de leur travail la nuit ou dans des branches
nuisibles à leur santé. P. Lafargue écrit ainsi dans le
Programme du Parti ouvrier français en 1882 : " S'il
est un mal aujourd'hui en régime capitaliste, le travail industriel ouvert
à la femme sera, dans la société nouvelle, lorsque le temps
de travail aura été considérablement réduit et les
profits patronaux supprimés, un bien pour la femme en l'enlevant à
la dépendance économique de l'homme et en lui permettant, parce
qu'elle vivra par elle-même, de vivre pour elle-même.
Pour que la femme s'appartienne, pour qu'elle recouvre la liberté de
son corps en dehors de laquelle il n'y a que prostitution quelle que soit la
légalité des rapports qu'elle peut avoir avec l'autre sexe, il
faut que la femme trouve en elle-même, en dehors de l'homme, ses moyens
d'existence. Le Parti ouvrier ne peut donc pas demander la mise en interdit
de la femme du point de vue industriel, pas plus qu'il ne demande la mise hors
de la frontière des ouvriers étrangers ".
C'est pourquoi aussi le mouvement ouvrier socialiste à ses débuts,
tout en étant favorable au droit à la contraception et à
l'avortement, n'était pas malthusien, c'est-à-dire qu'il ne militait
pas pour la réduction des naissances. Face à la crainte légitime
pour l'avenir des enfants défavorisés à la veille de la
Première guerre mondiale, Lénine disait, dans le Parti social
démocrate russe : " La classe ouvrière n'est
pas en train de périr ; elle grandit, se fortifie, elle mûrit,
elle s'unit, elle s'éduque et s'aguerrit dans la lutte. Nous sommes pessimistes
en ce qui concerne le servage, le capitalisme et la petite production, mais
nous sommes d'ardents optimistes en ce qui concerne le mouvement ouvrier et
ses objectifs. Nous posons déjà les fondations du nouvel édifice,
et nos enfants achèveront de le construire ". Dans le programme
de ce Parti, révisé à la veille de 1917, figure la revendication
d'un " congé, payé au salaire normal, de 8 semaines
avant et de 8 semaines après les couches, avec la gratuité des
soins médicaux et des médicaments ".
Dès 1918, le nouveau régime, sous l'impulsion révolutionnaire
des travailleurs, dont beaucoup de femmes, a aussitôt légiféré
pour le droit de vote et d'éligibilité des femmes, le droit au
divorce, le mariage civil, l'union libre, la reconnaissance des enfants naturels,
le droit à l'avortement, l'aide de l'Etat à la femme seule et
à ses enfants jusqu'à leur majorité et la suppression du
" délit d'homosexualité ".
En même temps, ont été développés des cantines,
crèches, laveries et logements collectifs pour contribuer à libérer
les femmes de l'esclavage domestique, le seul travail salarié ne le permettant
pas. Ce n'était bien sûr pas suffisant, mais tellement en avance
par rapport à des pays comme la France de la Chambre bleu horizon !
Bien sûr, loin de nous l'idée d'idéaliser les réalisations
d'un régime soviétique qui a tenté de déposséder
les capitalistes, de supprimer la propriété privée des
moyens de production et l'exploitation qui s'ensuivait, mais qui, entouré
de pays capitalistes, n'a pu mener à bout son action libératrice,
où les vestiges de la société de classe ont perduré.
Des romans comme " L'humus " de Lydia Seifoullina
(Editions de l'Age d'homme) ou " Le ciment " de Fédor
Gladkov (Editions des Trois collines) montrent la difficulté du combat
contre les préjugés ancestraux de femmes qui, poussées
par la révolution, veulent enfin vivre libres leur vie de femmes.
Des militants comme Trotsky soulignèrent très tôt le manque
de moyens de la jeune révolution pour accomplir la tâche titanesque
d'émancipation des opprimés et des plus opprimées d'entre
eux, les femmes, et comprirent qu'une famille nouvelle, qui était à
réinventer, ne pourrait naître des décombres de la seule
société russe, sortant de l'arriération et de la guerre,
mais de bouleversements à l'échelle internationale.
C'est pourquoi, tout en ayant une politique vis-à-vis des larges masses
de femmes, dont celles des colonies de l'ex-Empire russe, en particulier des
femmes musulmanes nécessitant parfois une intervention politique non
mixte, les révolutionnaires russes eurent à cur, avec l'aide
de la socialiste allemande Clara Zetkin, d'associer et d'entraîner dans
la lutte pour transformer le monde les femmes de toute l'Europe, à l'heure
où, avec le mouvement suffragiste et la révolution des murs
entraînée par la guerre, elles se mobilisaient pour leurs droits.
Dans le domaine des rapports intimes, de la contraception, du droit à
l'avortement, de la liberté sexuelle, ce sont des communistes utopistes
d'abord, puis des militants du mouvement ouvrier, communistes et anarchistes,
avec l'aide de médecins progressistes, qui ont fait avancer les premiers
droits, et qui ont ainsi renforcé le mouvement féministe qui se
développe avant et après la Première guerre, essentiellement
sur la revendication du droit de vote pour les femmes.
De même, ce sont des militantes du peuple qui sont intervenues pleinement
dans l'arène politique et sociale, dans les luttes, et qui ont été
un facteur de radicalisation, que ce soit lors de la révolution française
ou de la Commune, dont Louise Michel ou Nathalie Le Mel.
Parce que les
luttes des femmes font partie intégrante de la lutte pour l'émancipation
de toute l'humanité
Sans la suppression de la propriété capitaliste et des rapports
sociaux de domination qu'elle implique, il peut certes y avoir des réformes
qui vont dans le sens des femmes, mais leurs limites révèlent
à quel point la source de l'oppression n'est pas seulement d'ordre juridique
ou moral, mais social. C'est pour cela que le mouvement ouvrier révolutionnaire
est nécessairement porteur des revendications féministes, qu'elles
sont partie intégrante de son programme d'émancipation sociale.
Ce combat participe du combat de l'ensemble des femmes dans lequel il s'inscrit,
sans sectarisme, sans voulant faire la leçon. Il est solidaire de l'ensemble
des courants féministes, milite au coude à coude avec eux, travaille
à l'unité du mouvement dans l'action.
C'est à travers la lutte pour ce programme, hommes et femmes main dans
la main, que les préjugés ancestraux sur l'infériorité
des femmes sont battus en brèche, concrètement, par la pratique
militante et dans la lutte.
C'est ce combat féministe porté par le mouvement ouvrier lorsqu'il
n'était ni sous l'emprise des réformistes ni des staliniens, qui
est encore d'actualité et sur lequel peuvent prendre appui, en l'enrichissant,
les féministes révolutionnaires d'aujourd'hui.
C'est sur ces idées que nous pouvons nous appuyer pour contribuer à
l'unité du mouvement féministe, force motrice du mouvement d'émancipation
de tous les opprimés.
Sophie Candela