| Débatmilitant | ||||||||||
| Lettre publiée par des militants de la LCR |
n°123
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19
octobre 2006
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| Sommaire : | ||||||||||
| Cent ans après la Charte d'Amiens, rompre avec le " dialogue social " pour une politique d'indépendance de classe | ||||||||||
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Cent
ans après la Charte d'Amiens,
rompre avec le " dialogue social "
pour une politique d'indépendance de classe
La semaine dernière,
deux évènements ont particulièrement éclairé
la politique des confédérations syndicales face aux attaques menées
par le patronat et le gouvernement. Le centenaire de la charte d'Amiens, que
tous les dirigeants syndicaux brandissent pour justifier leur politique d'adaptation,
et le discours sur la " modernisation du dialogue social "
fait par Chirac devant le Conseil Economique et Social, qui est déjà
par lui-même tout un symbole de l'intégration institutionnelle
des syndicats !
Quand
les appareils prêchent l'indépendance vis-à-vis des partis
pour mieux justifier leur dépendance vis-à-vis de l'Etat
Mercredi 11 octobre, lors d'un colloque sur le centenaire de la Charte d'Amiens,
Thibault, Mailly et Chérèque se retrouvaient côte à
côte pour déclarer qu'ils ne donneraient aucune consigne de vote
en 2007.
Au nom de l'indépendance vis-à-vis des partis, Chérèque
déclare très unitaire : " Nous n'avons jamais
été aussi clairs par rapport aux élections, tous les trois ".
Mailly explique lui que la Charte
d'Amiens est sa " référence "
pour
mieux la caricaturer grossièrement en résumant : " Nous
sommes apolitiques ". Pour Thibault enfin, " l'esprit
de la Charte d'Amiens pourrait être la boussole " des militants
syndicaux dans leur action quotidienne. Et il rajoute : " la
question de l'indépendance syndicale ne doit pas être considérée
comme réglée une bonne fois pour toutes "
se rappelant sans doute sa mise en minorité sur l'appel à voter
non au TCE.
Non sans cynisme, ils récupèrent à leur compte et pour
leur politique la Charte, taisant volontairement ce qu'elle exprime de plus
radical. Comme le rappelle un article du Monde : " Contrairement
aux légendes qui l'ont entourée, la Charte d'Amiens n'est pas
une proclamation d'apolitisme ou de neutralité de la CGT. Elle s'assigne
une "double besogne, quotidienne et d'avenir". Au quotidien, elle
entend agir pour "l'accroissement du mieux-être des travailleurs
par la réalisation d'améliorations immédiates". Pour
l'avenir, elle "prépare l'émancipation intégrale,
qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste" "
!
Ce contenu d'indépendance de classe est totalement étranger aux
directions syndicales dont la politique consiste justement à accompagner
tous les reculs. Ce sont d'ailleurs les mêmes qui, la veille, approuvaient
le discours de Chirac sur la " modernisation du dialogue social ",
montrant par là leur propre dépendance vis-à-vis des institutions,
de l'Etat et de la bourgeoisie.
En effet, après le recul du gouvernement sur le CPE et dans sa rivalité
avec Sarkozy, Chirac tente de reprendre la main. Ainsi, il parle d'en finir
avec la " culture du conflit ", pour mieux continuer
sa politique d'attaques contre le code du travail et les quelques protections
légales qui existent encore pour les salariés.
Il le dit lui-même, " il faut plus de contrat et moins de
loi ", c'est-à-dire moins de droits pour les travailleurs
et plus de liberté encore pour les patrons d'imposer leurs conditions.
Il annonce son objectif, " on peut aujourd'hui passer des réformes
importantes ", et aussi la méthode qu'il veut employer
en déclarant que toute remise en cause du droit du travail ne sera plus
présentée " sans que les partenaires sociaux soient
consultés sur son contenu "
avant d'être votée
de toute façon par un Parlement illégitime ! C'est cette
même politique que Raffarin avait menée lors des attaques sur les
retraites et la Sécurité sociale.
Parisot a aussitôt déclaré le discours " modernisateur
et fondateur " en soulignant que " la recherche du
compromis doit être le premier objectif ".
Quant aux confédérations syndicales, elles ont toutes approuvé.
Pour Chérèque, " le schéma du président
va totalement à la CFDT qui demandait depuis longtemps une réforme
profonde du dialogue social ". Pour Mailly, " Tout
cela va dans le bon sens ". Pour Thibault, " Je ne
peux qu'approuver la démarche du président de la République ",
on ne pouvait " plus continuer à pratiquer le dialogue social
de manière aussi anti-démocratique "
Comme
si la " concertation " allait changer quelque chose,
comme si le gouvernement, l'Etat, pouvaient être autre chose qu'une machine
au service de la bourgeoisie qui mène une offensive tout azimut pour
faire baisser le " coût du travail ".
Dès le lendemain d'ailleurs, un groupe de parlementaires UMP proposait
publiquement que " la durée légale du travail ne
figure plus dans la loi " mais soit fixée " par
contrat " à l'intérieur de l'entreprise ou de la
branche professionnelle. L'objectif est très clair : " faire
remonter la durée moyenne du travail en France, 1460 heures par an, au
niveau de la durée moyenne des six principaux pays européens (1600
h) ".
Pour eux, toutes les occasions sont bonnes à prendre pour faire de la
propagande, dénoncer les salariés qui ne travaillent pas assez,
les retraités qui partent trop jeunes, les gens qui se soignent trop.
Et face à eux, les directions syndicales pratiquent le " diagnostic
partagé ", enfermées par avance dans le chantage
patronal du " réalisme économique ".
Jusque-là, les directions syndicales accompagnaient les mauvais coups,
bien que poussées par leur propre base et obligées d'aller plus
loin qu'elles ne le voulaient comme en 2003 ou lors du CPE. Là, elles
expriment un degré de plus dans l'accompagnement des reculs puisqu'il
s'agit d'aider à les mettre en place de façon " négociée ".
Pour
un syndicalisme de lutte de classe
Les intérêts des salariés et ceux des patrons ou des actionnaires
sont inconciliables. La défense des intérêts immédiats
des travailleurs commence par l'affirmation de la légitimité de
leurs luttes pour défendre leur droit fondamental à vivre et à
profiter collectivement des richesses qu'ils créent.
Et face à cet enlisement dans le " dialogue social ",
c'est bien au contraire cette indépendance de classe qu'il s'agit de
faire vivre dans les syndicats, en s'appuyant sur les salariés à
la base, sur leur révolte face à l'arrogance des classes possédantes
et leur envie de lutter pour changer les choses.
Lors du mouvement contre le CPE, la jeunesse a entamé la lutte sans discuter
de la faisabilité ou pas dans l'économie capitaliste de leurs
aspirations et revendications. Elle a lutté contre la précarité,
mené une bagarre d'opinion, fait très largement de la politique
pour imposer un rapport de forces face au gouvernement.
Aujourd'hui, face aux licenciements ou sur la question des salaires, il faut
imposer une autre répartition des richesses. Les 1 500 € net de
salaire minimum, les 300 € d'augmentation des salaires, c'est ce qu'il
nous faut pour vivre alors que dans le même temps les bénéfices
explosent. De même, l'interdiction des licenciements, c'est imposer le
droit à ne pas être jeté à la rue pour les intérêts
de quelques actionnaires.
Ces mesures d'urgence ont de fait, une portée politique. Elles posent
le problème du contrôle des travailleurs sur la marche de la société
comme celui de la contestation de la propriété privée.
Mais aujourd'hui, dans une situation où l'aristocratie financière
exige des taux de profit toujours plus hauts, toute revendication sérieuse
de la classe ouvrière prend un caractère politique, où
chaque lutte pour l'obtenir ne peut se penser que comme une partie d'un tout.
De même, la question des salaires ou des licenciements, posée comme
une revendication d'ensemble, implique bien évidemment l'Etat et le gouvernement
et donc, derrière eux, la classe qui dirige.
Comment lier les deux ? Quel lien faisons-nous entre la question politique
et la question sociale ?
" La
double besogne " n'en fait qu'une
Aujourd'hui, les directions syndicales prétendent justifier leur politique
de collaboration en se référant à un texte fondateur de
la CGT et d'un syndicalisme de lutte de classe. L'opération n'est pas
d'une grande honnêteté intellectuelle, mais elle souligne une ambiguïté
de la charte d'Amiens, sa faiblesse. C'est la faiblesse de l'anarcho-syndiclaisme
: poser la question de la transformation sociale indépendamment de la
question du pouvoir et donc de la lutte politique.
Un siècle après, dans d'autres conditions et à un autre
niveau de développement, le mouvement ouvrier a besoin de refonder ses
bases. Cela suppose qu'il s'émancipe de ses propres mythes et dépasse
ses propres limites.
La Charte d'Amiens cherchait à protéger le syndicalisme des pressions
du parlementarisme, du réformisme et du respect des institutions alors
que la social-démocratie avait déjà accepté, pour
la première fois, de participer à un gouvernement bourgeois. Mais
à ne pas poser, à ignorer le problème du pouvoir, à
se refuser de construire le lien entre les luttes quotidiennes et la lutte pour
la conquête du pouvoir par les travailleurs, le syndicalisme révolutionnaire
est resté prisonnier du cadre imposé par la bourgeoisie, pour
capituler comme les réformistes au moment de la guerre de 14.
Sans un projet de transformation révolutionnaire de la société
qui pose la nécessité de la prise du pouvoir par les travailleurs
eux-mêmes, il ne peut y avoir de réelle indépendance face
à la bourgeoisie et à ceux qui la servent. Les opprimés
ne peuvent défendre consciemment leurs intérêts de classe
sans poser la question du pouvoir et de qui dirige la société.
Sinon, ce sont les réformistes et tous les tenants du " dialogue
social " qui enferment les travailleurs dans le cadre même
de la société capitaliste.
En 1906, la Charte d'Amiens posait elle aussi la question de " l'expropriation
des capitalistes " mais sans s'en donner les moyens, le pouvoir
politique. Elle le faisait de façon abstraite, sans lien avec les luttes
quotidiennes. L'expérience a prouvé que la " double
besogne " n'en fait qu'une qui repose sur une politique d'indépendance
de classe pour défendre les intérêts des travailleurs aujourd'hui,
en vue de la conquête du pouvoir demain..
Ce lien entre la question sociale et politique, il nous faut le faire vivre
aujourd'hui au sein des syndicats. Il ne s'agit pas, évidemment, d'imposer
une soumission formelle du syndicat vis-à-vis du parti, qui est une caricature
issue du stalinisme. Nous respectons le fonctionnement, les règles démocratiques
et les rythmes propres de l'organisation syndicale.
C'est au travers des luttes quotidiennes que peut prendre corps une politique
résolument anticapitaliste, posant la question du pouvoir pour l'émancipation
des travailleurs par eux-mêmes.
C'est cette politique que préconisait Marx dans une résolution
du 1er congrès de l'AIT en 1866, unissant justement les deux questions,
les luttes immédiates menées par les syndicats et la lutte politique
de la classe opprimée pour son émancipation : " Jusqu'ici,
les syndicats ont envisagé trop exclusivement les luttes sociales et
immédiates contre le capital. Ils n'ont pas encore compris parfaitement
leur force offensive contre le système d'esclavage du salariat et contre
le mode de production actuel.
Il faut que les syndicats apprennent à
agir dorénavant de manière consciente en tant que foyers d'organisation
de la classe ouvrière dans l'intérêt puissant de leur émancipation
complète ".
Denis
Seillat