| Débatmilitant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°106
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18
mai 2006
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| Sommaire : | ||||||||||
| Un
pouvoir en faillite face à la montée du mécontentement
et des luttes populaires De l'imposture du 5 mai à la farce des ambitions
rivales... |
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| Ne pas détourner les aspirations unitaires vers l'impasse électorale de l'antilibéralisme | ||||||||||
| Discussion autour du projet de Manifeste: L'Europe, arène de la lutte de classe | ||||||||||
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Un
pouvoir en faillite face à la montée du mécontentement
et des luttes populaires - De l'imposture
du 5 mai à la farce des ambitions rivales...
Tandis
que l'affaire Clearstream n'en finit pas de rebondir, les députés
étaient invités mardi 15 par le PS à " purger la
crise ", en votant une motion de censure contre Villepin.
Les députés PS, PC et Verts ont voté la censure. Bayrou,
suivi par 11 députés sur les 30 que compte l'UDF, l'a votée
également. L'UMP a voté unanimement le soutien au premier ministre,
mais en assurant le service minimum, plus de la moitié du groupe, prétextant
des rendez-vous urgents, ayant boudé la séance. Ceci dit, le suspens
était bien mince, et Villepin n'a pas été censuré.
Il ne risquait vraiment rien puisque la constitution prévoit que, lors
du vote d'une motion de censure, les absents et les abstentionnistes sont considérés
d'office comme soutenant le Premier ministre
Ce cinéma parlementaire est révélateur d'une crise politique
qui n'en finit pas de s'étendre. Un sondage récent donne la mesure
du discrédit qui frappe l'ensemble des partis politiques de gouvernement
: 7 personnes sur 10 ne font confiance ni à la droite, ni à la
gauche. La cote de popularité de Villepin, déjà largement
entamée par l'épisode du CPE, ne cesse de s'effondrer, dépassant
dans la disgrâce son prédécesseur Raffarin.
Le
PS voudrait bien restaurer la crédibilité des institutions de
la République
Hollande, soucieux du respect des institutions, sa motion de censure écartée
" démocratiquement ", en appelle maintenant au Président
de la République, au nom de l'intérêt supérieur de
la nation, pour qu'il " prenne ses responsabilités ".
Et donne rendez-vous en 2007, pour un changement à la tête de l'Etat,
dans le respect des règles de la République.
Parti responsable devant la bourgeoisie, en jouant le jeu des règles
institutionnelles, le PS pense redonner un semblant de crédibilité
aux institutions, au jeu parlementaire, au pouvoir républicain, et par
la même occasion redorer son image. Pour lui, la crise politique qui frappe
Villepin et le gouvernement se réduit à l'affaire Clearstream,
une sombre affaire d'affrontements irresponsables entre ambitions rivales :
pour Hollande, " l'Etat lui-même a été pris en otage,
accaparé par des clans, pour assouvir des rivalités personnelles
".
Mais pas plus l'affaire Clearstream que la rivalité entre Villepin et
Sarkozy ne sont les causes profondes de la crise de pouvoir actuelle. Elles
sont la conséquence et en même temps un révélateur
et un accélérateur d'une crise politique qui est le prolongement
direct de la crise de l'élection présidentielle de 2002, du désaveu
des candidats de cohabitation Chirac et Jospin le 21 avril, puis du vote massif
pour Chirac, candidat du " front républicain " contre Le Pen,
le 5 mai. La quiproquo se dénoue dans le rejet et la crise.
Quatre
ans de fuite en avant d'un pouvoir d'Etat de plus en plus discrédité
L'échec de Jospin était la sanction portée par les travailleurs
et la population laborieuse à la politique qu'il venait de mener comme
Premier ministre de Chirac, en mettant en uvre le programme du Medef et
des multinationales européennes. L'arrivée de Le Pen en seconde
position n'était pas tant la conséquence d'une augmentation du
score de l'extrême droite que la mesure du discrédit des candidats
de la cohabitation. Le " front républicain " constitué
entre les deux tours a contribué à faire plébisciter Chirac
le 5 mai, pour faire barrage au Front national mais il n'a pas réussi
à escamoter le mécontentement et le désaveu. Porté
par le plébiscite, l'appel de la gauche pour Chirac, aux législatives
suivantes, l'UMP obtiendra la majorité absolue des sièges. La
capitulation de la gauche avait préparé sa propre défaite.
Le gouvernement Raffarin, puis celui de Villepin, se revendiqueront du "
consensus de mai " pour poursuivre la mise en application du programme
du gouvernement Jospin, c'est-à-dire la mise en oeuvre des décisions
du sommet de Lisbonne de mars 2000. Ils profiteront pour cela d'une opposition
parlementaire désarmée, et associeront les confédérations
syndicales, " syndicalisme de proposition " oblige, à
leurs projets de démolition des retraites des fonctionnaires, de la sécurité
sociale, du code du travail, et à leurs plans de privatisations.
Mais ces projets ne passeront pas sans opposition. A des degrés divers,
pendant ces 4 ans, l'offensive du gouvernement et du patronat s'est heurtée
à l'intervention des travailleurs, des lycéens, des étudiants,
qui, passant outre les " diagnostics partagés " des confédérations
syndicales, les forceront à organiser un minimum de résistance,
et n'hésiteront pas, comme lors du mouvement contre le CPE, à
remettre en cause les décisions gouvernementales, la légitimité
même du pouvoir parlementaire.
Aux luttes sociales s'ajoute la gifle du non au référendum du
29 mai 2005, par lequel travailleurs et jeunes ont dit leur refus d'une politique
de régression sociale au service des patrons.
Les véritables causes de la crise politique qui frappe le gouvernement
Villepin après avoir frappé celui de Raffarin sont dans le rejet
de plus en plus massif de la politique gouvernementale, et à travers
elle, la contestation des institutions de l'Etat bourgeois et du pouvoir de
la bourgeoisie elle-même.
La façon dont l'affaire Clearstream a éclaté et s'amplifie
est une des expressions de cette crise et montre à quel point la situation
politique échappe à ceux qui sont censés la diriger. Elle
révèle l'ampleur que peuvent atteindre les tensions et les haines
entre hommes politiques du même camp au sommet de l'Etat. La psychologie
des personnages est secondaire. C'est bien l'isolement des imposteurs, le rejet
qu'ils suscitent partout, y compris dans leurs propres rangs, comme le montre
la grogne des députés UMP à l'égard de Villepin,
y compris dans le petit monde des patrons, qui attise leurs rivalités,
les confine dans un univers étroit, les rend explosives.
La
démocratie, c'est la contestation sociale
Pendant ces quatre ans, l'opposition parlementaire n'a cessé d'affirmer
et de démontrer son loyalisme, se gardant bien de prétendre vouloir
mettre un terme à l'existence d'un gouvernement pourtant illégitime.
Les confédérations syndicales ont toujours répondu aux
invitations du gouvernement à discuter réformes
C'est le
maintien de ce " front républicain " qui a permis aux
gouvernements de Raffarin, puis de Villepin de rester au pouvoir et de mener
leur politique, malgré le discrédit croissant, malgré la
crise qui les mine.
Les échéances électorales de 2007 sont maintenant proches
et aggravent les tensions. Sarkozy s'y prépare depuis longtemps, avec
pour objectif de mettre fin à la cohabitation, il serait l'homme de "
la rupture ". Il fait face à l'affaire Clearstream en se
posant en " victime et non en justicier ", jouant celui qui
garde son sang froid dans toute cette agitation et qui retourne à son
travail, préparer les lois contre l'immigration et contre la délinquance.
Chassant sur les terres du Front national sous prétexte de couper l'herbe
sous les pieds de Le Pen, il cherche à se constituer la base électorale
qu'il lui faut pour asseoir sa politique populiste de droite.
Il tente de répondre en cela aux besoins d'une bourgeoisie confrontée
à la crise de son système politique, du parlementarisme ruiné
par le règne de la politique unique, droite et gauche obligées
de défendre la même politique soumise aux intérêts
des multinationales. Le populisme de Sarkozy fait, n'en doutons pas, le lit
de celui qu'il prétend combattre, Le Pen, ou de ses successeurs. L'arrivée
au pouvoir d'une nouvelle Union de la gauche ne nous mettrait pas à l'abri
de cette logique tant il est vrai qu'il ne peut y avoir de démocratie
sous le règne de la propriété privée capitaliste
et financière. Pas plus que de changement.
La démocratie est un vain mot quand l'Etat généralise la
précarité, attaque le droit du travail, creuse les inégalités
et produit la misère. C'est bien pourquoi la question sociale et la question
politique sont indissociables.
Le creuset de la nouvelle démocratie, là où se forgent
de nouveaux droits, c'est les luttes sociales et politiques, les mobilisations,
c'est l'expérience acquise au cours de ces dernières années
par toute une partie de la jeunesse et du mouvement ouvrier. Ce sont elles qui
offrent une issue à la crise de la démocratie, expression de la
crise de toute la société. De nouveaux droits pour les classes
populaires naîtront de leur organisation et de leur mobilisation pour
mettre en oeuvre un plan d'urgence sociale et démocratique, quel que
soit le gouvernement qui sortira des urnes en 2007, traçant la perspective
du contrôle de la population sur l'économie et l'Etat, de leur
propre pouvoir.
Eric
Lemel
Ne
pas détourner les aspirations unitaires
vers l'impasse électorale de l'antilibéralisme
"Les
comités du "non" veulent un candidat unique à gauche
du PS", titrait Le Monde du 15 mai à propos des assises
nationales des collectifs du 29 mai qui se sont tenues samedi dernier à
Paris. Sylvia Zappi qui signe l'article, oublie volontairement de mentionner
le fait que le collectif national a décidé de ne pas s'engager
en tant que tel, lui-même sur cette question, suite aux objections de
Solidaires et d'Attac. Mais Le Monde ne manque pas l'occasion
de jouer des contradictions et ambiguités qui étaient au coeur
des discussions de ces assises. Celles-ci devaient être consacrées
à la charte antilibérale élaborée depuis plusieurs
mois dans les collectifs mais, à travers ce débat lui-même,
se menait celui sur la question des candidatures unitaires antilibérales.
Et si le collectif national a donc décidé de rester en dehors
de la campagne pour parvenir à de telles candidatures, les collectifs
locaux, eux, ont été clairement invités à s'emparer
de cette campagne eux-mêmes ou, comme l'a dit Jean-François Gau
qui représentait le PCF et dont les propos sont rapportés dans
L'Humanité du 15 mai, à "ouvrir des espaces, nationalement
mais aussi localement pour travailler à ces candidatures". Ainsi,
une autre réunion qui s'est tenue le même jour que les Assises,
à 18 heures, dans l'objectif de constituer un comité national
pour prendre en charge cette question a regroupé une bonne partie des
participants aux assises.
D'éléments importants, sinon majeurs de la campagne et de la mobilisation
unitaires contre la constitution européenne, qui avaient largement contribué
à ce que le mécontentement social, populaire, s'exprime dans le
Non au referendum, les collectifs du 29 mai n'ont pas su devenir un instrument
pour les luttes mais sont devenus, tout en s'y refusant formellement, des lieux
de négociations... pour les élections de 2007. C'est ce qui explique
pour une large part leur faiblesse.
Les collectifs ont été incapables de fournir le cadre, ne serait-ce
qu'embryonnaire- qui aurait pu permettre aux aspirations unitaires qui s'étaient
exprimées pendant la campagne contre la constitution de prendre corps
sous la forme d'un véritable front social et politique pour les luttes.
Leur absence d'intervention, à quelques rares exceptions près,
lors du mouvement contre le CPE, a confirmé cet état de fait.
Au
centre du rassemblement antilibéral pour des candidatures unitaires,
le PCF, sa politique et ses manoeuvres
Lors des assises, le 13 mai, les débats ont été polarisés
par l'appel à la création de collectifs d'initiatives pour des
candidatures communes, publié le jour même dans l'Humanité
et signé quelques jours auparavant par le Parti communiste en tant que
tel.
Se situant dans la perspective d'une " rupture avec le cadre libéral
", celui-ci exprime " l'ambition de changer en profondeur la donne
politique, de bouleverser le rapport de forces à gauche ", "
avec l'objectif d'une majorité et d'un gouvernement qui appliquent
une politique au service du peuple. " Son contenu, de fait, s'inscrit
dans la politique que le PCF avance sous le nom de l'union majoritaire populaire.
La seule fausse note, aux yeux des participants aurait été l'intervention
d'Olivier Besancenot, que l'Huma rapporte ainsi : "interpellé
par des délégués pour le refus de la LCR de s'associer
à l'appel, [il] se dit "d'accord avec une candidature unitaire"
mais pas d'accord pour un gouvernement un un accord parlementaire avec le PS".
L'intervention de notre porte-parole a suscité aussitôt les dénégations
d'Yves Salesse ou de Clémentine Autain qui ont juré leurs grands
dieux , en reprenant le texte de l'appel, " nous ne participerons pas
à un gouvernement qui serait dominé par le social-libéralisme
".
La formule est pour le moins hypocrite, les bonnes intentions en la matière
ne résistant pas à la logique de la recherche d'alliance avec
le PS que sous-tend " l'objectif d'une majorité et d'un gouvernement
qui appliquent une politique au service du peuple. " Ni plus ni moins
que l'objectif que se fixe l'appel de Marie-Goerge Buffet, issu du Congrès
du PCF, pour un rassemblement antilibéral.
Eclairante à ce propos, est la "tribune libre" de Cohen-Seat
publiée dans l'Huma le 12 mai : "Olivier Besancenot dit
en substance : rien avec le PS, c'est un préalable. [
] Il est hors
de question de refaire la " gauche plurielle " et de cautionner au
gouvernement une politique libérale. Mais " rien avec le PS ",
c'est absurde et catastrophique. La seule vraie question est celle de la politique
qui sera menée. Si elle est libérale : pas de participation au
gouvernement. Si elle rompt franchement avec les politiques passées et
permet de changer vraiment la vie de notre peuple, pourquoi ne pas aller nous
battre jusqu'au gouvernement pour défendre nos idées et nos propositions
? " Et d'enchaîner avec la proposition à peine déguisée
d'un donnant-donnant présidentielle derrière Buffet, contre partage
de circonscriptions législatives :
" Et pour les candidatures, ne pourrait-on pas mettre nos petits ego
dans la poche et voir simplement ce qui permettrait le meilleur résultat
possible pour tout le monde dans ce rassemblement ? Actuellement, il y a 22
députés communistes. Si on se donnait l'objectif que toutes les
forces antilibérales aient le maximum d'élus en présentant
des candidatures unitaires dans tout le pays ? Pour la présidentielle,
qui pourrit toute notre vie politique, il ne peut y avoir qu'une candidature.
Personnellement, je pense que Marie-George Buffet serait une très bonne
candidate. Elle en a - comme d'autres - les qualités personnelles : elles
lui ont valu, comme ministre de la Jeunesse et des Sports, une réputation
de détermination et de courage."
Difficile de ne pas voir là une de ces manuvres dont le PCF est
depuis longtemps passé maître, la mise en place de structures pseudo-unitaires
au service de ses intérêts d'appareil, en l'occurrence, la "
candidature de rassemblement "... de Buffet qui, dans une interview
à l'Huma le 11 mai, condescendait, bien entendu, à se voir entourée
d'autres porte-paroles de la campagne contre la constitution. Vu ce que disent
aujourd'hui les sondages, cela se comprend !
Ceci dit, le PCF a raison du point de vue d'une politique définie par
le cadre institutionnel quand il prône l'alliance avec le PS. Il n'y a
pas, en effet, d'autre possibilité d'obtenir une majorité électorale,
dans le respect du cadre des institutions et du système capitaliste.
Affirmer la nécessité de rompre avec ce cadre ne veut pas dire
qu'il faille négliger les batailles politiques que sont les élections,
mais il s'agit de mettre celles-ci au service du combat anticapitaliste, de
la lutte des classe, la préparation d'une contre-offensive du monde du
travail et de la jeunesse.
La
dynamique des collectifs du Non étouffée par les limites de l'antilibéralisme
Incapables d'être de véritables cadres de front unique, lieux de
négociations autour des candidatures unitaires sans le reconnaître,
les collectifs ont été incapables d'intervenir sauf en de très
rares endroits dans les luttes. Cela aurait exigé de leur part une politique
indépendante de la gauche gouvernementale, des grandes confédérations
syndicales et du respect des institutions, comme l'a montré le mouvement
contre le CPE et son succès dû à l'audace des jeunes qui
ne se sont laissés arrêter ni par le vote d'une loi ni par l'inertie
des directions syndicales.
Toute dynamique, au contraire, a été étouffée au
sein des collectifs par une politique plombée par le réformisme
antilibéral. L'idée qu'il faudrait une perspective de victoire
électorale de la gauche pour gagner sur le terrain des luttes sociales
-ce que les jeunes ont pourtant infirmé en infligeant un recul au gouvernement-,
l'idée qu'un débouché politique serait indispensable, exprime
la dépendance politique à l'égard de la gauche institutionnelle
et gouvernementale. Celle-ci a comme conséquence un manque de confiance
dans les capacités d'initiatives des travailleurs, des jeunes, du mouvement
social.
Or, ce sont les luttes et les luttes seules qui peuvent changer le rapport de
force même si bien évidemment, les points marqués sur le
terrain électoral sont autant de moyens d'action.
Quant au débouché politique, il est dans les luttes elles-mêmes,
c'est-à-dire la capacité des travailleurs d'exercer leur pression
aujourd'hui, demain leur contrôle sur l'État et l'économie
pour postuler au pouvoir, à leur pouvoir.
Tirer
le bilan de cet échec, avancer une perspective anticapitaliste
Des milliers de militants, de jeunes, de salariés, tirent les leçons
des luttes de ces dernières années, s'affranchissent des verrous
mis par les directions des grandes confédérations syndicales,
du PS et de ses satellites. Oeuvrer à leur regroupement dans la perspective
d'un mouvement d'ensemble exige une politique indépendante de celle du
PC qui contribue, à la gauche du PS, à contenir la crise qui déchire
le gouvernement.
Il s'agit, dans les luttes comme dans les élections, de porter une perspective
anticapitaliste en toute indépendance des partis gouvernementaux ou des
partisans du syndicalisme d'adaptation en combinant la préparation d'un
mouvement d'ensemble, aujourd'hui indispensable, et la construction d'une force
nouvelle, un parti des travailleurs.
Les révolutionnaires militent pour la plus large unité autour
des exigences du monde du travail, sociales et démocratiques, tout en
défendant, dans les luttes comme dans les élections, des perspectives,
anticapitalistes qui sont la seule réponse à la crise.
Galia Trépère
Discussion
autour du projet de Manifeste:
L'Europe, arène de la lutte de classe
Depuis le traité
de Rome en 1957, les progrès dans le sens de l'unification de l'Europe
capitaliste n'ont pas été négligeables, depuis la mise
en place d'un marché commun et d'institutions communes, jusqu'à
l'établissement d'une monnaie unique, malgré les antagonisme nationaux
et malgré les tentations jamais absentes de repli sur le pré-carré
national.
Sous le fouet de la concurrence -en premier lieu celle des Etats-Unis- l'Europe
de la libre concurrence s'est imposée à l'échelle de 6
puis de 25 pays, en même temps qu'elle s'est construite comme une forteresse,
à la fois contre ses concurrents et contre les pauvres du monde entier.
Cette Europe pourtant est en crise. Il y a bien sûr une crise de légitimité
que le référendum en France a rendu plus évidente encore.
Mais la crise de l'Europe au niveau de ses institutions, qui touche à
la fois à son fonctionnement comme à son projet, n'est pas seulement
la crise d'un modèle qui serait celui du libéralisme. Cette crise
exprime de manière concentrée les contradictions du capitalisme
d'aujourd'hui. Cette question est au centre des débats politiques et,
en conséquence, des discussions sur le projet de manifeste de la LCR.
Les éléments
d'une crise
La victoire du Non au référendum, dont une partie importante des
voix était clairement de gauche et opposée au repli nationaliste,
a mis en échec la prétention des gouvernants à légitimer
de manière démocratique une construction vouée essentiellement
à satisfaire les besoins capitalistes. La logique du débat a de
fait amené à dévoiler -même de manière inachevée
ou confuse sur le thème de " l'antilibéralisme "- quelques
uns des ressorts de la dictature du capital qui ne supporte pas d'autres politiques
aujourd'hui que celle de la démolition des acquis sociaux.
Cet acquis doit être un point d'appui pour continuer le débat et
organiser les luttes afin de contester la légitimité de la classe
capitaliste à diriger toute la société.
L'enjeu aujourd'hui est bien de dénoncer clairement les contradictions
de l'Europe capitaliste. Les institutions ne sont guère réformables.
Elles sont destinées à asseoir la puissance des principales bourgeoisies
impérialistes au détriment des pays plus pauvres ou plus petits.
Leur vocation n'est pas de faire entendre la voix des peuples mais de trouver
des arrangements et des compromis entre les intérêts souvent opposés
des grands trusts, à la fois partenaires et rivaux.
Contraints par l'exacerbation de la concurrence inter-impérialiste, les
bourgeoisies européennes ont été amenées -malgré
la faiblesse aujourd'hui encore de leur intégration- à pousser
plus loin la construction européenne, avec l'unification d'un marché
continental, l'extension de l'euro, la disparition des monopoles nationaux,
et même la constitution d'un embryon d'appareil d'Etat (armée,
justice, police
).
Mais la contradiction est toujours aussi flagrante entre le développement
extraordinaire des sciences et des techniques, et plus généralement
des forces productives depuis la guerre, qui appellent à ce que se constituent
des entités économiques homogènes qui devraient dépasser
depuis longtemps déjà le seul cadre de l'Europe, et la volonté
de chaque bourgeoisie de maintenir son Etat national pour préserver les
privilèges que celui-ci lui garantit. Voilà qui explique la marche
chaotique de la construction européenne depuis 50 ans qui, même
si elle s'est accélérée ces dernières années
sous la pression de la mondialisation financière, est encore bien loin
de pouvoir déboucher sur une unification.
Aujourd'hui, l'Europe continue à s'élargir. Mais plus que jamais
le projet d'une simple mise en concurrence au niveau de la fiscalité
et surtout pour l'usage de la force de travail révèle la faiblesse
du projet européen. L'élargissement à l'Est est surtout
un accélérateur de la décomposition des institutions européennes
manifestement inadaptées. Tout en révélant de manière
cruelle la capacité de l'impérialisme américain à
se subordonner ces pays, malgré la construction européenne et
en se jouant d'elle. Les rapports de force inter-impérialistes n'ont
pas été fondamentalement modifiés de ce point de vue en
faveur des bourgeoisies européennes.
Les réponses
du prolétariat
L'Europe des subventions et du lobbying, l'Europe des marchands de canons et
de l'espace Schengen, avec ses flics et ses barbelés, n'est évidemment
pas celle des travailleurs et des peuples ! Mais quelle alternative apporter
?
La réponse est d'abord dans l'analyse que l'on fait de l'offensive ininterrompue
que mène la classe capitaliste contre le monde du travail depuis 30 ans.
Ce débat a besoin de clarté : le libéralisme n'est pas
un " modèle " ou un " dogme ", ce n'est pas une option
parmi plusieurs politiques possibles pour la classe capitaliste afin de réaliser
ses profits.
Son Etat, la bourgeoisie ne s'en sert plus pour intervenir dans la vie économique
à la manière dont elle le faisait dans la période d'expansion,
elle s'en sert comme instrument de la guerre qu'elle mène pour démanteler
la protection sociale et casser le code du travail dans chaque pays et au niveau
de toute l'Europe, en s'appuyant sur les opportunités nouvelles qu'offrent
de ce point de vue les institutions européennes. C'est une nécessité
pour rétablir son taux de profit après des années de crise
et dans les conditions particulières d'une nouvelle phase de la mondialisation
où les exigences de la finance sont devenues exorbitantes.
Pour combattre cette Europe anti-sociale et anti-démocratique, les vieilles
recettes d'un capitalisme tempéré par de bonnes lois sociales,
grâce à de bons gouvernements de gauche favorisant l'emploi plutôt
que la spéculation, sont illusoires. Seule une lutte acharnée
mettant en cause le droit de contrôle de la classe capitaliste sur la
marche de la société pourrait commencer à inverser le rapport
de force : interdiction des licenciements sous peine de réquisition,
contrôle des comptes, autodéfense du prolétariat.
Aucun bouleversement social d'ampleur ne se fera en France sans qu'il ait des
répercussions à l'échelle de tout le continent (et inversement).
Un gouvernement des travailleurs en France devrait nécessairement inscrire
sa politique dans la lutte pour une Europe des travailleurs et des peuples,
pour les Etats-Unis socialistes d'Europe.
Il appellerait tous les peuples d'Europe à élire une assemblée
constituante pour décider démocratiquement de la forme politique
de leur coopération. En même temps il encouragerait par tous les
moyens la lutte des travailleurs pour renverser l'ordre capitaliste existant.
Il ne peut pas y avoir de débouché politique aux luttes sans une
contestation radicale des institutions. Les institutions ne sont pas neutres.
Elles sont arrimées à des Etats dont la colonne vertébrale
est un appareil de répression entièrement sélectionné
et formé pour défendre l'ordre bourgeois. La caste des hauts fonctionnaires
n'est pas non plus destinée à appliquer tranquillement des mesures
dont la vocation serait de s'en prendre aux intérêts capitalistes
!
Un gouvernement aussi fidèle aux intérêts de la classe ouvrière
que la droite peut l'être à ceux des capitalistes ne pourrait pas
gouverner et s'imposer dans le cadre des Etats actuels. Un gouvernement des
travailleurs exige non seulement le renversement des institutions bourgeoises
mais la mise en place de formes de pouvoir directement issus des luttes du prolétariat
pour son émancipation.
Définir cet objectif, c'est aussi répondre à la question
du parti qui fait si cruellement défaut au monde du travail. Quels que
soient les chemins de traverse empruntés pour regrouper largement autour
d'un projet anticapitaliste, c'est toujours le même objectif qui doit
nous guider : la construction d'un parti apte à lutter pour le renversement
des institutions et donc de l'Etat bourgeois.
A l'échelle de l'Europe, des éléments existent d'ores et
déjà dans un certain nombre de pays pour commencer à regrouper
plus largement autour d'un projet anticapitaliste. Ce devrait être tout
l'intérêt du Manifeste de la LCR de pouvoir s'appuyer sur cette
perspective pour en clarifier les enjeux.
Jean-François
CABRAL