| Débatmilitant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°102
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20
avril 2006
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| Sommaire : | ||||||||||
| Pour construire les suites du mouvement contre le CPE | ||||||||||
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Pour construire les suites du mouvement contre le CPE
La jeunesse étudiante
et lycéenne, engagée depuis plus de deux mois dans une lutte d'une
ampleur et d'une radicalité nouvelles, vient de mettre un premier coup
d'arrêt aux attaques du gouvernement et du patronat, arrachant une première
victoire, le retrait - remplacement du CPE.
Une nouvelle génération militante a fait irruption sur le terrain
de la lutte collective, sociale et politique. Elle vient de faire à grande
échelle l'expérience de la véritable démocratie,
celle de l'organisation à la base, celle de la rue. Elle a su s'adresser
aux salariés, tissant des liens intergénérationnels autour
de la conscience d'un intérêt collectif et de la nécessité
de se battre tous ensemble. Elle a, enfin, osé défier le pouvoir
de l'Etat et contester la légitimité du parlement et du conseil
constitutionnel en poursuivant la mobilisation après que la loi a été
votée puis promulguée.
Le retrait - remplacement du CPE a été reçu sans illusion
: c'est incontestablement une victoire, mais ça ne suffit pas. D'abord,
la loi sur l'égalité des chances et le CNE contre lesquels nous
nous sommes battus au même titre que le CPE sont toujours en place. Ensuite,
c'est bien le refus de la précarité en général et
l'exigence de vrais emplois pour tous qui a nourri les débats et la mobilisation.
Aussi, sur les facs, la fraction des étudiants les plus engagés
veut continuer à se battre. C'était le sens de la manifestation
du mardi 11 avril, lendemain de l'annonce de la mort du CPE, du vote du prolongement
de la grève et du blocage sur certaines universités.
Le gouvernement et l'UMP, contraints de céder sur le CPE, limitent temporairement
l'explosion sociale avec l'aide des directions syndicales et de la gauche qui,
depuis le départ, redoutent la crise et ne souhaitent que retourner sur
le terrain institutionnel et des négociations au sommet. Mais la question
des suites, de la contre offensive générale de la jeunesse et
du monde du travail contre la précarité, pour imposer la garantie
d'un emploi stable pour tous, est en germe dans bien des têtes.
Une conscience et des rapports nouveaux sont nés au sein de la mobilisation
de la jeunesse. Ils ne sont pas encore établis dans la durée.
Il nous faut les renforcer en tirant ensemble, jeunes et travailleurs, toutes
les leçons du mouvement. Militants d'extrême gauche, nous allons,
dans les semaines à venir, poursuivre le débat largement, dans
la continuité de la mobilisation et sur ce même terrain de la lutte,
pour développer les raisonnements, approfondir cette nouvelle conscience
de classe et uvrer au regroupement des forces militantes, éléments
essentiels pour les étapes à venir de la lutte sociale et politique.
L'auto-organisation
et la démocratie directe, seul contrepoids aux directions syndicales
La force de la mobilisation de la jeunesse a été son organisation
démocratique, sa structuration autonome à la base. Sur les facs,
et dans une moindre mesure sur les lycées, des assemblées générales
ont eu lieu chaque jour, débattant et votant toutes les décisions.
Tout au long du mouvement, les cadres d'auto-organisation se sont renforcés,
s'ouvrant aux salariés avec la mise en place de coordinations locales
et de collectifs interpros. A chaque étapes de la mobilisation, la jeunesse
a fait preuve d'une volonté forte de contrôler sa lutte, de ne
laisser personne décider à sa place ou prendre la direction du
mouvement, sur la question des mots d'ordre, en refusant de se laisser enfermer
dans le seul " retrait du CPE ", des rythmes, en préparant
des temps forts avec les salariés sans attendre les directions syndicales,
sur la question du service d'ordre
La coordination nationale étudiante
a été l'expression de cette auto-organisation en même temps
qu'un point d'appui pour son renforcement. Elle a, semaine après semaine,
grâce en particulier à l'attitude de militants des JCR, de la Ligue
ou de la Fraction de Lutte Ouvrière, formulé une politique pour
la lutte permettant de construire et d'élargir la mobilisation. Elle
a joué un rôle important dans la jonction entre étudiants
et travailleurs en renouvelant les appels et initiatives en direction des salariés
et en exerçant sa pression auprès des directions syndicales. Ainsi,
par son organisation et son indépendance, malgré son manque d'expérience,
voire la confusion de courants gauchistes, la jeunesse, moteur de sa propre
lutte, s'est montrée capable d'entraîner l'ensemble des forces
sociales, obligeant les confédérations syndicales et les partis
de gauche à soutenir la mobilisation et à maintenir un front unitaire.
Jonction
entre étudiants et salariés : une nouvelle conscience de classe
est en train de naître
Un autre élément important dans le bras de fer engagé avec
la droite a été la jonction entre étudiants et salariés.
Les jeunes, passant par dessus les directions syndicales, se sont directement
adressés aux travailleurs, dans les gares, les centres de tri, à
l'entrée des usines. Des centaines de milliers de salariés du
public et du privé ont rejoint la jeunesse dans les grandes journées
de grève et de manifestation, avec, au plus haut du rapport de force,
3 millions de manifestants dans la rue à travers toute la France les
28 mars et 4 avril.
La conscience d'un intérêt commun avec les travailleurs s'est répandue
dans la jeunesse. Conscience d'abord des étudiants qui se conçoivent
concrètement comme de futurs salariés, élément nouveau,
produit d'une situation matérielle qu'est la massification de l'accès
à l'université et la précarité du statut des étudiants
dont un sur deux doit travailler pour financer ses études. Conscience
aussi que la précarité de l'emploi, les licenciements et le chômage
touchent toutes les générations et que CPE et CNE ne sont que
les premières étapes d'une attaque brutale contre l'ensemble du
code du travail pour satisfaire l'avidité du patronat. Conscience enfin
de la force que représente la classe ouvrière, de sa capacité
à bloquer, paralyser l'économie par la grève. Elle s'est
traduite par la multiplication des actions de blocage des étudiants et
leurs appels à la grève générale.
Ce mouvement participe du processus de reconstruction d'une conscience de classe
à une échelle de masse ; il en marque une étape. Il nous
faut aider à son développement en s'appuyant sur les éléments
les plus conscients de la mobilisation pour poursuivre le débat largement
dans tous les cadres issus du mouvement et renforcer par la compréhension
politique les liens qui se sont tissés entre la jeunesse et le monde
du travail.
La
défiance vis à vis de l'Etat et des institutions pose le problème
de la démocratie et du pouvoir
La jeunesse a provoqué une crise politique, disqualifié et ridiculisé
le pouvoir et la droite. Ne se reconnaissant pas dans ces institutions illégitimes,
rejetant la brutalité d'un gouvernement qui avait utilisé le 49-3
pour passer en force, elle a osé tenir tête tour à tour
au parlement, au conseil constitutionnel et au chef de l'Etat. Le mouvement
social a pris la forme d'une lutte politique que les jeunes et les salariés
ont menée ensemble avec leurs armes, celles du blocage et de la grève.
Les directions syndicales et les partis de gauche se sont trouvés déstabilisés,
forcés pour soutenir les jeunes de s'éloigner un temps du terrain
des jeux institutionnels et des négociations au sommet, contraints de
poser le retrait comme préalable à toute discussion.
Ensemble, étudiants, lycéens et salariés, ont fait une
démonstration que la mobilisation et l'organisation démocratique
pour intervenir sur le terrain politique sont les seuls moyens de changer les
choses, que c'est dans la grève que se construit un autre rapport de
force pour inverser la tendance, reprendre l'offensive.
Le mouvement de la jeunesse a posé par lui-même la question des
revendications démocratiques et politiques. La question du pouvoir a
pu se discuter en dehors des raisonnements institutionnels. C'est une première
étape vers des ruptures plus profondes. D'autres seront nécessaires.
Mais il s'agit dès maintenant de généraliser l'expérience
de la mobilisation pour souligner la contradiction, l'incompatibilité
entre les exigences de la majorité et les intérêts d'une
minorité, entre la démocratie réelle de la rue et la mascarade
du pouvoir parlementaire et poser la question de qui décide, ébaucher
l'idée d'un pouvoir des travailleurs.
La
lutte contre la précarité, une lutte d'ensemble pour une autre
répartition des richesses
A travers le rejet du CPE, du CNE et de la loi sur l'égalité des
chances, se sont affirmés le refus de la précarité et l'exigence
d'un emploi stable pour tous, jeunes et moins jeunes. La jeunesse ne veut pas
d'un avenir de salariés jetables. Ses revendications sont toutes autres
: de vrais emplois, un logement une vie décente dans une société
sans laissés pour compte. C'est sur la base de cette révolte profonde
qu'elle a gagné la sympathie de la très grande majorité
de la population.
Aller au delà du retrait du CPE, rentrer en lutte contre la précarité
et le chômage, c'est poser la question d'une autre répartition
des richesses, remettre en cause l'exploitation capitaliste, rentrer en affrontement
direct avec la logique du système. Nous n'en sommes pas là mais
la mobilisation pose le problème politique et conteste sur le fond le
capitalisme.
Regrouper
les forces, vers une nouvelle force anticapitaliste pour les luttes
Les acquis du mouvement sont des points d'appui importants pour les étapes
à venir du mouvement social, ils ouvrent la perspective d'une contre
offensive du monde du travail et de la jeunesse pour imposer nos droits sociaux
et notre droit à décider. Cette contre-offensive nécessitera
de provoquer une crise politique majeure, d'oser contester directement, sur
les terrains économiques et politiques, le pouvoir des patrons. Sa préparation
pose le problème d'un programme pour les luttes, capable d'unifier jeunes
et travailleurs, et d'une force politique, démocratique et révolutionnaire,
pour porter celui-ci. Aujourd'hui, l'espace de débat démocratique
et de contestation radicale ouvert par le mouvement permet plus que jamais de
discuter largement de ce programme et de regrouper tous ceux qui veulent poursuivre
la bataille pour construire ensemble un nouveau parti des luttes.
Clarisse
Fango